Dak’Art 2016

Pérégrinations vers un monde à ré enchanter…

Dakar accueille depuis 1992 la Biennale de l’art contemporain « africain », une manifestation dédiée aux arts visuels, qui a pris le relais du Festival des Arts Nègres datant de 1966. Peu à peu, l’évènement s’est institué comme un moment phare de la vie culturelle du continent, et a su poser les fondations d’un édifice à construire et à « ré enchanter ».

La biennale de Dakar, du mérite d’exister…
L’art ne devrait pas être sectorisé, ni territorialisé dit-on dans certains milieux. Pour autant, avoir fait de Dakar le rendez-vous des artistes, du continent et d’ailleurs, œuvrant dans les arts visuels, a eu du sens. Preuve en est faite, pendant tout ce mois consacré, lorsque l’on déambule dans les artères de l’Ancien Palais de Justice, abritant l’exposition internationale intitulée « Ré enchantements », ou encore dans les salles du Musée Théodore Monod, non loin de l’Assemblée Nationale. Passage obligé aussi : l’ex Gare Ferroviaire de Dakar, rebaptisée village de la Biennale, où des soirées se sont multipliées, à l’image des plateformes culturelles de promotion des arts de la capitale, telles que Warkh’ Art ou Afrosiders qui promeuvent l’Art comme facteur de développement. A juste titre, elles se sont invitées à la grande Messe de la Biennale, à coup de soirées électros, de performances artistiques en tout genre, symboles d’une jeunesse vivace et en demande de légitimité sur le terrain sinueux qu’est la Culture. Et qui d’autre que cette population est en capacité de légitimer la fonction d’une Biennale ?  » Comme au suffrage universel direct, c’est le peuple qui légitime une action, un homme politique dans son accession au pouvoir » rappelle Simon Njami. Depuis 1987, en qualité de commissaire d’exposition, il a marqué de son empreinte une dizaine de manifestations, dont le fameux premier pavillon africain, au sein de la plus illustre manifestation d’art contemporain du monde, la Biennale de Venise.
« La quantité de manifestations culturelles pendant la Biennale parle d’elle même, c’est la meilleure preuve d’une dynamique artistique « démocratique », indirectement impulsée par le Dak’ART », ajoute Angela Rodriguez, journaliste espagnole de passage à Dakar pour le site Afribuku. Pour ne parler que du programme In, la Galerie Manège, qui expose les Unes de la Revue Noire, ou l’exposition de la Galerie Nationale, ne sont pas reste.
Passons les détails d’une organisation maintes fois dénoncée comme amatrice. De fait, quelques mois à peine ont été donnés aux maitres d’œuvre que sont le secrétaire général de la Biennale, le comité d’organisation présidé par M Baidy AGNE et le commissaire principal Simon Njami. Pour autant, au 3 mai 2016, jour de l’ouverture officielle de la manifestation, l’Afrique multiculturelle et riche de ses diversités a mis ses habits de couleurs et monté son tapis rouge. Photographiée, critiquée et encensée selon les intérêts, les gouts et les attentes des différents invités ou protagonistes culturels. « Le seul enjeu de la Biennale est d’exister. C’est déjà énorme. Exister c’est beaucoup » exprime Dalila Dalléas Bouzar, une artiste algérienne exposée pour la première fois dans le « IN » avec une œuvre hommage aux Princesses de la guerre d’Algérie.
Jouant de ses relations, de son parcours et de son aura, Simon Njami peut se targuer d’avoir ouvert les portes de cette Biennale à des commissaires invités de l’Inde, du Brésil, de la Corée. Les pays à l’honneur étaient eux, le Nigéria et le Qatar. « Je voulais que le Nigeria regarde de plus près ses artistes » : insiste le curateur. Une riche pluralité d’influences que l’exposition internationale autant que le reste du programme IN a su refléter.
L’ « art contemporain africain », un label ?
« Que ce soit en Afrique ou ailleurs, l’art contemporain reste trop conceptuel. Ces dernières années, certains secteurs du milieu cherchent à mettre en marche des mécanismes didactiques, abordant l’art depuis des perspectives pédagogiques » : explique la journaliste Angela Rodriguez. Elle poursuit : « Dans le domaine de l’art très concrètement, le titre « Art contemporain africain » est tout juste un label. Cela n’existe point; la seule excuse pour parler d’un art africain c’est la nationalité ou l’origine des artistes. En effet : « Est-ce un passeport, un nom de famille ou des vacances passées en Algérie qui donnent ce statut? Kader Attia est, à mon sens, un artiste européen, représentatif de cette Europe qui a une identité plurielle. De fait, les sujets qu’il aborde dans sa création artistique sont issus de son vécu en tant qu’Européen. Pour donner un autre nom bien connu: présenter Yinka Shonibare (Royaume Uni) comme nigérian, serait donner raison à ceux qui défendent l’idée que l’Europe est un continent blanc, cela nourrit selon moi une dynamique vicieuse » conclue-t-elle. Ce questionnement est très présent dans le monde de l’art contemporain en Afrique. Pour autant, ce « label », parfois dénoncé comme réducteur, a permis d’ouvrir et de structurer le marché international de l’Art aux artistes venus d’Afrique : un des combats du curateur Njami, qui n’a cessé de dénoncer la cécité des milieux de l’art contemporain occidental en ambitionnant une 3ème voix : « Se sentir efficient, légitime sur le marché de l’art sans avoir besoin de référencer sa quotation au regard des marchés dominants est clé. En ce sens, le seul critère de sélection des artistes pour cette Biennale était de ne pas avoir peur de ce que tu es, au regard de ton lieu de naissance notamment. De fait, l’identité n’est pas personnelle mais construite de multiples expériences. Selon moi c’est la base ! ». Par ses choix artistiques marqués et une sélection assumée d’artistes du continent et de la diaspora, Simon Njami a par ailleurs souhaité porter ce qu’il nomme « l’avènement d’un Bandung Culturel ». Autrement dit : « Déconstruire l’aliénation, ré enchanter les mondes par la capacité de faire avec ce qu’il y a autour de soi en tentant de le transformer en quelque chose d’autre, sans penser qu’il n’y a qu’une voie, qu’une définition. L’enjeu est de faire réfléchir les gens sur l’aliénation culturelle dont ils sont imprégnés ». Le catalogue en 3 volumes de cette Biennale retrace élégamment cette réflexion au travers de nombreux textes scientifiques à découvrir.
Ce que pose Alexis Peskine, artiste d’origine brésilienne, présent pour la 1ère fois à Dakar dans le cadre du In de la Biennale, s’inscrit dans cette veine. Sa version 2.0 du Radeau de la Méduse de Théodord Gericault est une excellente mise en perspective des ambitions de sens que portait la manifestation. Alliant photographie, vidéo et accu peinture sur bois, l’œuvre retrace ce voyage vers l’Autre, l’ambivalence de la migration vécue d’un côté ou de l’autre de la méditerranée. Chacun y verra ou pas une part du ré enchantement souhaité… De la même façon, Dalilas Dalléas Bouzar nous parle par son œuvre d’une Histoire qu’elle s’est réappropriée dans le monde dans lequel elle vit : Ces portraits sont peints d’après les célèbres photos de Marc Garanger, prises durant la guerre d’Algérie, dans des camps de regroupement. Le but de ces photos était la création de carte d’identité qui permettait à l’armée française de contrôler les mouvements de la population. Les femmes contraintes de baisser leur voile devant l’objectif ont vécu ces séances comme un viol de leur intimité. Ces photos sont un témoignage de cette guerre d’indépendance. Mon parti pris n’est pas de dénoncer les humiliations qu’ont subit ces femmes. J’ai voulu montrer leur beauté, leur rendre leur dignité et dire que malgré ce dévoilement forcé, elles sont des princesses ».
Simon Njami croit beaucoup en la jeune création : « C’est un vrai souffle. Il y a du potentiel dans ce vivier. L’artiste Lavar Munroe (Bahamas) est pour moi une découverte, tout comme Modupeola Fadugba (Togo). La relève passera par la jeunesse qui se souvient car il faut se souvenir qu’il y a des gens qui ont rêvé. J’avais fait à Bruxelles, en 2010, l’exposition « Un rêve utile ». Rêver, c’est se dépasser. Si on reste dans les rails, on ne décolle pas ».
La 12ème Biennale de Dakar, dans ses ambitions et ses failles, a su en tout cas s’offrir un bout de cet idéal, de ce rêve à ré enchanter.

///Article N° : 13642

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