Liaisons Urbaines, ou révéler le génie des espaces publics des villes africaines

Entretien de Caroline Trouillet avec Franck Houndégla

Liaison Urbaines est un programme qui entend valoriser les espaces publics de villes africaines, en replaçant les usages sociaux, économiques, culturels au cœur de leur conception. Paru en mai chez Apres éditions, l’ouvrage Liaisons Urbaines restitue ainsi la démarche du projet à travers trois expériences menées à Porto-Novo au Bénin, à N’Djamena au Tchad et Casablanca au Maroc, associant habitants, municipalités, opérateurs culturels, designers, architectes et plasticiens. Nous avons rencontré Franck Houndégla, directeur artistique du programme, pour aborder les enjeux de représentation et d’aménagement des espaces publics que soulèvent les trois projets pilotes, soutenus par le programme « Afrique et Caraïbes en créations » de l’Institut français, en partenariat avec la Cité de l’architecture et du patrimoine (Paris) et l’Ecole du Patrimoine Africain – EPA (Porto-Novo).

Quel objectif poursuit le programme Liaisons Urbaines, et quels sont ceux qui le font vivre ?
Liaisons Urbaines a pour objectif de mettre en valeur des espaces publics de villes africaines. De petits espaces qui sont des centres d’activités sociales et économiques, étroitement liés à des quartiers d’habitat et qui accueillent des pratiques quotidiennes avant même qu’on intervienne. « On », ce sont les partenaires du projet qui jouent un rôle d’organisation : l’Institut français est le principal financeur via son département Afrique et Caraïbes en créations mais il y a aussi la cité de l’Architecture et du Patrimoine et l’Ecole du Patrimoine Africain (EPA). Ces partenaires institutionnels travaillent au niveau de la cohérence globale du projet, et ensuite nous avons des partenaires locaux dans les trois pays concernés par les projets : Bénin, Tchad et Maroc. On s’appuie en grande partie sur des ressources locales en faisant appel à des designers, architectes, plasticiens. Ceux qui redessinent ces espaces connaissent ainsi la culture du pays, en termes d’utilisation sociale de l’espace mais aussi en terme technique. Comme ce sont des aménagements pérennes, il faut choisir la meilleure solution pour que le projet puisse durer dans le temps.
Dans l’introduction du livre, vous soumettez une question : « Pourquoi accorde-t-on si peu d’attention à l’aménagement des espaces publics des villes africaines alors qu’ils sont les plus sollicités et utilisés par les habitants  » ? Avez-vous aujourd’hui des éléments de réponse ?
Dans un contexte de développement rapide, l’habitat et les infrastructures semblent être des priorités. Les espaces publics ne pas envisagés, ils sont pensés comme des vides urbains. Dans certains cas, ces espaces sont pris en charge par la population mais ils ne sont pas souhaités par les élus des villes. En tout cas leur utilisation n’est pas souhaitée, plutôt tolérée, puisqu’informelle. Dans d’autres cas, des espaces publics sont conçus par des aménageurs publics. Mais alors, ce sont surtout des espaces de circulation, qui n’accueillent pas vraiment de vie. A N’Djamena on le voit très bien, avec ces grandes places protocolaires construites après les indépendances dans les années 1970 ou 1980. Relativement peu de monde les fréquente par rapport à leur surface. Des personnes se rassemblent parfois à côté d’un lampadaire ou d’écrans à led, simplement parce qu’il y a de la lumière dans un certain périmètre. Mais les espaces réellement vécus par les populations sont des espaces beaucoup plus petits, plus intégrés au bâti, à la vie économique. Ils ont un statut d’espace public du fait de leur utilisation. Et pour tous nos projets, nous sommes allés sur des espaces où existait déjà une vie sociale, économique, culturelle, pour essayer d’améliorer et accompagner les usages.
Parce que l’opposition entre espaces publics et privés n’est pas toujours pertinente, vous utilisez le terme d’ « espaces extérieurs d’usage commun » pour qualifier les espaces où vous avez travaillé.
Oui. Par exemple la place Agonsa Honto, à Porto Novo est localisée dans le domaine public, mais elle a un fonctionnement de type privé car c’est la collectivité vodùn qui choisit les vendeuses de produits alimentaires, qui organise l’ensemble de l’espace. En même temps, elle est complètement intégrée dans le tissu urbain et elle est fréquentée par des gens qui sont ni des acheteurs, ni des initiés du culte vodùn, donc elle a un statut pluriel.
Quelle a été, à Porto Novo, la particularité de travailler sur cet espace lié à la pratique d’un culte, à une spiritualité ?
Le choix de cette place s’est fait un peu par accident, par opportunité. Nous sommes partis à Cotonou et à Porto Novo pour explorer différents espaces, liés notamment à la cuisine de rue. Un ami, Gérard Bassalé, a étudié le rôle des places vodùn dans l’urbanisation ancienne de la ville de Porto Novo. Il nous a donc dirigés vers ces espaces particuliers qui combinent une activité de cuisine de rue et une pratique de culte. Et la place Agonsa Honto m’a semblé très intéressante, aussi parce que nous avions des interlocuteurs, et la communauté vodùn qui gère la place Agonsa Honto a très bien accueilli le projet. Eux-mêmes souhaitaient la réhabiliter depuis longtemps mais n’en avaient pas les moyens.
Ces projets sont-ils liés aussi à des opérations plus globales d’aménagement urbain menées par les pouvoirs publics sur place ?
Cette expérience est pilote mais par exemple, suite au projet sur la place Agonsa Honto, d’autres sont en cours dans le cadre d’une coopération bilatérale entre Porto Novo et l’agglomération de Cergy Pontoise. Et ces projets sont menés notamment par Gérard Bassalé. A l’inauguration de cette place, le maire de Porto Novo avait en effet souhaité que l’opération soit étendue à une dizaine de places. Ce qui était aussi un des objectifs du projet, puisqu’en agissant à l’échelle des micro-espaces, on voulait insuffler une dynamique locale. Au Tchad, la place-fontaine sur laquelle nous sommes intervenu va être agrandie et l’aménagement sera s’étendu à un marché proche. Au Maroc aussi, le promoteur Alliances aimerait diffuser l’opération à Casablanca en créant des jardins de jeux dans d’autres projets immobiliers. Ce pouvoir de dissémination est intéressant, il vient du fait que l’opération est inscrite dans un contexte, et est relativement économique et courte en termes de délais.
Pour ce qui est des politiques publiques, à N’Djamena par exemple la place avait été réalisée par l’AFD et la Ville il y a une dizaine d’années mais elle montrait divers disfonctionnements liés au ruissellement des eaux notamment. Globalement la place fonctionnait bien, mais des opérateurs comme l’AFD réfléchissent plutôt en termes quantitatifs. Ils se disent : on fait une vingtaine ou une trentaine de places puisqu’il y a 40 0000 personnes qui n’ont pas accès à l’eau courante. Mais la question qualitative, de l’utilisation, de l’ergonomie, de l’esthétique n’est pas abordée parce qu’elle parait secondaire. Si nous avons l’occasion de croiser la logique d’un opérateur qui travaille à grande échelle, sur des infrastructures techniques, en apportant notre expertise sur les aspects qualitatifs de l’espace, ce serait parfait. Le fait d’avoir réalisé cette opération et d’avoir montré que c’était possible de le faire est un argument.
La question de la gouvernance locale est centrale dans les projets, notamment à Casablanca où le sociologue Ismail Lahlou explique bien que dans les représentations marocaines, l’exercice de la citoyenneté s’exerce davantage dans la sphère privée que publique.
Oui, l’échelle locale est intéressante parce qu’elle permet d’agir. Après, on ne peut pas se contenter de projets de ce type, il faut qu’il existe une vision globale à plus grande échelle. La gouvernance locale s’est construite au cas par cas dans les trois projets. Au Bénin, il y avait cette collectivité vodùn. Mais au Tchad la ville a eu un rôle plus important car une association municipale, le groupe local de développement de Chagoua, chargé de gérer cet espace, investit les taxes qu’elle percevait sur l’eau dans le paiement des agents et l’entretien des pompes. A Casablanca, la Fondation Alliances tenait un rôle central dans l’accompagnement des nouveaux habitants vers des logements en copropriété. Ces familles ont toujours vécu de manière horizontale, elles ont du apprendre à vivre de manière verticale et à gérer une copropriété, dans une articulation espace privé/collectif. La Fondation Alliances est aussi un acteur culturel, artistique important au Maroc.
Justement, dans l’ouvrage, Valérie Lesbros écrit que « réaménager des espaces publics, c’est aussi revaloriser la place de l’artiste en Afrique, au cœur d’un projet de société ». Quel a été cette place de l’artistique dans le programme, notamment à N’Djamena ?
A N’Djamena il y a eu des résidences d’artistes en ville, des pièces de théâtre et une expo photo organisée par une association de photographes tchadiens réunie autour d’Abdoulaye Barry. Les acteurs existaient dans le paysage culturel, mais le directeur de l’Institut français a essayé d’inscrire ce type de travaux dans une cohérence globale. Les places-fontaines sont des lieux où se croisent des gens très différents. Ceux qui vont acheter de l’eau, qui vont chez le coiffeur, faire réparer leur téléphone. Ils ne sont pas venus pour cet objectif, mais ils peuvent tomber un jour sur un spectacle. Et à Porto Novo il s’est passé quelque chose de très intéressant : un des artistes, Théodore Dakpogan qui est sculpteur et travaille entre autres à partir de marmites émaillées recyclées, nous a avoué que pour la première fois de sa carrière, des gens non spécialisés lui ont fait des compliments sur son travail.
Ces projets ont-ils permis de renforcer des dynamiques sociales qui existaient ou en ont-ils aussi impulsé de nouvelles ?
Je pense que les projets ont permis de renforcer, et peut être de créer autre chose. Au Bénin, il y avait une gestion très forte de la place, avec des pratiques ancrées. Le projet a permis d’améliorer le fonctionnement spatial et cela a donné une nouvelle image à la place. Le restaurant a pu attirer davantage de clients notamment. Au Tchad, les joueurs de scrabble qui jouent sous le hangar sont mieux installés, et des étudiants viennent travailler le soir parce qu’il y a de la lumière sous le auvent. Les allées cimentées permettent aussi d’utiliser la place plus facilement en situation de pluie. Donc on peut dire qu’il y a eu une fluidification de l’utilisation.
L’enjeu est aussi simplement celui du « beau », de rendre la beauté à ces espaces de vie.
Oui, c’est important. Les habitants ont remarqué qu’un soin était apporté à l’espace. On a passé du temps à poser des questions, à discuter avec eux, et ils se sont rendus compte que ça n’avait pas servi à rien et surtout que le projet avait été réalisé. Parce qu’il existe de nombreux projets pour lesquels ils sont très peu consultés.
Comment veiller à la pérennité de ces espaces, localement ?
Au Bénin, la collectivité vodùn est en charge de cet espace. Et comme la place est relativement visitée aujourd’hui, l’idée était d’organiser des visites guidées des places vodùn dans le centre de Porto Novo (une cinquantaine environ) pour générer des revenus à travers un tourisme culturel. Plusieurs jeunes voulaient ainsi devenir guides. Au Tchad, il y a le Groupe local de développement de Chagoua, qui est l’émanation de la mairie. Donc ils ont un budget de fonctionnement et habitent vraiment sur place. Ces places-fontaines sont des équipements publics et grâce à leur fonction de distribution de l’eau, elles sont bien maintenues. Au Maroc, il y a très peu d’espaces de loisirs dans les nouvelles zones d’extension urbaine. En effet, toutes les nouvelles opérations d’habitation populaires sont essentiellement des aménagements minéraux autour de logements. Ce qui apparait le plus essentiel a été construit : logements, école, mosquée, boutique, mais ce qui est considéré comme vide urbain n’est pas pris en compte. Le jardin de jeux a donc été victime de son succès. La fréquentation était trop grande et la Fondation Alliances et les habitants ont décidé de fermer temporairement l’espace puis de créer un accès limité, pour qu’il n’accueille pas trop d’enfants en même temps. Dans un premier temps Alliances assure la maintenance du lieu, mais après quelques années, les copropriétaires devront s’organiser en syndic et eux-mêmes seront responsables de cet espace de détente.
Peut-on imaginer le développement de tels projets à partir de financements locaux ?
Ce serait parfait. Par exemple, pour les nouveaux projets à Porto Novo, Gérard Bassalé et l’agglomération de Cergy Pontoise veulent réunir des fonds locaux, par exemple auprès les chefs de quartier. L’objectif du projet est vraiment de pouvoir être diffusé et surtout financé par des ressources locales.
Est-ce qu’on peut parler d’innovation dans la démarche du programme Liaisons Urbaines ?
Nous nous inscrivons dans ce que certains appellent le « design social », même s’il faut se méfier des appellations : une manière d’intervenir dans des environnements en s’intéressant aux usages et en faisant des habitants les principaux destinataires. Après, Liaisons urbaines, tient aussi de l’ « urbanisme stratégique », concept anglo-saxon également, qui est d’intervenir sur des points névralgiques de l’espace urbain en faisant des opérations soit temporaires soit pérennes, destinées à améliorer rapidement une situation. Il y a eu des précédents par exemple aux Pays-Bas où un architecte, Aldo Van Eyck, a créé un maillage urbain de terrains de jeu pour les enfants à Amsterdam dans les années 40 et 50. A Saint Etienne dans les années 1990, l’Atelier espace public, initié par l’urbaniste Jean-Pierre Charbonneau, où des étudiants en design et en architecture étaient amenés à travailler sur des micros espaces publics. Donc il y a eu des précédents, mais surtout en Europe. On compte aussi d’autre exemples, récents, en Afrique-du-sud.
D’autres projets sont à venir dans des villes africaines, dans le cadre de Liaisons Urbaines ?
Nous apportons actuellement notre expertise à un projet d’aménagement d’une place publique sur l’ile de Gorée, mené par le musée Dapper. Nous venons de finaliser avec les partenaires locaux du projet la sélection des équipes de concepteurs. Le chantier commencera dans les mois à venir, et la place sera inaugurée en novembre prochain. D’autres pistes commencent également à se préciser.

<small »>Liaisons urbaines, a.p.r.e.s éditions, édition bilingue (français / anglais), 15 x 21 cm, 96 pages (ill. coul. et n&b), 18,00 euros. Extrait du livre sur www.apres-production.com
Cette publication a été réalisée avec le soutien des Instituts français du Bénin, du Tchad et de Casablanca, également partenaires des projets Liaisons urbaines dans ces trois pays.///Article N° : 13644

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