Déboulonnons les statues et réhabilitons les grandes figures du continent

Print Friendly, PDF & Email

Qu’ils aient été héros ordinaires ou extraordinaires, personnalités intellectuelles ou politiques, la mémoire des grandes figures africaines est peu honorée sur le continent où certains sont même tombés dans l’oubli.

Les écrivains africains ne devraient jamais mourir. Déjà peu considérés de leur vivant, ils tombent souvent dans l’oubli après leur mort.
Leurs œuvres retournent régulièrement dans l’anonymat après leur disparition du fait d’une absence de réédition et d’un suivi des ayants droit. Pourtant, dans bien des cas, les premiers ouvrages de certains de ces créateurs ont souvent été produits dans leur pays d’origine, avant qu’ils ne partent en Occident, principal lieu de légitimation culturelle francophone, pour être publié. Or, ces écrits ne font jamais l’objet de réédition dans leur pays d’origine et les mises au programme scolaire restent rares. Le cas le plus connu reste le second texte de Ahmadou Kourouma, la pièce Le diseur de vérité, qui fut publiée en France par Acoria, maison d’édition fondée par le Congolais Caya Makhélé. Mais il y a d’innombrables autres exemples.
Les négociations avec d’éventuels éditeurs européens restent rares et lorsque l’œuvre de l’auteur passe dans le domaine public, comme c’est le cas avec le poète malgache Jean Joseph Rabearivelo, mort en 1937, les textes ne sont pour autant pas réédités.
Les héritiers ne sont pourtant pas véritablement un obstacle. L’exemple de la collection de L’Harmattan, L’Afrique au cœur des lettres le démontre. Créée par Jean Pierre Orban, cette collection a pour vocation d’éditer ou de rééditer des manuscrits ou des textes inédits d’auteurs africains reconnus. Après plus de cinq années d’activités, le constat tiré par Jean Pierre Orban est limpide : les héritiers et ayants droit n’ont jamais posé de problèmes d’ordre financier à l’édition des textes de leur proche. Ils ont toujours perçu cette collection comme une chance pour faire revivre la mémoire de l’auteur disparu avec lequel ils avaient des liens affectifs. Preuve qu’en Afrique, comme partout, les familles peuvent comprendre des arguments d’ordre patrimonial.
Des auteurs oubliés
Mais, comment envisager des rééditions d’auteurs disparus quand celles de leurs premières œuvres n’a pas lieu de leur vivant. Les gouvernements africains qui ont d’autres priorités n’aident guère ce genre d’initiative, même de façon indirecte en mettant certaines œuvres publiées localement dans les programmes scolaires, ce qui a un effet bénéfique direct sur les ventes… De leur côté, la plupart des éditeurs africains, s’ils ont renoncé depuis longtemps à publier des textes littéraires préférant logiquement se spécialiser dans l’édition de manuels scolaires, négligent le parascolaire, terrain, il est vrai, bien occupé par les éditeurs mauriciens (Les classiques africains) et français (Hatier). L’accès du public africain à l’essentiel du patrimoine littéraire d’Afrique francophone reste lié au bon vouloir d’éditeurs basés en Occident (même quand il s’agit de la diaspora) car, la plupart du temps, seuls les ouvrages publiés au Nord restent disponibles sur le marché, mais à un prix hors de portée de la plupart des bourses locales. S’il s’avérait que l’œuvre d’un écrivain du continent ne soit plus éditée en France, elle serait alors inaccessible aux lecteurs de son pays d’origine (1).
Cette indifférence vis-à-vis des écrivains du continent est également vraie au niveau mémoriel. Rares sont les hommages nationaux rendus aux principaux auteurs décédés. Peu d’entre eux ont donné leurs noms aux rues, avenues, boulevards ou autres bâtiments nationaux de leurs pays d’origine. Cette stupéfiante absence concerne l’ensemble des pays francophones du Sud. Pas de rue Boubou Hama au Niger, ni d’Antoine Bangui au Tchad. En Guinée et dans une moindre mesure au Sénégal, berceaux d’écrivains de renom, la situation est la même : pas de Alioum Fantouré, William Sassine, ni de Camara Laye sur les plaques des rues ou des maisons de la culture de Guinée-Conakry et peu d’hommages aux Mariama Bâ, Cheikh Hamidou Kaneou même Sembène Ousmane au Sénégal. À Maurice, il n’y a toujours pas, 28 ans après sa mort, de rue ou d’avenue Malcolm de Chazal et il aura fallu beaucoup de temps pour que le nom de Raymond Chasles soit enfin donné à une place de sa ville de Rose Hill (2).
A contrario, les villes africaines regorgent de rues, d’avenues et de places portant des noms de politiciens locaux déjà oubliés par le public, de chefs de village n’ayant qu’une importance régionale, de chefs de guerre aux exploits tendancieux et de mausolées rendant hommage à des dirigeants à la réputation sulfureuse.
Brazzaville a sa statue Marien Ngouabi, son stade Massamba-Débat, une statue et un stade au nom du Guyanais Félix Eboué. Mais nulle part, il n’y a de réel hommage à Sony Labou Tansi, Tchikaya U’ Tamsi ou Martial Sinda (3), et si Pointe-Noire compte une statue en hommage à un certain Tchikaya, il s’agit du père de l’écrivain, Jean-Félix Tchicaya, premier député du moyen Congo sous la colonisation (4). Peu étudié à l’école, absent du mobilier urbain, tout cela entraîne une méconnaissance totale de son nom dans la population, comme le dénonce Léandre-Alain Baker : « Vous connaissez Tchicaya U Tam’si ? Posée dans les rues de Brazzaville, la réponse devrait être évidente. Et pourtant : bien peu connaissent le plus grand poète congolais. Aucun ne l’a lu (5) ». Un réel paradoxe à l’heure où la revue française Culture sud lui rend hommage dans son dernier numéro (6).
De l’autre coté du fleuve, Kinshasa a son mausolée Kabila, sa statue Lumumba, mais on cherchera longtemps la moindre trace du poète Bolamba ou de l’écrivain Tchibamba. En Afrique de l’Ouest, Yamoussoukro et Abidjan comptent un nombre important d’édifices baptisés du nom d’Houphouët-Boigny, mais les institutions nationales portant le nom d’Ahmadou Kourouma sont quasi inexistantes, cinq ans après sa mort, alors que la France (à travers un prix littéraire) et le Canada, par un nom donné à une salle de spectacle, lui rendent hommage. Au Bénin, comme le souligne l’écrivain Florent Kouao-Zotti : « Les écrivains béninois, autant qu’ils sont, n’ont jamais inspiré les politiques du pays à baptiser de leurs noms des rues ou places de nos villes. Paul Hazoumè n’a jamais retenu l’attention de qui que ce soit, ni Olympe Bhêly Quénum, ni même Jean Pliya. (7) ». En Centrafrique, aucune rue de Banguine porte le nom d’Étienne Goyémidé ou même celui de René Maran qui fit entrer le pays dans l’histoire littéraire avec Batouala. À Madagascar, peu de choses permettent de se remémorer les noms de Jean Joseph Rabearivelo ou Flavien Ranaivo. Il y eut bien un prix littéraire portant le nom du premier, mais en 1956, sous l’époque coloniale… Aux Seychelles, aucun élève des cours de l’Alliance française n’est capable de dire qui est Antoine Abel, quatre années après sa mort. De même, la plupart des Bibliothèques nationales africaines ne portent pas de noms propres (8) et les salles de lecture restent souvent anonymes, tout comme les salles publiques de spectacle, appelées palais du peuple ou palais de la nation.
Il y a heureusement des exceptions. Au Mali, par exemple, deux lycées situés à Kayes (sa région natale) et à Bamako portent le nom de Massa Makan Diabaté (9). Le Palais de la culture, porte le nom de Ahmadou Hampate Ba. Les Maliens, en ce sens, n’ont pas à rougir face à la ville de Paris qui n’a pas hésité à baptiser un square du 10ème arrondissement du nom de l’écrivain malien. Autre exemple, au Sénégal, où l’Université de sciences humaines a pris le nom de Cheick Anta Diop et où le quartier Farm est composé de rues portant le nom d’écrivains célèbres dont des écrivains de la négritude (Césaire, Damas) mais aussi du pays (Ousmane Socé Diop, Birago Diop). L’État a même racheté la maison d’habitation de Birago Diop pour en faire la Maison des écrivains Keur Birago (10).
Dans l’Océan Indien, aux Comores, les billets de banque portent des citations du poète Mab Elhad (11) et le gouvernement a institué une journée annuelle de commémoration en l’honneur de Mbaye Trambwe, sultan – poète des 17ème et 18ème siècle (12). À Tananarive des rues portent des noms d’auteurs, même s’ils sont bien moins connus que ceux cités plus hauts : le poète et écrivain Freddy Rajaofera, le révérend père Callet où Paul Rafiringa, homme d’église par ailleurs mémorialiste de son époque.
Mais proportionnellement au nombre d’auteurs qui ont apporté ses titres de noblesses à la littérature africaine, ces cas restent rarissimes… La plupart du temps, les hommages viennent d’initiatives privées. Il y a bien, par exemple, une Université Internationale des Sciences Sociales Hampate Ba à Abidjan, mais ce bel hommage d’un pays voisin émane d’une institution privée et non publique. Il y a également un Cercle Sony Labou Tansi à Brazzaville, dans le quartier Ouenzé, mais il s’agit là encore d’une structure privée, spécialisée dans les arts de la scène, qui organise notamment le festival annuel Mantsina sur scène en décembre (c’est dans ce lieu que l’auteur de théâtre Dieudonné Niangouna a donné ses premières représentations et résidences). De même, le Centre culturel Francis Bebey de Yaoundé est une initiative de poètes locaux, mais n’a aucun lien avec l’État, tout comme le collège privé qui porte son nom. Autre exemple, à Bandalungwa, l’une des communes de Kinshasa, la compagnie de théâtre L’écurie Maloba a baptisé le lieu qui l’accueille Espace Mutombo Buitshi (13). On peut y ajouter tous les clubs UNESCO qui honorent souvent des écrivains. Parfois, dans sa grande générosité, l’État concerné autorise un pays étranger à honorer la mémoire de l’un des siens. C’est le cas à Conakry, où le Centre Culturel franco-guinéen a pris en 2008 le nom du grand chanteur guinéen Sory Kandia Kouyaté.
Mais les hommages officiels sont rares. Il est vrai que l’attribution des noms de rue obéit souvent à une logique qui dépasse l’entendement, le tout dans une certaine opacité. Pourtant, sans verser dans la vénération parfois morbide que l’on peut constater en France, tous ces pays de création ont besoin de ces lieux de mémoire, de ce puissant ferment identitaire facteur de cohésion. Une nation a besoin de personnages exemplaires auxquels se référer qui soient aussi des hommes de culture.
Des colons symboliquement présents
Il est vrai que la place est souvent déjà prise… par diverses personnalités européennes. Attribuer des noms d’Européens à des rues de villes d’Afrique ne pose, en soi, aucun problème. Des rues Zola, Balzac ou Victor Hugo ne gênent personne, ces hommes de lettre ayant acquis une envergure qui dépasse leur pays. De la même façon, l’hommage que l’on peut rendre à des scientifiques ayant œuvré pour le bien être des populations locales (c’est le cas par exemple du docteur Eugène Jammot et de sa lutte contre la maladie du sommeil) ou de l’humanité en général (Pasteur, Jenner) peut se justifier (14). Passons également sur les nombreuses avenues de Gaulle ou Kennedy qui ornent les capitales, justifiées par leur envergure internationale mais dont l’omniprésence peut agacer.
Plus dérangeants sont les noms de colonisateurs toujours en vigueur dans les rues des villes africaines. Si Théophile Kouamouo s’en offusque sur son blog à propos de la Côte d’Ivoire « quel était donc ce pays où, à part Houphouët-Boigny, les édifices et les avenues ne portaient que les noms des anciens ou des néocolons ? » (15), ce phénomène concerne toute l’Afrique noire francophone et dans une moindre mesure, les villes du Maghreb.
C’est le cas de Marchand qui a une avenue à Abidjan et Yaoundé, de Terrasson de Fougères qui a une avenue dans la capitale ivoirienne et un monument à Bamako, de l’allemand Nachtigal qui a donné son nom à des chutes et à des boulevards au Cameroun (alors que Francis Bebey et Mongo Beti (16) sont toujours ignorés par les autorités), de Faidherbe avec une avenue à Dakar et un pont à Saint Louis du Sénégal, de Monteil qui a sa place à Niamey, de Eboué qui a son avenue à Brazzaville, de Victor Ballot qui a également son avenue à Porto Novo. Jules Ferry, promoteur de l’école publique mais aussi principal artisan de la politique coloniale française au 19ème siècle, a sa rue à Dakar. Les exemples sont nombreux. Le clou ayant été la création du mausolée de Savorgnan de Brazza à Brazzaville aux frais de l’État congolais. Événement incroyable qui entraînera une réaction violente de beaucoup dont l’historien Théophile Obenga : « Puisque les Congolais n’aiment pas les Congolais, puisque les Congolais ont une haine politique vis-à-vis les uns des autres, ils préfèrent célébrer un homme politique étranger comme Savorgnan De Brazza, ça fait sens… C’est tout à fait normal que par un complexe d’infériorité, ils adorent un étranger, un étranger qui est un colonial… (17) » Cette charge virulente peut s’expliquer quand on sait que la dépouille de l’abbé Fulbert Youlou repose toujours en Espagne, que Loubomo fut rebaptisé Dolisie (du nom d’un planteur français) à la Conférence Nationale souveraine de 1991 (18) et que Brazzaville est l’une des seules villes au monde, avec la ville de Caen, à posséder un stade d’Ornano. On peut toujours arguer que Brazza est honoré en tant que fondateur (involontaire) du Congo Brazza, mais alors, dans la même logique, pourquoi ce silence sur le tirailleur Malamine, sergent de son état, qui garda le territoire durant des mois en l’absence de tout Européen, en particulier contre les appétits de Stanley qui dut s’incliner. Si on doit être « honnête » sur le plan historique, il est, tout autant que son patron, le véritable créateur de l’entité « Congo français »…. Pour le pire ou le meilleur.
Tout cela fait réagir le cinéaste algérien Lakhdar-Hamina : « Dans certaines capitales d’Europe, des avenues portent encore les noms d’hommes qui ont ordonné des crimes épouvantables contre les Africains. Puis-je, à ce propos, suggérer que nos rues portent des noms de personnalités telles qu’Amadou Hampâté Bâ, Joseph Ki-Zerbo, Cheikh Anta Diop, Franz Fanon, Kateb Yacine, Sembène Ousmane ou Yousssef Chahine, sans oublier les chantres de la négritude Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire ? (19) »
Bien sûr, tous n’étaient pas des massacreurs. Savorgnan de Brazza reste d’ailleurs un personnage intéressant, dans le contexte de l’époque. Mais pourquoi les honorer en Afrique alors qu’ils sont tombés dans l’anonymat en Europe (20) ?
De même, phénomène curieux, les noms des principaux dirigeants français sont souvent attribués à des rues de leur vivant. Ce qu’explique Jean Pierre Dozon, dans son ouvrage Frères et sujets : « Sous l’apparence d’une grande famille fraternelle et solidaire, se perpétuaient en réalité des rapports de sujétion, héritiers directs de la vieille ambivalence hexagonale par laquelle on avait voulu assimiler tout en maintenant à distance respectable le monde indigène. Il fut tout à fait symptomatique qu’alors qu’Houphouët-Boigny jouait avec beaucoup de zèle le jeu de l’État franco-africain en faisant baptiser les plus belles artères d’Abidjan du nom de grands dirigeants de la Ve République (« Pont Charles-de-Gaulle », « Boulevard Giscard d’Estaing », « Avenue François Mitterrand »), nul ne songea au sein de la classe politique française à rendre la pareille à l’illustre défunt, c’est-à-dire à donner son nom à une artère parisienne, ne serait-ce qu’à une modeste rue. Elle s’était pourtant somptuairement mise en frais à ses funérailles. (21) »
C’est d’autant plus choquant que ces noms ont souvent été donnés plusieurs décennies après l’indépendance. C’est par exemple le cas à Lomé où des rues ont été baptisées du nom de Mitterand, de Gaulle ou Pompidou en… 1989 (22).
Enfin, les villes d’Afrique honorent des évènements et des personnages qui, à certains égards, ne les concernent que de très loin. Si le Maréchal Leclerc ne fut pas un officier colonial, doit-on pour autant conserver la statue dressée devant la poste de Douala avec sa plaque sur le socle (23) ? Tout cela ne fait que perpétuer le souvenir d’un évènement (« les trois glorieuses ») qui a plus de sens dans l’épopée gaullienne de la résistance que dans l’histoire du pays proprement dite (24). Si on peut choisir de conserver ces hommages, peut-être pourrait-on en modifier les textes d’époque gravés sur les plaques et rappeler à cette occasion le sacrifice des hommes du continent (et du Cameroun) dans la libération de la France pétainiste. Par la même occasion, on pourrait aussi honorer, dans d’autres pays, la mémoire de héros africains de la seconde guerre mondiale, par exemple le Gabonais Charles N’tchoréré, capitaine de l’armée française, assassiné par les nazis en juin 40, ou le Guinéen Adi Ba, fondateur du premier maquis des Vosges, tous deux complètement oubliés dans leur pays d’origine.
La première guerre mondiale a aussi laissé ses traces avec ses rues de l’Artois, de la Marne et de Verdun à Bamako et dans d’autres villes du continent. Ces noms de rues, attribués à l’époque coloniale, permettent d’honorer la mémoire des tirailleurs africains tombés par milliers au combat en les réintégrant dans la mémoire collective continentale. Le mouvement est d’ailleurs général : à Kinshasa, il y a toujours une avenue Saïo et une place de la victoire qui honorent des hauts faits d’arme de la force publique du Congo belge. Au Sénégal, en août 2004, le président Abdoulaye Wade (dont le père était tirailleur) a inauguré la place du tirailleur à Dakar (25) et a proclamé le 23 août « journée du tirailleur ». Mais pourquoi toutes ces nombreuses avenues et rues Joffre et Foch à travers le continent, eux qui furent aussi des officiers coloniaux ayant écrasé des révoltes dans le sang ? Et surtout pourquoi ces avenues Général Mangin (en particulier à Dakar), du nom de ce militaire auteur en 1910 de l’ouvrage La force noire, qui fut le promoteur de l’enrôlement de 230 000 Africains en 1914 et 1915 (26) ?
Il y a pourtant eu dans le passé, à l’époque des décolonisations et des mouvements de libération nationale, des vagues de débaptisation de rues et autres carrefours dans certains pays. Beaucoup de noms européens ont été remplacés. De même, chaque changement de régime apporte son lot de nouveaux noms, de bannissements et de déboulonnage de statues (27). Ce fut le cas dans les années 70, dans l’ex-Zaïre avec le mouvement de la zaïrianisation et cela reste un problème aigu en Afrique du Sud et en Namibie après la fin de l’apartheid (28). Mais d’obscurs « héros » de la colonisation ont simplement été remplacés par des « héros » de l’indépendance tout aussi inconnus et mystérieux (29).
Des hommes politiques auto statufiés
Ce constat tient au fait que les hommes politiques africains se sont honorés entre eux, sans tenir compte des autres domaines de la vie publique que sont les arts, les sciences ou le sport. Cette tendance des dirigeants à s’honorer eux-mêmes avant qu’on ne les oublie, héritée d’une vieille habitude post-indépendance (témoin la période ubuesque des Mobutu, Bokassa et consorts), est toujours en vigueur. On peut citer, par exemple, le cas de Simon Compaoré, maire de Ouagadougou, qui fit baptiser une rue de son nom, mais aussi celui de l’ancien vice-gouverneur de Kinshasa (et ancien ministre de la culture) Muzungu qui fit nommer une rue de la commune de Limété du nom de son père : rue papa Christophe Muzungu. Au Togo, les noms donnés à des artères ou à des bâtiments sous Eyadema en vue de célébrer les faits marquants de son régime restent en vigueur (même si nombre de statues ont été déboulonnées depuis le début des années 90) : Evala du nom de la grande fête annuelle du pays Kabyé (ethnie de Eyadema), Pya du nom de son village natal, 24 janvier, date de « l’attentat impérialiste perpétré contre le guide éclairé de la nation (30) », 30 août ou le jour de la fondation du RPT (Rassemblement du Peuple Togolais), nouvelle marche qui est le slogan du RPT (et le titre de ce qui fut durant longtemps le seul quotidien du pays) sont venus s’ajouter à tous les noms célébrant le président Eyadema. Imitant Mobutu, il avait même baptisé le grand marché de la capitale, ainsi qu’une place, du nom de sa mère, maman Ndanina (Mobutu avait fait de même pour sa première épouse avec l’hôpital central de Kinshasa). Les Loméens n’avaient plus guère d’autres choix que de montrer leur indépendance d’esprit en n’employant pas les noms donnés par le régime. Peu, en effet, utilisaient le nom de « boulevard du 13 janvier » préférant l’ancien nom de « boulevard circulaire« . Mais d’autres fois, les nouveaux noms ne sont que le résultat d’une pure ignorance, comme le rapporte l’éditorialiste Yacouba H. S. Ouédraogo dans le quotidien Le pays : « Quelle nuit a pu bien porter ce conseil à ces messieurs du comité de toponymie pour « fusiller » le président angolais Agostinho Neto et le remplacer par Joseph Ki-Zerbo ? Le géant historien du Burkina Faso, rappelé à Dieu le 4 décembre 2006 a dû certainement se retourner dans sa tombe. (31) »
Cette attitude des pouvoirs publics peut s’expliquer par le fait que les « maîtres de la plume » n’ont pas toujours été des citoyens commodes pour les tyrans africains. De Mongo Beti à Camara Laye ou William Sassine, beaucoup ont dû s’exiler pour construire l’essentiel de leurs œuvres. Honorer leurs mémoires quand ils sont morts n’a guère de sens pour le pouvoir en place….
Mais en réalité, dans la plupart des cas, il ne s’agit même pas d’un oubli volontaire. Il s’agit plutôt de la manifestation d’une certaine indifférence aux artistes et créateurs souvent réduits à l’exil. Les États africains n’ont jamais réellement joué leur rôle en matière de soutien à la création artistique. Peu aidés de leur vivant, les créateurs sont oubliés après leur mort. La boucle est bouclée !

1. C’est le cas, par exemple, de Martial Sinda, premier poète de l’AEF, dont le recueil mythique, Premier chant du départ est épuisé voire invisible depuis une quarantaine d’années, du fait de la décision des éditions Pierre Seghers de ne pas le rééditer et l’absence d’éditeur à bangui. Mais l’Afrique fourmille d’autres cas.
2. On peut d’ailleurs se demander à l’égard de Chasles, comme le fait son ami Alain Brezault : « Etait-ce d’ailleurs le poète et l’homme de culture qui était ainsi honoré, ou le fin diplomate et politicien ayant défendu les intérêts économiques de son pays ? » (Échange de courriel avec l’auteur, avril 2009).
3. Son cas est plus normal, puisqu’il est encore vivant.
4. Statue que ne reniait pas le fils, fasciné par le parcours de son père.
5. Tchicaya, article de Léandre-Alain Baker sur http://www.africultures.com/index.asp?menu=revue_affiche_article&no=2464
6. Tchicaya passion, N°171, octobre – décembre 2008.
7. Echange de courriels avec l’auteur, 12 janvier 2009.
8. Si le théâtre national de RDC est de nouveau anonyme, après s’être appelé Mobutu Sese Seko durant plusieurs décennies, la salle principale porte le nom de Mongita, l’un de premiers hommes de théâtre du pays. Elle s’appelait auparavant salle du parti. Un autre théâtre de la capitale porte le même nom, celui situé dans l’enceinte du stade Cardinal Malula (ex-stade Reine Astrid).
9. Massa Makan Diabaté, né à Kita (le long de la ligne de chemin de fer Bamako – Dakar) en 1938 et décédé en 1988, est l’auteur de plusieurs ouvrages et textes de théâtre, dont la trilogie de Kouta et une pièce jouée après sa mort, Une hyène à jeun.
10. La maison de Senghor est toujours vide et inutilisée.
11. Il s’agit de l’un des rares cas où un homme de lettre du continent est honoré de son vivant. Un autre cas dans la région est le flûtiste malgache Rakoto Frah également honoré par des billets de banque.
12. Soeuf Elbadawi a rédigé une note bio – bibliographique sur lui : http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=2534
13. L’un des plus grands metteurs en scène d’Afrique, mort en 1995.
14. D’autant plus que, si on prend le cas du docteur Jammot, certains sont complètement tombés dans l’oubli dans leur propre pays (en l’occurrence, la France).
15. http://kouamouo.afrikblog.com/
archives/2007/11/18/index.html
16. Alors qu’il existe une librairie Mongo Beti à Bondy, dans la banlieue parisienne.
17. http://www.congoplus.info/tout_larticle.php?id_article=1164
18. La proposition de rebaptiser N’kayi en Jacob (nom du colon qui créa cette agglomération) ne fut pas suivie d’effets….
19. Jeune Afrique, N°2499, du 30 novembre au 6 décembre 2008.
20. Dans le cas de Savorgnan de Brazza, peut être peut on aussi y voir, à un siècle d’écart, une démonstration de la solidarité maçonnique qui unit Sassou Nguesso à son « frère » Savorgnan.
21. Jean Pierre Dozon, Frères et sujets, 2003, Flammarion.
22. Au passage, Kpalimé, du nom de la capitale du pays éwé (ethnie opposé au président), disparaissait du paysage urbain de Lomé.
23. La statue du maréchal fut nettoyée aux frais de l’Etat camerounais en 2001, à l’occasion du sommet France – Afrique. La coopération française, qui avait prévu la dépense dans son budget n’était pas au courant.
24. Le maréchal Leclerc a également une place à Dakar
25. Le fameux monument Samba-Dupont, datant de l’époque coloniale, se trouve au centre de cette place.
26. Mangin est considéré comme l’auteur de la fameuse phrase sur les troupes coloniales devant être « consommées avant l’hiver ». Mais cette paternité est discutée par certains historiens.
27. On a même vu des rues et avenues changer plusieurs fois de noms entre l’époque allemande, l’époque française puis l’indépendance (cas du Togo, du Cameroun, etc.).
28. Ainsi qu’au Zimbabwe où Mugabe a fait rebaptiser plusieurs lieux. Par exemple Melsetter (emprunté à une ville des îles Orcades) fut remplacé par Chimanimani et le monument élevé à la gloire des pionniers détruit.
29. On peut consulter le très intéressant ouvrage de Philippe Gervais – Lambony : De Lomé à Harare : le fait citadin, (Karthala, 1993) qui donne une liste complète des changements de noms de rue pour ces deux villes.
30. Extrait de la plaque mise à l’époque à cet endroit.
31. http://www.lefaso.net/spip.php?article26120
///Article N° : 8576

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire