« De quoi les artistse peuvent-ils vivre ? »

Entretien d'Olivier Barlet avec Stowell Dipakwet, de Jah Observers Productions, Libreville

Libreville, novembre 1998
Print Friendly, PDF & Email

Exemple des difficultés rencontrées par la production musicale dans de nombreux pays africains, entretien avec Stowell Dipakwet, manager à Libreville de groupes gabonais et notamment des rappers Siya Po’ossi X (sur lesquels nous reviendrons dans notre dossier sur le rap).

Comment en êtes-vous venu à produire des groupes de musique ?
Nous avons au départ créé une association pour assurer la promotion des artistes de toutes disciplines : le manque de structures était criant, si bien que les artistes existaient mais qu’aucun projet ne voyait le jour qui les mette en valeur. L’apparition des rappers et l’engouement des jeunes pour le rap ont bousculé les choses et nous ont poussé à multiplier les scènes. On a développé le conseil auprès de ceux qui venaient juste toaster sur des vinyls avec des instrus. Et on a commencé à travailler avec ceux qui voulaient vraiment en faire une expression. Sans moyens, ce n’était pas facile. Ce sont donc les jeunes qui ont créé la dynamique et nous, on a essayé d’y répondre en créant des spectacles puis en rendant possible l’enregistrement en studio.
Qu’est-ce qui vous motivait personnellement ?
Je suis technicien : électronique, électricité, mécanique, régie lumière et son… Je joue de la guitare aussi. Cela a été une façon d’associer le tout. Je me suis donc formé au management pour répondre au besoin.
De quel type de structure disposez-vous ?
Notre association Jah Observers est une association légale. Nous avons eu un numéro d’enregistrement provisoire il y a huit ans et nous n’avons toujours pas le numéro définitif ! Cela donne une idée du chaos administratif local… Nous sommes la seule association gabonaise à organiser des événements musicaux, en dehors des syndicats.
Par qui était organisé le Sound System qui a eu lieu ces derniers jours à Libreville ?
C’est de la récupération en période électorale. Nous avons voulu en faire mais on ne nous a jamais donné les moyens, même pas les enceintes. Avec les rappers pourtant, nous sommes allés nous placer sur les ronds-points et animions des après-midi, changeant de coin chaque week-end.
Quelles sont vos productions ?
La première cassette de Siya Po’ossi X, seyougam (magouyes écrit à l’envers) a été faite en 1993 en commun avec le Centre culturel français : dupliquée avec un copieur Revox et des jaquettes imprimées de façon artisanale ! C’était la première cassette locale de rap gabonais. Il n’y a pas ici de structure de pressage ou de duplication de cassettes. Et quand on le fait faire à l’étranger, la douane taxe à près de 90 % ! Il n’était donc pas possible de produire régulièrement, alors que les artistes étaient là. Depuis trois ans, les choses ont pu se développer, avec deux ou trois cassettes indépendantes par an selon les studios. Cela reste faible car la clientèle locale boude les groupes gabonais. A notre niveau, on a pu faire une compilation (qui comportait aussi d’autres musiques, notamment traditionnelle) en 1997 à l’occasion de la Fête de la musique, et donc avec l’aide de la mairie de Libreville qui a financé le pressage au Cameroun. Etant maintenant équipés d’un véritable studio, nous avons pu l’enregistrer, la mixer et l’arranger nous-mêmes. En juin 98, on a refait le podium Découvertes mais la mairie n’a plus suivi, si bien qu’une nouvelle compilation n’a pu être réalisée, ces compilations ayant pour but de présenter chaque année les nouveauté de la scène musicale gabonaise et de permettre aux artistes de se faire connaître.
Et pour le CD ?
C’est en France que la production CD a été possible. Cela reste très cher ici, si bien que le marché est très faible.
Pas de vyniles ?
En dehors de quelques night-clubs, le vinyle a pratiquement disparu et le pressage reste hors de question.
La grosse difficulté reste la finance…
Bien sûr, comme partout. Mais aussi le manque de structures : des salles de spectacles, par exemple. Dans les salles actuelles, on peut regarder aussi de dehors, si bien qu’on ne réalise pas assez d’entrées. En outre, le cadre juridique du statut d’artiste est inexistant, ce qui rend les choses difficiles.
Cela ne vous empêche pas de continuer !
Non, la structure existe ! Les artistes qui nous intéressent sont ceux qui sortent du ghetto, qui ne peuvent se payer une journée de studio à 120 000 FCFA (1200 FF). On se positionne de façon intermédiaire pour que ceux qui n’ont pas les moyens puissent aboutir.
Les perspectives ?
Etre indépendants. Au niveau de la production, une licence avec une major pour pouvoir produire non seulement du rap mais d’autres artistes gabonais qui nous semblent vendables à l’extérieur. Il nous faudrait acquérir du matériel pour pouvoir réaliser des productions exportables.
Aucun groupe n’a pu sortir des frontières jusqu’à présent ?
Pas parmi les jeunes. Un groupe comme Siya Po’ossi X a fait ses preuves au niveau national. Il faudrait pouvoir attaquer l’extérieur !
Des souhaits ?
Nos gouvernants ne soutiennent pas assez la culture ! Si par ailleurs des institutions comme la Sacem pouvaient faire pression sur nos pays pour que nous ayons des structures de droits d’auteur, cela nous rendrait service ! Un bureau existe juridiquement mais ne reverse jamais de droits. Les radios locales reprennent les morceaux sans poser une question… De quoi les artistes peuvent-ils vivre ?

///Article N° : 621

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire