« Dans une société bloquée, la presse n’intéresse pas »

Entretien d'Yvette Mbogo avec Haman Mana, directeur de publication du quotidien Mutations

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Rien n’arrête Haman Mana. Depuis huit ans qu’il dirige Mutations, l’unique quotidien de la presse dite privée au Cameroun, les multiples arrestations dont il est souvent victime n’ont en rien effrité son souci de rester vif dans le ton et iconoclaste dans les positions.

Vous avez travaillé au quotidien gouvernemental pendant des années. Aujourd’hui, vous dirigez l’un des journaux qui ne caressent pas le régime dans le sens du poil. Pourquoi ce changement de camp ?
Je n’avais pas le talent qu’il faut pour percer à Cameroon Tribune. J’étais au bout d’une expérience dont j’avais épuisé toutes les possibilités. Je suis sorti de l’Ecole de journalisme en 1988, et avant ma sortie, j’avais déjà été retenu par Cameroon Tribune. Sept ans plus tard, j’avais fait le tour des services. Le journal était en pleine période de questionnement. On avait traversé les années de braise au Cameroun. A l’intérieur de la rédaction, il y avait eu des lignes de fractures et la direction du journal était à la croisée des chemins. J’ai eu l’impression que j’étais dans un média qui avait perdu son âme. Il fallait que je trouve autre chose. Je me suis d’abord installé à mon compte et j’ai commencé par faire un magazine, Ozone, qui traitait des questions liées à l’environnement, une passion que j’avais.
Mon désir n’était pas d’aller dans un journal qui s’oppose au gouvernement. Je voulais surtout vivre une expérience professionnelle différente et me prendre un peu plus en charge moi-même. Parallèlement, j’avais de petits travaux de journalistes et j’aidais plusieurs publications à faire leurs maquettes comme secrétaire de rédaction.
Et aujourd’hui, quel regard portez-vous sur la presse au Cameroun ?
Je parlerai de la presse écrite que je connais le mieux. Il y a une abondance de titres en kiosque, mais un réel problème qualitatif. Le véritable problème de la presse, d’abord d’essence non étatique, est celui de l’entreprise de presse. Quelles sont les structures économiques qui soutiennent les projets éditoriaux ? Existe-t-il de réels projets éditoriaux ? Ce n’est pas le cas de tous les titres en kiosque.
Il y a aussi une carence en hommes. Contrairement à ce qu’on peut croire, il y a plusieurs instituts de formation au Cameroun, mais subsiste une certaine difficulté à trouver des personnels efficaces. Cela se ressent dans la production générale, dans la manière d’aborder les questions On peut aussi parler de la presse d’origine étatique, je veux parler de Cameroon Tribune qui ne réussit pas toujours à faire le journal digne des moyens dont il dispose.
A quand remonte la pluralité des opinions au niveau des médias ?
Les premiers pas de pluralité au Cameroun remontent à l’orée des années 90, mais ce que j’appelle le bris de glace se situe autour de l’affaire Monga-Njawe. Quelques mois auparavant et pendant la coupe du monde de 90, on avait senti un ton différent, dans un journal sportif comme Sports Elite dans lequel il y a eu une forte polémique autour du ministre de la Jeunesse et des Sports. C’était déjà les prémices de quelque chose qui s’est confirmé en cette fin d’année-là. C’est dans Le Messager, qui pendant longtemps a été un journal de soutien au président Paul Biya, qu’on a senti une démarcation réelle. Cela correspondait également à la fin du monopartisme. Contrairement à ce qu’on peut croire, la presse et ses hommes ont conquis par eux-mêmes leur liberté. Ce sont les journalistes eux-mêmes qui ont fait un pas de plus et qui ont tenu leur position sans jamais reculer. C’est peut-être pour cela que les positions politiques de la presse sont parfois en avance sur celles des politiques.
Que pensez-vous de la dépénalisation des délits de presse camerounaise ? Doit-on encore arrêter un journaliste au Cameroun pour ses écrits ?
On peut en débattre. Est-ce qu’un journaliste doit être puni pour avoir enfreint à la déontologie de son métier ? Je dis oui. Un journaliste qui enfreint les règles de son métier de façon consciente et en vue de nuire à autrui doit être puni. Mais quel type de punition doit-on lui infliger ? Là est la question. Faut-il le priver de sa liberté ? Dans un système comme le nôtre, il serait dangereux aujourd’hui de ne pas faire le combat de la dépénalisation. Si vous-même, en tant que journaliste, acceptez que les peines pénales s’imposent quand un journaliste est pris en faute, le pouvoir qui justement cherche des raisons pour condamner des journalistes, pour se protéger lui-même, risque d’en abuser.
Il me semble que la dépénalisation des délits de presse est une position que l’on doit défendre dans notre pays pour le principe. Je pense que rien ne peut être plus fort que le retrait de la carte de presse et l’interdiction d’exercer. Amener un journaliste en prison ne fait que le victimiser et crédibilise le fait qu’il y a un problème avec la liberté de la presse et la liberté d’expression.
Est-ce à dire que la presse n’est pas libre au Cameroun ?
C’est une question que les gens posent souvent. Les organes de presse qui se donnent la peine d’avoir une philosophie éditoriale cohérente peuvent s’y tenir sans avoir de problèmes. De temps en temps, il y a des éruptions de violence de la part du gouvernement, mais elles font partie d’une histoire qui est encore en train de s’écrire.
Que pensez-vous du fait qu’aucun média audiovisuel n’ait une licence d’exploitation en bonne et due forme ?
C’est un système qui a été sciemment mis sur pied pour tenir en laisse les médias audiovisuels. Nos médias audiovisuels privés n’ont que des autorisations provisoires qui sont illégales. Nous sommes en pleine illégalité étatique, c’est-à-dire que l’Etat lui-même piétine ses lois et crée une situation d’illégalité de fait qu’il contrôle. C’est inutile et dangereux. A mon sens, ces médias qui exercent sans autorisation peuvent estimer devant une procédure éventuelle qu’ils ne sont pas suffisamment responsables et que la réponse incombe à l’Etat qui les a laissés émettre sans autorisation. Je suppose que ces médias-là n’ont pas l’autorisation du ministre de la Communication qui est donc responsable de tout ce qu’ils disent ou font. Il me semble qu’il y a une situation dont est responsable uniquement le gouvernement camerounais par le biais de son ministre de la Communication.
Et face à tout cela, comment voyez-vous la non-autorisation de Freedom radio de Njawé ?
Le cas de Freedom participe d’un système général doté de volonté de contrôle et c’est justement cette volonté de contrôle qui laisse place à l’arbitraire. Pourquoi telle radio est autorisée et telle autre ne l’est pas ? Alors qu’elles ont la prétention de vouloir informer. Les mêmes conditions doivent déterminer l’émission d’une radio. Alors, pourquoi donne-t-on une autorisation à M. Tchounkeu et on en refuse à M. Njawé ?
Certains pays comme le Sénégal connaissent une floraison de médias. Est-ce cette situation arbitraire qui empêche l’envol des médias au Cameroun ?
Disons que la situation des médias correspond à un tic bien précis. L’adhésion des citoyens et leurs tendances vers les médias a un rapport avec la qualité du contrat qu’il y a entre gouvernants et gouvernés dans un pays. Vous avez parlé d’un pays comme le Sénégal où, au cours des dernières années Diouf, la plupart des journaux, même le quotidien national, Le Soleil, ne tirait pas à plus de 10 000 exemplaires. Avec l’élection présidentielle de 2002 par laquelle Wade est arrivé au pouvoir, les journaux sont montés à 20 000, 30 000, voire 40 000 exemplaires et ils ne sont plus revenus en deçà de ces chiffres. En réalité, quand les citoyens d’un pays ont l’horizon bouché et sont blasés, ils n’ont plus aucune raison d’aller vers les médias. Dans une ville comme Yaoundé, les gens ne cherchent même pas à savoir qui est leur conseiller municipal. Il n’y a pas de mobilisation autour de la vie des institutions, autour d’un objectif bien précis. Les citoyens évoluent dans un système où, face à la pression, ils développent des moyens de résistance individuelle. Personne ne cherche à savoir comment va la presse. Les Camerounais ne sont plus des citoyens, ils sont devenus des individus qui se meuvent dans un espace plus ou moins normé ou normalisé, l’Etat ayant démissionné de ses missions. Regardez ce que sont la protection du citoyen, sa protection sociale, sa sécurité et autres. Chacun s’organise pour participer par les moyens du bord, se sécuriser – le reste n’intéresse pas. Savoir ce qui se passe au niveau des institutions n’intéresse plus le Camerounais, et quoi qu’on fasse, on ne peut pas avoir de leur part un engouement pour les médias nationaux.
Comment la presse écrite est-elle diffusée au Cameroun ?
Par Messapresse qui est une filiale des Nouvelles messageries de presses parisiennes (NMPP) et qui jouit d’un certain monopole. Les entreprises privées qui ont voulu s’essayer dans le domaine ont toujours éprouvé des difficultés. Les NMPP font leur chiffre d’affaires d’abord sur le livre scolaire. Les pourcentages pratiqués par Messapresse sont asphyxiants.
Pour le moment, c’est la seule possibilité qui existe. Je comprends aussi le problème qu’ont nos amis de Messapresse. Les pages des journaux au Cameroun sont tellement modestes que faire leur distribution peut être démotivant. Des titres peuvent tirer à seulement 1500 exemplaires par semaine. En fait, c’est la maigreur du marché qui fait que la distribution de la presse écrite manque de pertinence au Cameroun.

///Article N° : 3533

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