« Démythologiser l’Amérique avec Cornel West »

Entretien de Ousmane Ndiaye avec M. L. Sagna

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Le sociologue Mahamadou Lamine Sagna publie aux Editions Karan un essai : Cornel West, une pensée rebelle. Ce philosophe afro-américain, fort méconnu en France, est l’un des penseurs importants dans son pays actuellement. Sagna nous explique pourquoi la pensée en rupture et souvent à contre-temps de son ex-collègue à l’Université de Princeton est majeure.

Mahamadou Lamine Sagna, à vous lire, il y a comme une urgence à penser l’Amérique avec Cornel West. Pourquoi?
Aujourd’hui, un peu partout dans le monde, au nom des idéologies religieuses économiques et raciales, des vies humaines sont écrasées. Il m’a paru donc important et urgent de convoquer la pensée d’un auteur qui effectue une analyse fine de ces phénomènes et propose des antidotes à ces pathologies. La pensée de Cornel West permet de saisir en profondeur les interactions entre les formes de violence idéologique et économique.
Aux Etats-Unis, les inégalités entre les chocolate cities (ville peuplée de Noirs et de Sud-américains et les vanilla neighborhood (banlieues américaines peuplées de blancs) sont criantes. Elles nourrissent des désespoirs et surtout des formes de nihilisme, autrement dit, le refus de considérer l’humanité pleine et entière de l’autre.
Du coup, ces laissés-pour-compte investissent de plus en plus les domaines de la religion et de la musique pour passer d’une sorte de logique de l’essence à une logique du sens.

West dissèque l’Amérique à partir de deux lieux d’observations ou « point de fuite » : la musique et la religion. Pourquoi ?
Oui, vous avez raison de noter que la musique et la religion sont des points de fuite c’est-à-dire des points qui échappent aux discours sur l’Amérique. Ou tout au moins, ces lieux sont souvent abordés de façon parcellaire. Par exemple, beaucoup de personnes ne voient dans la musique et la religion afro-américaines que la dimension festive. Or, il s’agit bien pour les Afro-américains de moyens pour affirmer leur humanité et faire corps face à l’incertitude.
C’est donc un choix méthodologique chez Cornel West pour accéder aux vérités qui échappent souvent à l’observateur étranger. La culture et la religion permettent aux populations afro-américaines d’apporter des valeurs sociales ajoutées. La religion permet de réassurer le social, et la musique de réaffirmer l’existence. Grâce aux musiques afro-américaines, imprégnées de messages prophétiques, l’Amérique pourra vivre dans son ensemble et en harmonie, puisqu’elles transforment la tragédie en espoir et prônent la tolérance et l’amour. Tel est par exemple le message du blues dans les océans de pauvreté.

S’il se pose en observateur, Cornel West est aussi impliqué totalement dans ces deux champs, surtout le religieux. Comment objective-t-il donc sa pensée ?
Je pense qu’il arrive à « objectiver » sa pensée en se servant de la raison critique. Par exemple, West montre que certains leaders noirs reproduisent les mêmes schémas voire schèmes de l’idéologie suprématiste blanche. Dès 2009, il devient l’un des plus virulents critiques de Barack Obama. C’est dire que la critique de l’Amérique suprématiste blanche ne l’enferme pas dans des identités négatives. Ces postures identitaires conduisent toujours à des raisonnements qui empêchent d’entendre ce qui résonne ici et ailleurs.
Pour le sociologue que je suis, collecter des données du social, c’est parfois s’impliquer dans les groupes sociaux.

Mais West est un philosophe…
Oui, la question pour le philosophe qu’est Cornel West est de savoir : comment révéler à partir des lieux – voire des non lieux – des vérités. Plusieurs méthodes sont possibles. Par exemple, West montre comment des populations marginalisées recyclent des restes, des rebuts pour ensuite les faire circuler dans le monde des dominants. Regardez, la façon dont des prisonniers ont influencé l’habillement de toute une jeunesse, notamment celle qui aime le hip-hop. Dans la culture hip-hop, on porte le pantalon à ras-de-fesse (check-down) et on ne met pas lacets aux chaussures, comme les taulards.

Qu’est-ce que trouve West dans ces espaces si singuliers ?
Il trouve dans ces espaces des logiques symboliques spécifiques dont le dénominateur commun est le contretemps. C’est une démarche originale qui se fonde sur un travail dialectique du visible et de l’invisible, sur l’herméneutique (l’art d’interpréter les images) et la sémiotique (l’analyse de la production et de la réception des discours). Cornel West utilise ainsi le contretemps des musiques afro-américaines pour montrer ces différences et confronter les temporalités des politiques et celles des exclus : le temps des élites contre le temps des exclus. En utilisant le contretemps des musiques afro-américaines pour étudier ces espaces particuliers, Cornel West ouvre un autre regard et invite à utiliser de nouvelles méthodes pour l’investigation.
En somme, disons qu’en s’alliant avec des marginaux, des artistes, des « sans voix », des pauvres, des exclus, Cornel West confronte non seulement son éthique à celle de la plus grande partie de l’élite, mais, il part également des pratiques expérimentales pour réfléchir sur le devenir de l’Amérique.

Pourquoi insister sur la musique, en particulier le Blues, alors que, comme vous le dites le monde est ravagé par différentes formes de violence et de nihilisme ?
Le Blues n’est pas que de l’ordre du divertissement, c’est également une forme d’expression de son être. Il faut entendre le Blues ici comme la matrice de toutes les musiques afro-américaine : soul, funk, jazz, rap, etc.
Lorsque Cornel West dit « quand j’ai le Blues, je chante le Blues », c’est pour nous montrer comment le Blues, création culturelle unique, est une procédure tragi-comique universelle qui permet d’espérer d’une vie meilleure. Les tonalités du Blues nous transportent dans les différents paliers de la vie.

C’est donc une thérapie ?
En nous conviant à écouter ses chants, le Bluesman nous invite à quitter les champs de la souffrance.

Dans cette esthétique, Cornel West joue finalement sa propre musique ?
Oui sans doute, il joue sa propre musique en faisant de cet art afro-américain une sorte de vision poétique et philosophique. Il nous invite à voir comment les peuples du Blues ont su trouver des moyens de ne pas s’emprisonner dans des cycles de violence ou de vengeance. West nous le montre non seulement en puisant dans les références musicologiques mais également en décortiquant l’histoire de l’Amérique.

En quoi cette expérience américaine peut elle servir au reste du monde ?
Pour ma part, dans cette période de blues mondial, j’essaie de capter ces notes de douleur et d’espoir qui rythment et transcendent le monde entier.
Il me semble que pour lutter contre toutes les formes de violence et se tourner vers la beauté, l’amour et la créativité, il faudra que la société joue des notes plus harmonieuses. Le peuple du Blues nous en donne les partitions !

Au-delà de la musique, West lie aussi intimement les maux de l’Amérique au capitalisme.
Le capitalisme américain n’est qu’une reprise dramaturgique des mythes fondateurs de l’Amérique. Démythologiser, c’est à cette tâche que se consacre Cornel West. Lorsque le mythe est absent, West s’attaque aux rituels, car, le rite est mythe en acte. Une tâche risquée, mais comme West le dit lui même, le risque en vaut la chandelle. Il s’agit de réfléchir à une société meilleure, pour vivre ensemble dans la paix et la justice.

West considère le capitalisme finalement comme une sorte d’intégrisme.
Dans la pensée westienne, l’intégrisme de l’économie de marché est inspiré du fondamentalisme religieux dans sa dimension constantinienne. Le militarisme agressif de son pays est inspiré du mythe du cow boy ; et l’autoritarisme des élites politiques est nourri de l’idéologie suprématiste blanche. Les sources et les manifestations du capitalisme sont dangereuses pour la société américaine et le monde.

Une certaine élite symbolise-t-elle ce capitalisme ?
Ceux sont les ploutocrates, regroupés dans une caste influente grâce à leur argent et enfermés dans une bigoterie sans précédent, qui bloquent aujourd’hui le renforcement de la démocratie en Amérique. Et, ces mêmes ploutocrates américains ont des liens étroits avec ceux d’autres pays, entraînant le monde vers un chaos. Le sort des populations américaines affaiblies par le capitalisme est lié au sort de tous les damnés de la terre.

Politiquement, aujourd’hui West ne situe-t-il pas quelque part entre le mouvement Occupy Wall Street et Bernie Sanders [candidat à l’élection primaire des Démocrate avec un programme totalement à gauche]?
Oui, West a été très actif dans la campagne de Sanders. En fait, il s’est toujours senti proche des courants sociaux-démocrates. Il a été influencé par la pensée marxiste. Comme Sanders, West a le souci des pauvres, d’un développement du service public, bref pour plus d’égalité entre citoyens. Il en est de même de la dénonciation du lien qui unit la violence politique, raciale, économique et le système carcéral. Il y a d’importantes corrélations entre les cours des bourses et l’industrie carcérale, la violence policière et la crise économique avec le nombre de détenus. Plus la crise économique est forte, plus il y a des détenus et plus les cours des actions de l’industrie carcérale augmentent. Les prisons aux États-Unis sont privées et constituent un gros business.

L’industrie carcérale est aussi rentable ?
Les États-Unis ont le plus grand nombre de prisonniers de toutes les nations. La moitié des détenus (46% en 2010) pour une longue peine est noire. Avec environ 12% de la population des États-Unis, un Noir sur 10 est, a été, sera en prison dans sa vie.

West a joué un rôle important auprès d’Obama. Premier soutien Obama, mais aussi premier opposant. Qu’est ce qui marque la rupture ?
Pour lui, Barack Obama s’est plus occupé des intérêts de Wall Street que des populations pauvres noires, blanches ou indiennes. Il pense que Barack Obama aurait pu changer la trajectoire du capitalisme mais a plutôt préféré le conformisme. Il en veut d’autant plus à Barack Obama qui selon lui, tout en prenant et prônant la posture de Martin Luther King, a été surtout au service des forces du marché et des militaristes. A un certain moment, vu le nombre de drones qu’autorisait Barack Obama, West a appelé ce dernier « The global Zimmermann » (Du nom de l’assassin du jeune Noir Trayvon Martin en Floride en 2012).

Son opposition à Obama est donc radicale et frontale ?
Pour Cornel West, Barak Obama est mal placé pour convoquer la pensée de Martin Luther King, car il incarne exactement le contraire du christianisme prophétique de ce dernier qui veut qu’on se préoccupe des plus démunis. Or, Barack Obama, qui cite à tout va Martin Luther King, est la figure même de ces dirigeants politiques qui mettent au second plan les conditions de vie des plus faibles dans leur action politique. Cette opposition est également celle d’une vision et d’une interprétation de l’espoir.
Pour Barak Obama, l’espoir est une sorte d’optimisme fondé sur le probable, alors que, chez Cornel West, il est fondé sur une indétermination et sur la foi. Il s’agit là d’un point de rupture fondamentale entre deux visions du religieux et du pragmatisme.
Barack Obama pense que, dans le domaine public, il faut relativiser la possibilité qu’a la foi de transcender les préoccupations ; le pragmatisme doit l’emporter sur la prophétie. Ainsi, en 2006, alors qu’il était sénateur, il affirmait :« la démocratie réclame de traduire les préoccupations dans un langage universel plutôt que religieux. Elle nécessite que les propos soient soumis au débat et soient ouverts à la raison« . Pour Cornel West, certes le débat démocratique exige qu’on intègre la raison, mais il exige également de tenir compte de tous les points de vue, y compris religieux d’autant plus que, rappelons-le, la prophétie religieuse intègre la raison critique.

D’ailleurs West, bien que militant de la cause noire, n’en élabore pas moins une critique sévère des leaders noirs ?
Cornel West ne critique pas seulement le nihilisme produit par les suprématistes blancs, il porte aussi sa critique sur la communauté noire. Le nihilisme de la suprématie blanche et ultralibérale est reproduit chez d’autres groupes minoritaires. Il en est ainsi d’une certaine bourgeoisie noire qui alimente dans la population afro-américaine le même processus.
West relève qu’une partie de la communauté noire aux USA reproduit le nihilisme religieux, paternaliste et sentimental développé par les suprématistes blancs. Le »nihilisme » qui imprègne la société afro-américaine est porté par un leadership (les managers) plus dévoué à ses propres intérêts qu’à sa communauté. Ce type de leaders noirs est capable d’épouser des idéologies nuisibles à l’harmonie sociale. Dans cette logique, certains dirigeants noirs iront jusqu’à nier l’existence de problèmes raciaux aux Etats-Unis pour être mieux vus par leurs pairs blancs, et vice versa.

La personnalité de West est aussi singulière. Il n’est pas seulement théoricien mais engagé sur le terrain. Incarne-t-il une certaine figure de l’intellectuel engagé outre-Atlantique?
Bien sûr. Pendant qu’il était professeur dans les grandes universités comme Yale, Harvard, Princeton, il enseignait aussi dans les prisons ; Et cela pendant 23 ans. Dans les années 80, sur le campus de Yale où il enseignait, West a arrêté pour avoir manifesté avec des syndicalistes contre l’Apartheid en Afrique du Sud. Dans les années 2000, il s’est illustré dans les manifestations contre les politiques de Georges Bush en Irak, ce qui lui a valu à nouveau plusieurs arrestations. On l’a vu récemment à Occupy Wall Street et dans les grandes manifestations antiracistes comme lors de la marche de Ferguson.

///Article N° : 13787

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© M.L. Sagna




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