De la stéatopygie et de la polygamie

Ken Bugul et Bessora

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Avec son troisième roman, Ken Bugul amène le lecteur dans la concession polygame d’un Serigne. Jeune auteur helvético-gabonaise, Bessora nous livre un premier roman, satire anthropologique de la faune parisienne. Les deux écrivains sont invitées à Paris au Salon de la Plume noire du 15 au 17 octobre.

Premier roman délirant, 53 cm de Bessora est une exploration anthropologique du règne gaulois, jungle moderne où seules les ca’t et les ac’t corrects donnent droit de cité.
Le parcours de l’auteur, jeune femme helvético-gabonaise, semble prêter quelques repères à la trajectoire mouvementée de Zara et de sa petite fille Marie. Dans leur »ascencion du mont préfectoral », rite purificateur gaulois et fil conducteur du roman, cette dernière est tantôt clandestine, tantôt en situation régulière, au gré des lettres kafkaïennes de la DDASS, de l’OMI, de la CAF, de la préfecture qui choisissent la plupart du temps de l’ignorer. La maman obtiendra, à défaut d’une ca’t de séjou’ et d’un ma’i de’ace f’ançaise, une ca’t de Gymnasium.
Mêlant le parcours de Zara à l’histoire de ses parents, »Gabonais noir teint en noir » et »Helvète blanche teinte en blond », 53 cm peint une réalité faite de métissage et de migration, où il vaut mieux être une »Black acceptable » consultante d’une banque suisse qu’une clandestine accompagnée d’une fille virtuelle à Paris.
Avec un humour quelque peu burlesque, ce roman initie au passage le lecteur à la stéatopygie de Cuvier. Ce naturaliste reconnu étudia, en plus de l’évolution des espèces, les caractéristiques raciaux du Noir à partir du postérieur de Saartjie Baartman, »Vénus hottentote ». D’où les difficultés de Zara à se trouver la bonne race et le titre du roman…
Riwan ou le chemin de sable peut se lire comme la suite des deux ouvrages précédents de Ken Bugul. Là où Cendres et braises se fermait sur le mariage du personnage principal avec le Serigne du village, ce troisième roman revient sur leur rencontre. Les opinions »évoluées » de la narratrice sur la condition féminine sont d’emblée balayées. Au village de Daroulère, d’autres lois et d’autres logiques régulent la vie de la concession du Serigne et de ses vingt et quelques épouses. Jeunes, vieilles, belles et moins belles mais toujours en attente d’un geste du Serigne, ces femmes fascinent la narratrice. Celle-ci découvre chez elles un monde de sensualité qu’elle ne soupçonnait pas – elle qui se voulait si »libérée ».
Dès son premier ouvrage, Le Baobab fou, Ken Bugul avait choqué le public qui la pressait d’avouer les éléments supposés autobiographiques de son roman. Ce troisième texte bouscule, lui, les idées reçues sur la polygamie. Sans prétendre donner des leçons de tolérance, l’auteur y cultive l’ambiguïté et le paradoxe. Elle perçoit bien la rivalité et la souffrance de l’attente, s’avoue privilégiée parce qu’ayant elle-même choisi le Serigne, mais poursuit : »…peut-être que pour elles tous les choix se valaient. »
Dans un style par moments pamphlétaire, Ken Bugul raconte les vies de ses consoeurs, autant de miroirs à celle de la narratrice qui y cherche de nouveaux repères. Plus qu’un témoignage sur la polygamie, ce roman est l’histoire d’une réconciliation avec soi-même, de la redécouverte de racines oubliées dans la poussière du chemin de sable.

53 cm, de Bessora. Ed. Le Serpent à Plumes, 1999, 208 p., 99 FF.
Riwan ou le chemin de sable, de Ken Bugul. Ed. Présence Africaine, 1999, 232 p., 120 FF.
(Voir entretien avec Ken Bugul dans Africultures n°19)///Article N° : 1032

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