De la vanité du corps

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Mwanadamu ziwungo : le corps fait l’homme… Ainsi pourrait s’exprimer la relation au corps dans une société comorienne où, écartelée entre une modernité soumise au modèle dominant de la culture occidentale et un archaïsme supposé des valeurs traditionnelles héritées des cultures afro-bantu et arabo-musulmane, la réalité sociale s’épuise à brûler les repères pour les générations actuelles.

Les Comoriens sont musulmans sunnites, malgré leurs penchants légèrement animistes. Le temps de la vie selon eux se divise religieusement en deux mouvements. Un premier mouvement concerne la vie sur terre. Il conditionne le second, qui se représente uniquement dans l’au-delà. Entre les deux, la mort s’immisce pour rappeler à l’homme entre autres choses que son être physique n’est rien d’autre que la représentation d’une volonté divine. Le corps humain n’est qu’une possibilité établie par le Seigneur. Sans lui, il ne serait question que de poussières. Car ce corps, que l’homme ne maîtrise pas toujours, symbolise son altérité par excellence. Ce n’est qu’une enveloppe. Un simple paravent. Seul compte son âme et sa conscience qui viennent saluer les deux mouvements précédemment décrits. Sur le plan social, le comorien en tant qu’individu existe de par ses origines, son appartenance au groupe, au village, au clan, et non de par son corps. Ce qui le fonde en tant qu’être accompli résulte de ses actes par rapport aux limites imposées par la société qui l’entoure, le juge, le forge et le mène à l’âge adulte.
Dans cette société où le syncrétisme issu des cultures arabo-musulmane et afro-bantu faisaient siennes toutes les autres influences, le corps est relégué traditionnellement au rang des matières soumises. Il n’est que simple apparat et relève du sentiment pudique. La communauté, ses coutumes, son savoir-vivre et la religion qui l’accompagne, est maîtresse de sa destinée. Dans les rituels sacrés, on a recours à lui pour guérir l’âme et la purifier. Dans les danses de possession, le corps obtient une valeur physique relative qui permet à l’assistance de reconnaître la présence des esprits et leur force. L’être possédé par un djinn (esprit) entre en transe, bouscule tout sur son passage, fait preuve d’une violence inhabituelle que le maître de séance, guérisseur et interlocuteur reconnu du monde surnaturel, cherchera à maîtriser. Dans le soufisme, tel qu’il a été importé dans ces îles, d’autres formes de transe ont recours au corps pour instituer la mystique et le pouvoir prétendu des cheikhs fondateurs de la confrérie concernée. Il est vrai que dans la vie de tous les jours, on ne glorifiait pas vraiment le corps pour lui-même.
Objet de fantasmes refoulés lorsqu’il était féminin, il était rarement mis en valeur de façon marquée. Aux occasions de fête, hommes et femmes répondaient à des codes d’habillement strict, quel que soient leurs origines, qui contribuaient à gommer en apparence les différences sociales. Ces codes communautaires, bien que répondant à différentes notions de beauté et de séduction, finissaient par banaliser le corps. Ce dernier pesait moins lourd dans la balance face à un critère tel que l’origine familiale. Autrement dit, la faculté des uns à respecter le  » moule  » ou la normalité définie par le groupe de façon arbitraire était beaucoup plus déterminant. Être beau équivalait à respecter un certain nombre de ces critères prédéfinis par le groupe, sur lesquels le corps n’intervenait pas directement. Bien sûr, il y avait des critères esthétiques qui parvenaient à l’oreille de temps à autre.  » Yena gnile za m’hindi «  (il a des cheveux d’indien) pour dire qu’il a les cheveux lisses.  » Yena ousso wa mwarabu «  (il a un visage d’arabe) pour stigmatiser sa beauté présumée.  » Yena matso ya ninga «  (il a de très beaux yeux). Habituellement, le jeu linguistique consistant à sublimer la beauté d’une personne se construisait par rapport à l’image sociale qui lui revenait au sein de la communauté.  » Si ramba wewudjissa, si wudjuwa hamba wewu rissa «  (nous avons proclamé que tu étais beau, de même nous pouvons dire le contraire). C’est le regard des autres (la communauté) qui décide de ce que tu es.
C’est là qu’intervient le changement de ces dernières années. Les nouvelles générations, de plus en plus influencées par un modèle occidental dominant, bien que la tradition arabo-africaine soit toujours là, sont entrées dans une phase où l’individu tend à exister de par lui-même, et non de par la communauté. L’être communautaire dont on parlait plus haut est en train de muer. La stratégie sociale qui aurait permis de faire de lui un être beau, parce que bien né, disparaît pour laisser place à un autre discours. L’individu a besoin désormais de déployer son énergie personnelle pour imposer son image dans le groupe. Il s’est tout simplement substitué au groupe. Le Comorien, à cause d’une évolution particulière en communauté fermée et à cause aussi de son insularité aux origines plurielles, aime à incarner une forme de  » criminel social en puissance « . Il veut toujours prouver quelque chose à l’Autre, être devant, se distinguer, être le meilleur et donc passer avant cet Autre qui n’est que son semblable au final. Tant que la communauté respectait l’organisation traditionnelle de la hiérarchisation sociale, ce fonctionnement pouvait se maîtriser.
Le modèle dominant, lui, prône l’épanouissement de l’individu par lui-même. Il est véhiculé de manière efficace par les médias, les membres de la diaspora de retour sur le sol natal, les étrangers de passage dans l’archipel. Conséquence immédiate : les repères traditionnels en prennent un coup. Et quand l’individu déploie sa propre stratégie de mise en valeur, il a recours aujourd’hui à de nouveaux critères : le corps en fait partie. Il devient objet de séduction (le fantasme n’est plus refoulé) et de compétition (les modes changent au gré de l’humeur). L’image carte postale de la belle fille qui promène ses rondeurs sur la plage a fait du chemin dans les esprits… Le corps devient un outil physique de pouvoir éventuel. L’homme le cultive. Les  » bodry  » (surnom donné à ceux qui pratiquent la musculation) fascinent la jeunesse et s’imposent là où la communauté traditionnelle gérait les conflits. Le rapport au corps change. Ce dernier n’est plus un objet qu’il faut maîtriser, il passe au stade de l’objet qu’il faut valoriser à tout prix, chacun avec son propre code, sa propre sensibilité, etc. Là où il était relégué au second plan au nom d’une cohésion sociale revendiquée par tous, s’installe son apologie et s’instaure son culte. D’où un sérieux conflit de générations.

///Article N° : 884

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