Denis Lavant dans l’univers de Koffi Kwahulé : « C’est toujours le début d’une aventure… »

Entretien de Sylvie Ngilla avec Denis Lavant,

Paris, octobre 2008.
Print Friendly, PDF & Email

Comme Koffi Kwahulé le définit lui-même, son théâtre « est une affaire d’acteur ». Il semble avoir trouvé en Denis Lavant l’interprète idéal pour la reprise de sa pièce Big Shoot où, seul en scène, il interprète le bourreau (Monsieur) et la victime (Stan). Rencontre avec un comédien hors du commun.

Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec le texte Big Shoot et éventuellement avec son auteur Koffi Kwahulé ?
J’ai d’abord rencontré Koffi quand on était élève à la rue Blanche, à l’ENSATT (École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre) à Paris, fin des années 70. On était tous les deux comédiens. Je ne crois pas qu’on ait travaillé de scènes ensemble mais je me souviens de l’avoir vu jouer une scène d’Othello et c’est drôle car je me rends compte que cette époque-là a forcément à voir avec Big Shoot. Dans Othello, j’avais déjà été très impressionné par son travail tout en force et en puissance. À l’époque j’avais commencé à faire du théâtre au lycée juste avant d’entrer à la rue Blanche et j’avais travaillé notamment une pièce que j’avais toujours beaucoup en tête d’un auteur belge Michel De Ghelderode, L’Escurial. Pour moi Big Shoot résonne vraiment dans cette pièce que j’ai jouée quand j’étais débutant. L’Escurial parle d’un duo assez cruel entre un roi (Philippe II d’Espagne) et son bouffon dans la région de l’Escurial pendant que la reine est en train de mourir. Dans la pièce, on va apprendre que la reine a été empoisonnée par le roi et finalement qu’elle était amoureuse du bouffon. Il y a une chose triangulaire et macabre en même temps et il est question de chien aussi qui est à l’extérieur et qui est un tracas comme dans Big Shoot. Chez Kwahulé, il y a aussi cette femme à la fenêtre qui est évoquée par Stan et on ne sait pas si elle est imaginaire ou si c’est une personne vivante mais elle termine la pièce. D’ailleurs, j’en ai parlé à Koffi qui m’a dit qu’il avait joué L’Escurial à une époque. À la fin, Monsieur élimine Stan, il entend le chien et il y a encore la présence de cette femme. Pour moi, cette présence ouvre la pièce à un espoir, à quelque chose qui est vivant alors que Monsieur va vraiment vers l’annihilation de l’humain. Pour moi Big Shoot retentit dans tous les sens. C’est une fable farce. Et je ne sais pas si je la saisis bien tous les soirs. (Rire).
Et votre rencontre avec le texte ?
Il s’est passé beaucoup de temps depuis la période où on était élève-comédien à la rue Blanche. On a fait chacun son chemin et Koffi m’est réapparu en 2001 à Avignon, à la Chartreuse de Villeneuve quand je jouais un spectacle entièrement poétique élaboré par Jacques Nichet, La prochaine fois que je viendrai au monde. Je croise Koffi, il me donne un manuscrit en me disant : « Tiens je te donne cette pièce, si ça te plaît tu en fais ce que tu veux ». Je ne savais qu’il écrivait, j’étais donc surpris mais j’ai lu la pièce dans le train en repartant à Paris, et là, je suis rentré tout de suite dedans. Curieusement je l’ai lue avec le souvenir de Koffi dans Othello alors je l’ai projeté dans le personnage de Monsieur et je me suis projeté dans celui de Stan. J’ai lu spontanément toute la pièce dans ce rapport-là. Aussi je me suis mis dans le personnage de Stan à la première lecture parce que la partition de Monsieur est une chose que j’avais déjà abordée comme énergie de jeu avec des personnages de théâtre comme Ubu ou Richard III, des personnages très tyranniques et très forts. L’énergie de Stan qui est plus creuse, ronde, parasitaire, inconséquente et presque candide est une énergie vers laquelle j’avais envie d’aller depuis longtemps car elle était plus inhabituelle pour moi. Du coup j’ai appelé Koffi le soir même en disant : « Allo, c’est Stan », et il me dit : « Non, non ça ne va pas du tout il faut que tu joues Monsieur. » Au départ, j’ai cherché un comédien pour faire Monsieur face à moi en Stan. Ma première vision de la pièce a été dans un rapport physique de deux comédiens, un costaud et un plus malingre… Un rapport de brutes, de deux énergies comme celle du porteur et du voltigeur en acrobatie. Je n’étais pas du tout dans un rapport de théâtre psychologique ou intellectuel.
Vous êtes seul sur scène et vous jouez alternativement Monsieur (le bourreau) et Stan (la victime). Ce parti pris me semble particulièrement judicieux et efficace notamment parce qu’aucune indication de personnage n’est donnée dans la pièce. Bien qu’il y ait des échanges, des dialogues, la pièce semble être écrite tel le long monologue schizophrénique d’un homme face à un public ou face à lui-même d’ailleurs. Aussi Koffi Kwahulé dit : « Monsieur invente Stan, sa victime, et fabrique l' »alibi » nécessaire à ses pulsions. » Comment avez-vous travaillé cette dualité ?
Je ne l’ai pas travaillée. (Rire). Ça c’est trouvé un peu par hasard que j’en vienne à jouer tout seul. Plusieurs années se sont écoulées entre le moment où Koffi m’a donné la pièce et aujourd’hui. J’avais très envie de la montrer et de jouer dedans. Je me suis polarisé sur le personnage de Stan et j’ai cherché un Monsieur et ça a failli se faire une fois mais ça n’a pas pu. J’ai continué à relire tout seul la pièce faute de pouvoir la mettre en chantier, et je l’ai lue aussi plusieurs fois à titre d’exercice avec des comédiens que je rencontrais sur d’autres productions, moi en faisant Stan ou en faisant Monsieur et du coup je ne savais plus qui je devais jouer comme personnage. Aussi, chaque fois que j’ai été confronté à un partenaire je me suis rendu compte que ce n’était pas aussi simple à jouer à deux. C’est une pièce très musicale et très rythmée et effectivement comme vous dites il n’y a pas de dénomination des personnages mais en même temps, ils sont définis par leur rythme de parole. La partition de Monsieur est extrêmement dense et la partition de Stan est presque dans un style télégraphique et très poétique. À un moment donné je me suis retrouvé à le faire tout seul à la suite d’une proposition de Koffi l’an passé quand il y avait deux mois consacrés à son écriture au Lavoir Moderne et qu’il m’a proposé une carte blanche pour lire des textes. Je me suis dit que j’allais lire Big Shoot. Je me suis appliqué à lire les deux voix de la pièce comme une partition sans forcément composer des personnages. Et le fait de passer d’un personnage à l’autre a été très fluide. À partir de là, Hervé Breuil, le directeur du Lavoir, m’a proposé de réaliser complètement la pièce seul. Mais je ne renonce pas à l’idée de la jouer à deux un jour.
Big Shoot est une pièce très dure et en même temps les personnages ont quelque chose de clownesque, d’absurde dans leur rapport et leur manière de se raconter, de se réinventer dans leurs histoires vraies ou fausses. Votre formation à l’école du mime notamment vous a-t-elle aidée à construire ces personnages ?
Je n’ai pas fait d’école de mime mais j’ai fait du mime. Ma formation de base est le mime, l’acrobatie et la commedia dell’arte. C’est ma particularité de comédien. Je suis avant tout dans l’expression physique avant la parole. Je suis absolument nourri de ça mais je n’y pense plus. C’est inscrit en moi. Mes premiers maîtres de jeu à travers les spectacles que j’ai vus ce sont Marceau, Chaplin, Buster Keaton, Apo Marx… C’est cette énergie purement physique qui m’aide mais je n’y pense pas. Quand j’ai pensé la pièce seul j’ai d’abord voulu m’inspirer d’un effet de Marceau dans une pantomime de David et Goliath avec un paravent, mais en travaillant le texte je me suis dit que je voulais aller dans une direction plus confuse et plus nette dans la passation d’un personnage à l’autre. Pour moi ce n’était pas anodin de faire ça car la gémellité est quelque chose qui me concerne…
C’est-à-dire ? Vous avez un frère jumeau ?
Non ! (Rire). Je veux parler de la dualité de la personnalité humaine et je ne sais pas si elle est vraie pour tout le monde mais elle retentit pas mal dans la littérature. Je suis fasciné par le thème de Mister Jekyll et Mister Hyde entre la pulsion malfaisante et la pulsion bonne, pulsions qui sont plus compliquées dans Big Shoot mais aussi chez Dostoïevski par exemple entre la personnalité de Mychkine et Rogogine. J’ai donc travaillé la pièce de Kwahulé à partir de cette composante de la nature humaine. Ces deux pôles qui se définissent dans la vie de tous les jours. Il y a des gens sur lesquels on a un ascendant et en étant la même personne il y a des gens qui peuvent vous impressionner. C’est ce jeu-là de balançoire qui m’intéresse. J’ai essayé de trouver en moi-même ces deux voies, ces deux énergies et de les faire jouer ensemble. Pour moi le spectacle évolue. Monsieur était plus actif que Stan dans les premières représentations et au fur et à mesure, Stan a commencé à prendre plus de maturité. Je suis parti des sensations que j’ai eues à la première lecture avec le rapport de l’autorité forcenée et perverse de Monsieur et en face Stan qui est complètement agaçant dans sa manière d’être à contrario, à contretemps.
L’écriture de Kwahulé est particulièrement musicale dans l’interruption des rythmes et la présence constante des répétitions des mots qui résonnent comme des sons. Et Kwahulé en effet revendique une écriture traversée par le jazz. Aviez-vous également cette approche musicale du texte mais dans le jeu ? Comment vous est venue l’idée par exemple d’utiliser des concertinas sur scène ?
Je n’ai pas abordé le texte à travers le jazz. Je travaille beaucoup les concertinas même si je ne suis pas un professionnel. Dès la première lecture j’avais déjà cette idée en tête d’aller vers un univers de cirque et de clowns. Le clown est une idée à laquelle je pensais beaucoup mais pas dans un cliché car je ne sais pas où est le clown. Pour moi, la pièce rentre dans cet espace du comique qui n’est pas que drôle mais drolatique. L’histoire part d’une situation dramatique, tragique et cruelle mais à un moment donné elle peut passer dans le comique puis repasser dans l’effroi. C’est un peu mon idéal du comique, c’est-à-dire pouvoir faire la navette entre ce qui fait très peur et quelque chose qui est très grotesque et pathétique. Donc ce n’est pas le cliché du clown avec le nez rouge. Cet élément « concertina » m’intéresse par rapport à cette définition de la pièce. J’ai deux concertinas qui correspondent chacun à un des personnages, il y en a qui est noir avec un ton assez gras et l’autre qui est plus petit avec un ton plus aigu correspondant au timbre de Stan. C’est une étape de travail, j’ai tenté de les introduire sur scène mais dernièrement je suis revenu à la formule pure, sans musique…
Pourquoi ?
Parce que c’est du travail. Je possède à peu près la partition de la pièce mais je n’ai pas fini de fouiller la moelle de ce qui se dit. Je sais que j’ai des boulons à resserrer au niveau du rythme et de la définition. Je veux aller plus loin dans la perfection de la pièce avant d’introduire la musique. N’étant pas musicien, jouer des instruments me demande beaucoup de concentration, et cela me laisse moins l’esprit libre pour l’interprétation. Donc pour l’instant je suis revenu à la formule simple, mais ça ne veut pas dire que je ne réintroduirai pas la formule des concertinas. Je me laisse le temps. Il y a tout un univers qui n’est pas présent sur scène mais qui est évoqué dans la pièce. C’est délicat à travers tous les écueils de la pièce, qui est assez chaotique, de conduire la trajectoire et je me dis qu’il faut que ça retentisse à travers les personnages comme la peur de Monsieur par rapport au chien ou sa susceptibilité par rapport à l’anglais.
Comment comprenez-vous ce qui constitue le Big Shoot dans cette pièce ?
C’est ce qui n’existe pas. C’est ce qu’on ne peut pas atteindre. C’est l’extase artistique ou amoureuse. En ce qui concerne Monsieur, c’est l’aspiration à passer au-delà des contingences humaines. Il se prend pour un démiurge. Il a cette aspiration à être au-dessus de l’humanité tout en étant destructeur. Ça me fait penser à Richard III où il n’y a plus de règles, mais chez Monsieur il y a quelque chose de l’ordre d’une quête impossible. La première fois a été un shoot. Il y a cet inassouvissement. Ce qui est marrant, c’est que Monsieur ne se considère pas comme un meurtrier mais comme un artiste en tuant les gens. C’est un questionnement sur la création artistique. Monsieur dit qu’il veut aller plus loin dans sa passion mais ce n’est pas possible parce qu’il y a des spectateurs ; cela devient donc du commerce. Même dans cette figure de bourreau, il y a la notion de vouloir se perdre à travers son art. En ce moment je lis les Lettres de Van Gogh pour une lecture publique à Nantes. Pour moi, Van Gogh est dans la même problématique, même si c’est un peintre. C’est l’idée que la création passe par l’autodestruction, ou en est à la limite. On peut prendre la pièce dans des angles différents. Ma première impression est que la pièce est une bouffée d’oxygène parce qu’il y a le rapport farcesque. Le Big Shoot, c’est de l’ordre de l’improbable, c’est la prétention ou la quête qui le tient debout Monsieur, mais on ne sait même pas si c’est exact. Il est tordu. Il est con ! (Rire.) Il est vraiment taré (Rire). Et en même temps c’est une caricature de personnage puisque son exemple suprême c’est l’Amérique et la jeunesse américaine.
Il est dans le spectacle absolu…
Oui il est dans la représentation absolue. Il est dans une quête égoïste qui n’est que dans la destruction. Son concept d’artiste bourreau est complètement perverti. Ça me fait penser à Van Gogh d’un côté vers l’extrême beau, mais de l’autre à Gilles De Rais parce que plus il tue, plus il jouit en tuant, et plus il est dans l’inassouvissement. La pièce me fait réfléchir aussi à la vacuité, au manque absolu qui fait partie de l’humain et qui ne peut pas se combler. Si c’est révéler, c’est une course vers l’anéantissement.
Vous dites que « Monsieur est fou et con ». C’est un meurtrier mais en même temps la pièce montre aussi que la société est malade et même le spectateur qui a payé très cher sa place. La pièce parle aussi de cette consommation sociale. Le Big Shoot, c’est peut-être aussi cette dose que le spectateur prend dans le voyeurisme des crimes de Monsieur bourreau-artiste…
Oui, je n’ai pas défini si le Big Shoot concerne seulement Monsieur et sa victime ou si ça concerne le spectateur… Mais oui ça parle beaucoup de la société du spectacle, du théâtre, des shows, du cinéma où il y a une surenchère d’effets spéciaux. Et plus il y a de la surenchère moins ça existe et plus on en veut.
Vous jouez de manière très physique ces rôles et cela accentue la tension entre les corps, les mots et rend palpable la tension même du huis clos. Cet excès du corps témoignerait-il dans la pièce de la violence primitive et insupportable de et dans l’être humain ? Je pense notamment au thème de la culpabilité du meurtre du frère dans l’histoire d’Abel et Caïn qui revient souvent dans l’écriture de Kwahulé.
Je suis à l’écoute des spectateurs et des sensations, mais je ne me suis pas dit que ce sont deux personnages qui se débattent dans un seul corps. Je n’ai pas réfléchi à cela. L’engagement physique est la base de mon travail. L’expressivité corporelle, être dans le mouvement est ma jubilation personnelle et c’est quelque chose que je continue à travailler et à sculpter. Ce qui m’intéresse dans le rapport Monsieur / Stan, c’est la manière dont Monsieur travaille comme un sculpteur sur le corps de Stan avec des insultes. Il y a très peu d’atteintes physiques…
Il y a une claque à un moment…
Oui, mais c’est tout. Il y a juste une baffe et en plus Monsieur s’en veut de l’avoir donnée. Ce qui est juste dans la pièce, c’est le travail de l’autre au corps par la parole. Au niveau du rapport physique il y a une chose que j’avais travaillée il y a longtemps dans un stage dans la commedia dell’arte et qui m’a beaucoup parlé, c’est un canevas entre deux personnages, Capitaine et Puccinellia. C’est exactement les mêmes lignes d’énergie. Ce sont deux entités qui sont des masques moitié humain, moitié démon, donc avec un côté très animal. J’avais travaillé cela. Le Capitaine est un personnage hâbleur avec beaucoup de gestes et Puccinellia, un personnage napolitain qui est tout en rond, bossu, nonchalant et en même temps qui utilise l’énergie de l’autre. C’est un peu ce rapport-là que je vois dans la pièce de Koffi. Je mets cela d’abord à l’extérieur et en même temps je m’intéresse beaucoup au débat intérieur qui existe à l’origine, c’est-à-dire la résolution de l’individu. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de choses qui vont de travers dans les conflits sociaux et internationaux et qui existent parce qu’il y a une non-résolution de la dualité humaine. Il n’y a pas de réconciliation à l’intérieur de l’être humain même avec la psychanalyse ou la religion. Il y a un peu cette conscience-là de manière globale, mais elle n’est pas véritablement prise en compte. C’est dans la littérature avec les poètes et les écrivains qu’on retrouve cette vision. D’ailleurs je dis deux par rapport à la dualité chez l’être humain mais il peut y avoir trois. Je ne sais pas combien on est à l’intérieur mais il y a déjà au moins deux pôles. En tant que comédien je suis confronté à la multiplicité, aux voix des autres mais aussi aux voix intérieures. Le travail au théâtre est très précieux pour analyser cela, c’est-à-dire la conscience quand on est sur scène d’être plusieurs, d’être dans plusieurs éléments de présence, dans la présence qui est en train de jouer, dans la présence émotionnelle qui vit et dans la présence du marionnettiste qui manœuvre et qui est conscient de la réalité, du déroulement de la représentation, des accidents d’accessoires ou autres dans le public. Donc il y a plusieurs niveaux de conscience.
Le spectacle est une reprise puisque vous l’avez joué pour la première fois du 21 août au 15 septembre 2008. Avez-vous rencontré des difficultés ou procédé à des aménagements dans votre jeu ?
Oui, l’aménagement que j’ai voulu faire c’est les concertinas, le music-hall, c’est-à-dire introduire un élément musical. Dans mon idée c’est un spectacle qui doit évoluer, que j’ai créé au Lavoir qui est un lieu brut qui convient parfaitement à cette histoire, même pour imaginer cette cage de verre. C’est une deuxième mise en jeu du spectacle avec le souvenir des premières représentations, mais qui a déjà mûri. Je ne savais pas comment les gens allaient réagir pour la reprise car le spectacle a très bien marché lors du premier jet avec le public et la presse. Ça me laisse perplexe car trois semaines plus tard, j’essaye de retrouver des sensations que j’ai eues la première fois. Les choses bougent et passent très vite car je ne suis plus forcément dans la même humeur. J’ai plus le trac, je suis plus inquiet aujourd’hui de savoir comment je joue le texte. Je commence à jouer Monsieur et Stan mais après je me pose la question « mais où sont-ils ? » (Rire). J’essaye d’être timide, de les remettre en jeu tout en étant conscient qu’il y a moyen de creuser encore et de continuer à définir. Même si la pièce existe comme ça, c’est du spectacle vivant. Une pièce n’existe pas dans la répétition. Ça ne tient debout que s’il y a toujours une dynamique. Dès qu’on est dans la répétition pour moi c’est mort. Je suis toujours en état d’alerte. En même temps je suis mon seul regard et écoute extérieure, par conséquent je joue et en même temps je me mets en observation en me demandant pourquoi là il y a eu une chute d’attention dans le public ; alors je fais des réparations en vol. J’essaye de goûter la pièce puis pour ce soir, par exemple, je me dis qu’il faut que je radicalise un peu plus la fin. Et je ne sais pas comment je vais faire ce soir. (Rire).
Michèle Guigon vous a aidé pour la mise en jeu…
Oui, c’était très bien. Michèle Guigon est une comédienne et metteure en scène qui est plutôt dans le domaine du solo du clown. Elle m’avait sollicité pour une pièce il y a longtemps, et en fait je ne connaissais pas du tout son travail. Quand Hervé Breuil m’a proposé de faire seul la pièce, j’ai dit d’accord mais je me suis quand même dit que je n’étais pas metteur en scène. Il me fallait quelqu’un qui me donne un retour, qui m’aide à faire des choix, à préciser des choses, à encadrer. Le jeu, c’est quelque chose qui me concerne. Je sais diriger et je peux diriger des gens mais je ne m’y connais pas du tout dans ce qui est du rapport technique à la lumière ou au son. Donc j’ai fait appel à Michèle. J’ai d’abord travaillé seul avec les deux personnages, expérimenté des choses et puis les dix derniers jours avant la première, elle est venue et on a travaillé en dialogue mais pas de la manière classique comme avec un metteur en scène-patron qui est une formule qui me fatigue des fois. Elle est partie de ce que je proposais, de l’esthétique de la manière dont je voulais jouer et elle m’a aidé à ce que ce soit le plus lisible possible, c’est-à-dire préciser avec son travail de clown la lisibilité du passage de Stan à Monsieur. Ça a été utile d’avoir simplement une interlocutrice pour définir des choix par exemple d’un truc aussi bête que le flingue de Monsieur dans la pièce. J’avais acheté des flingues en plastique, des trucs de môme, pour voir comment ça jouait avec un accessoire et puis finalement on s’est dit que c’était mieux que ce soit pur…
Que vous mimiez l’arme avec votre main…
Oui et on finit par y croire. Michèle et moi avons été vraiment en phase. Mon idée était de faire un travail qui repose sur le jeu du comédien à l’inverse des travaux des plasticiens qui envahissent de plus en plus le théâtre. Pour moi ils sont la négation du théâtre et du comédien car ils imposent des images avec beaucoup d’effets, de sons et de moyens. C’est de la fascination pour l’image qui ne m’intéresse pas et que je trouve même dangereuse car elle peut trimballer des idéologies. Ça fige la pensée. Le fait que le comédien donne prise sur l’émotionnel d’un texte et sur un imaginaire, c’est quelque chose qui laisse le spectateur libre d’interpréter, d’avoir ses images, de refuser de rentrer dedans et de se les réapproprier avec son émotion. C’est tendre un voile, un écran imaginaire sur lequel il y a l’imaginaire de l’auteur, du comédien et du spectateur qui se rencontrent. Pour moi, c’est cela le théâtre. J’étais en phase sur cela avec Michèle. Elle m’a beaucoup aidé à donner forme au spectacle.
Quelle a été la réception et les réactions des spectateurs ?
La première réception de mes amis, des spectateurs et même de ce que j’ai lu dans la presse a été plutôt encourageante à continuer le spectacle. Ça m’a fait plaisir car c’était une reconnaissance pour mon travail et aussi sur le fait que c’était absolument cohérent de le jouer seul, c’est-à-dire que le texte de Koffi se faisait très bien entendre. Après il y a eu différents avis. J’ai été confronté à des gens qui prenaient le spectacle tel quel en l’appréciant, d’autres ont séparé mon travail et le texte, mais je pense que c’est une démarche très contemporaine des soi-disant intellos et de la presse qui sont un peu tatillons vis-à-vis d’un texte dont ils ne comprennent pas très bien la direction. C’est ce que j’aime dans le texte d’ailleurs. Il y a beaucoup d’ambiguïtés. Il y a des gens qui prennent au premier degré les propos de Monsieur qui sont machistes, homophobes, et assez ignobles mais qui représentent Monsieur. Pour moi, ça s’équilibre car j’ai vraiment l’impression de montrer deux personnages qui débattent, deux rapports humains et il n’y en a pas un pour racheter l’autre. Stan est con aussi ! (Rire.) Il a cette acceptation d’être victime au long terme pour passer à la télé. (Rire). J’ai senti de la part de certaines personnes une perplexité par rapport à cet ovni qu’est Big Shoot. Elles se demandent comment comprendre la pièce, si c’est comique, cynique ou tragique. Mais en fait il n’y a pas d’étiquettes, Big Shoot est inétiquettable. C’est ce qui me plaît. Si je joue c’est pour donner du bonheur à travers un matériau qui vaut la peine, que ce soit Shakespeare ou Koffi Kwahulé, avec des choses qui ont une densité poétique mais aussi pour qu’il y ait de la jubilation. Peu importe que ce soit à travers le comique ou le tragique, ce qui est essentiel, c’est qu’il y ait de la vie, que ça ouvre un appétit de vie surtout et pas de se morfondre ou d’être dans la complaisance, la réflexion ou la dissection. Pour moi le meilleur que je peux entendre du spectacle, c’est quand les gens ressortent regonflés et contents. Je m’amuse beaucoup à travers un personnage à dire des grosses conneries (Rire). Je prends beaucoup de plaisir à jouer les personnages, mais je n’en prends aucun au pied de la lettre. Je reste le marionnettiste des deux.
Cette expérience du Big Shoot vous donne-t-elle envie de lire et jouer d’autres textes de Koffi Kwahulé ?
D’en lire sûrement, car je ne connais pas ses autres textes. J’ai lu Big Shoot et je me suis arrêté là. Le matériel était déjà assez conséquent, mais j’aime bien son écriture, son langage. C’est très personnel et original. On sent une vraie personnalité d’écrivain et d’écrivain de théâtre car ses mots et ses personnages sont très plaisants à dire. Aussi je sais qu’il a écrit pas mal de pièces.
C’est peut-être le début d’une aventure…
C’est toujours le début d’une aventure. (Rire).

///Article N° : 8186

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire