Si loin du Vietnam, de Laurence Gavron

Vitalité du métissage

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Le 31 mai a été présenté en première mondiale au théâtre Sorano de Dakar le nouveau documentaire de Laurence Gavron, qui porte sur la communauté sénégalo-vietnamienne.

Laurence Gavron, qui vit à Dakar depuis 2002, poursuit ici son exploration des expériences interculturelles : les Libanais du Sénégal avec Naar Bi, loin du Liban en 1999 ; la diaspora cap-verdienne avec Saudade à Dakar en 2005 (cf. [critique n°3949]) ; une communauté juive au Cameroun avec Juifs noirs, les racines de l’Olivier en 2015 (cf. [critique n°13424]). Si loin du Vietnam retrouve les métis sénégalo-vietnamiens issus des unions contractées durant la guerre d’Indochine qui a opposé de 1945 à 1954 la France au Vietminh, le front de l’indépendance du Vietnam. Certains des combattants étaient des tirailleurs sénégalais tandis que d’autres étaient des soldats africains « français » de par leur provenance des « quatre communes » (les habitants de Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar étaient des citoyens français depuis la loi Diagne de 1916). Ils furent 60 000, soit 16 % du nombre total de combattants français.
Le climat, le riz, le sens de la famille, les réalités sociales et sans doute le statut commun de colonisés : les Sénégalais se sentent proches du Vietnam et l’ouverture vietnamienne faisant le reste, de nombreux couples se forment, même s’ils sont mal vus au Vietnam (« Le Noir, c’est toujours le bas de l’échelle », lâche amer un ancien militaire). Après la défaite de Dien Bien Phu, les soldats rentrent au Sénégal avec femmes et enfants. Ce sont aujourd’hui les métis issus de ces unions qui forment une communauté bigarrée, sympathique et chaleureuse. Ils accueillent Laurence Gavron pour leurs rencontres ou la célébration de la fête du Têt, le nouvel an vietnamien. Le film se construit ainsi à partir de ces réunions, d’entretiens, de films d’archives et de photos d’albums de famille pour documenter cet « accident historique », expression de l’un d’entre eux, produit de l’Histoire coloniale de la France.
Le Béninois Idrissou Mora-Kpaï avait déjà évoqué cette communauté en 2011 dans Indochine, sur les traces d’une mère (cf. [critique n°9886]). Lui aussi posait une mosaïque de témoignages mais s’intéressait, notamment, au fait que l’armée coloniale avait ordonné le rapatriement en Afrique de tous les enfants noirs, officiellement pour les protéger des Vietminh, conseillant aux soldats de laisser les mères sur place, ce qui occasionna de dures séparations. C’est davantage la capacité d’intégration des femmes vietnamiennes dans la société sénégalaise que Laurence Gavron documente : « On apprend à se mélanger avec les gens », dit l’une d’elle. Mais une fille raconte dans un livre la difficulté de sa mère de s’adapter à la polygamie. (1)
Dans une deuxième partie, la caméra suit le voyage d’une de ces métisses vietnamiennes au Vietnam, où elle a vécu jusqu’à l’âge de 12 ans, sur les traces de son enfance, de son histoire, du reste de sa famille maternelle. Le blues de Sydney Bechet accompagne cette évocation des traces et des oublis humains des guerres coloniales. Comme dans tous les déplacements forcés, s’entremêlent des souffrances mais aussi la vitalité des mélanges et des hybridations culturelles. C’est clairement ce qui intéresse Laurence Gavron qui en offre ici un nouvel éclairage.

1. Anne-Marie Niane, L’Etrangère, Monde Noir, poche, Hatier International, 2002.///Article N° : 13641

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