Destin d’un pacte d’amis

Print Friendly, PDF & Email

En partenariat avec les éditions Riveneuve, un texte de l’écrivain sénégalais Elgas paru dans le recueil collectif Sénégal. La jeunesse des Lettres, l’être de la jeunesse en 2021 . Voyage au cœur des souvenirs, voyage en chair et en os, voyage existentiel. A travers le paysage de son enfance, Elgas nous partage son ressenti sur l’opposition éternelle rester/partir, avec son lot de mélancolie, celle qui n’est jamais trop loin du mot revenir…

Une langue d’argile que mord l’ombrage des manguiers et des anacardiers. Des deux côtés de la route ocre, la poussière argileuse a recouvert les feuillages. Les tons changent au fil du chemin qui s’éclaircit, tantôt des ponts de fortunes à traverser, tantôt de grands trous arides où cale la voiture. Le long de la route, à l’ombre et à la lisière des premiers villages, des bêtes accablées par la chaleur ruminent leur repas. D’autres, plus hardies, jouent : des singes véloces qui gambadent, des varans rompant leur sieste, serpentent furtivement la route y laissant leurs empreintes massives.

Un soleil aux reflets métalliques inonde la savane, électrise l’horizon en nuées incandescentes, calcine les tresses des palmiers, et nargue la terre grognant de soif. La chaleur est écrasante, étouffante, en cet avril. Devant l’horizon saturé de ce paysage sublime et tragique à la fois, on découvre un alignement de villages que l’on devine aux plaques entamées par la rouille, et aux petits attroupements de jeunes filles devant les maigres moulins.

De village en village, les mêmes scènes, les mêmes accueils. Jacassantes et enjouées, la tête ployant sous quelques charges, la gueule fendue par de larges sourires, les jeunes filles, pagnes lâches et mise sans faste, étrennent la bienvenue à Koubalan, Djoubour, Niandane. Kamonsor… À côté d’elles, sur les petits bancs de bois de fromager, à l’abri et sous la fraîcheur intermittente, les protecteurs de la citadelle : vieillards discrets dans leurs boubous, la radio collée à l’oreille, l’œil silencieux, prennent le relais et lèvent la main au chauffeur d’un geste discret. Il le leur rend avec un klaxon frénétique.

Au seuil de chaque village qui compose l’enfilade des Kalounayes, des sacs de charbon amoncelés en pyramide, des bouteilles d’essence solitaires, des étals de fruits, lézardent au soleil, attendant le client rare et passager. Une poésie du silence et un éloge de la lenteur habillent le moment.

Une heure avant la jetée dans ces 45 kilomètres desquels il faut triompher pour arriver à Coubanao, Ziguinchor baignait encore dans sa modestie. La ville assoupie filtrait ses passants, donnait de la voix à travers ses marchés, et déléguait sa force aux ateliers de menuiserie, souderie, de mécanique, où les jeunes hommes ne rechignaient pas à la tâche. Écoliers et étudiants studieux, apprenaient. L’avenue principale des 54 mètres, route centrale de la ville, offre des tableaux changeants : Tilène grouille, Belfort se terre, Santhiaba miroite Escale, qui lui-même, abrite l’écho urbain, avec ses rues crevassées, ses hôtels, usines, bureaux et commerces, où bat le cœur de la petite économie. Tous les quartiers semblent regorger d’anecdotes propres.

À l’entrée de la ville, l’odeur des rizières et du fleuve s’offre déjà en parfums légers. Étrennant sa mangrove et riant sous son pont Émile Badiane, Ziguinchor s’élève à mesure que l’on respire l’air pur du rivage avec ses effluves d’huîtres grillées. Du haut du pont aux ossements fragiles, les vaguelettes argentées clapotent au pied des pirogues à Boudody, auréolé de rougeoiements. Quelques pêcheurs solitaires rafistolent leurs filets. Des touffes rajeunissent la verdure casamançaise, émergeant du fleuve qui coule et borde de la route.

Le capitaine à bord de la carcasse qui nous héberge attend le passager comme le pêcheur frissonnant avec sa ligne attend son poisson, à la gare de Goumel. Un garçon robuste et engageant, qui inspecte sa carcasse et verse de l’eau sur le moteur pour nourrir son jouet. Il porte une chéchia, un marcel qui offre au premier venu un torse avantageux ; aussi un jean rapiécé et des sandales. Il a l’attention dissipée et la blague fertile. Faut dire que l’on tombe sous son charme dès qu’il lance en rafale son humour, dans un wolof rudimentaire, et un français qui l’est davantage. On se lie vite. Il m’a à bonne, me gratifiant de la place du roi à côté de lui, dans notre loge, prêts à défier la route.

En attendant le remplissage – condition de départ de la carcasse – nous meublons nos deux – trois – heures d’attente en mêlant nos souvenirs, qu’un âge commun rend encore plus féconds en complicités. Le trajet, il le fait quatre fois par jour assure-t-il. Les dos-d’âne, petits affaissements, sinuosités, tout lui est connu. Il conduirait les yeux fermés lâche-t-il, pas peu fier de sa science autodidacte. Sa voiture, vieux minicar Renault, des années 60, fut blanche. Désormais, avec attention, patience et soin, l’argile de la route a repeint la carrosserie en bric-à-brac roux, rogné de toutes parts. La ferraille est extraordinairement grimaçante et les accoudoirs, arêtes métalliques, tranchantes. Pour démarrer la voiture, il doit tirer sur une corde. La carcasse défie les âges et toute précaution raisonnable. Mais une divinité veille, on y prend vite ses aises.

Papis, prénom du pilote, n’aime pas le risque, mieux, il ne sait ce que c’est, et le nie. Il l’a dompté dans le langage d’un Code de la route qu’il a réinventé et réécrit lui-même. Pour la baraka, il compte sur un portrait de guide religieux qui orne son rétroviseur et une inscription en Arabe dont il avoue ne pas connaître le sens. Le voilà, reparti, comme véritable manitou de la gare, il embrasse, taquine, joue avec tout le monde. Le trafic à la gare de Goumel reste animé. Des essaims se forment autour des axes les plus prisés. La cohue administre l’agora. Les vendeurs d’eau, tenanciers de petites gargotes ambulantes, se télescopent. Sans voir l’heure défiler, happé par le trafic – brillant livre ouvert de la vie – le dernier client arrive. Le compte est bon. À nous Coubanao.

Chargée à ras bord, avec les bagages empilés sur le toit et savamment attachés par des cordes, la carcasse plie mais ne rompt jamais. Elle se démembre juste à chaque accélération. Elle survit et reprend du poil de la bête à chaque mètre, sous la bénédiction complice de Papis qui ne ménage pas son volant auquel il donne des coups secs. Les petits séismes qui agrémentent le trajet, rapprochent les passagers.

À Djiguinoum, monte une fille fraîchement excisée. Elle monte sous les acclamations. Pour la mettre à l’aise, elle est à mes côtés. Elle est ravissante. Son visage ovale découvre une bouche que traversent de furtifs sourires pudiques. Dans son pagne blanc noué autour du cou, ses cheveux qu’ornent des cauris et des perles, elle est belle de la beauté des innocentes. De la beauté irradiante de retenue des filles sages. Nul ne la pleure. Une vieille femme lui glisse qu’elle est fière d’elle. L’émoi est vite couvert par l’envie de la protéger.

Elle se cramponne à mon épaule quand la voiture danse, et ravive mes souvenirs. L’histoire me percute à nouveau. Je prends soin d’elle dans cet habitacle exigu. La plongée en pays d’enfance ouvre une grande mémoire où s’entrechoquent les éclats et les ombres, mais demeure, éternelle, la possibilité d’un avenir heureux. Je regarde la route, cherchant dans chaque décor, un souvenir que je réveille.

Aux abords de Coubanao, en enjambant la clôture de Finthiock, l’argile laisse le temps de quelques mètres la place au Calcaire. Jadis, un terrain de football sablonneux y faisait notre bonheur. Aujourd’hui, plus rien. Le terrain perdu son sable, il est devenu rocailleux. L’herbe a repris son droit au niveau des cages. Je mesure les ravages du temps et les délicieux changements dont je vois l’esquisse. 22 ans, que je n’y avais pas remis les pieds. Une larme s’écrase, vite sèche-t-elle dans les bras d’un Agustu qui me reconnaît et que 22 ans de séparation n’avaient pas arraché à mon affection.

***

On ne rêve jamais seul. Du moins, on ne devrait jamais. Rêver en bande est la recette pour échapper à l’égoïsme et vivre son bonheur au miroir des autres. Voir la joie s’épanouir dans plusieurs regards aura toujours plus de saveurs, et de noblesse, que de la voir éclore dans un seul. De la joie au malaise, il n’y a souvent qu’un rien : il suffit d’être le seul à la vivre dans un océan de malheur pour comprendre très vite que le privilège est en réalité poison. Contrairement au mythe en vogue, on ne réussit jamais seul. L’utopie capitaliste, l’illusion de la débrouille individualiste sont la promesse désirable d’un monde heureux pour tout le monde. Le constat est presque amer, la promesse suffisamment mensongère.

L’utopie reste encore l’horizon de ceux qui peuvent regarder l’avenir. Pour les autres, il y a le miracle. Bien trop rare. Une main tendue, un bras, un conseil, une rencontre, une aide, multitude de choses interviennent toujours dans une ascension. Nous sommes toujours redevables, à quelques échelles que ce soit, de quelqu’un ou de quelque chose. Peut-être une des voies du salut se trouve-t-elle là, dans la chaîne humaine, pour faire de l’utopie un élargissement des champs du possible.

Au milieu des années 90, quand je suis arrivé à Coubanao, j’ai eu un accueil royal. J’avais sept ans, des rêves, et des étoiles dans les yeux. Mon comité d’accueil était composé d’une bande de trois copains, qui deviendront dès le mois suivant, ma fratrie d’adoption. Il y avait Capitaine, grand et costaud. Il s’appelait ainsi parce qu’un jour, le coach de l’équipe des jeunes lui avait demandé à quel poste il voulait jouer, il avait répondu Capitaine avec aplomb. Le surnom est resté comme une prémonition, car il avait tous les attributs de meneur. Taillé dans la ferraille, robuste et charismatique, il semblait avoir en lui l’aura naturelle des guides. De quelques bonnes années mon aîné, il était le fils d’un dignitaire respecté du village. On voyait tout de suite qu’il avait la carrure d’un chef avec son appétence à diriger la bande, à mener les troupes, avec la bienveillance d’un grand frère, jamais avec le despotisme d’un caïd. Il me prit sous son aile. Fit de moi son protégé. S’établit grand frère que je n’avais pas eu. Et étendit son ombre protectrice sur le fragile garçonnet que j’étais.

Agustu était là aussi, relais de Capitaine. Il résidait à l’entrée du village. Fils de l’ivrogne du coin, et de la vendeuse d’huile de palme pas moins imbibée, il était agile, débrouillard et d’humeur égale. Il nous tirait d’affaire à chaque écueil. Quand le poisson se faisait rare dans les eaux maigres des Kalounayes, il se faisait pêcheur émérite. Quand la forêt rechignait à nous livrer ses trésors, il ressortait ses talents d’habile négociant et de fin filou. Agustu savait tout faire : cultiver, pêcher, jouer au foot. Il lui fallait simplement apprendre pour exceller. Il fit aussi de moi son favori. M’apprit à trouver des pommes de terre sauvages et à griller des noix de cajou. Il rassura mes parents et facilita mon intégration dans le village. Il m’apprit le Joola en un temps record.

Sembé complétait la trinité de mes amis. Plus timide, plus introverti, plus mature. Il venait d’une famille d’éleveurs de vaches réputés dans le village. Footballeur de talent, il était la figure sage, sobre, presque arrogante d’effacement. Il calmait les ardeurs des plus aventureux de la bande. Nos équipées en brousse étaient toujours de magnifiques moments d’évasion, de bêtise, de science. Je me sentais couvé, aimé, protégé. Nous formions une bande heureuse et complémentaire. On eût dit que le seigneur avait souhaité calibrer une telle équipe pour lui confier les clés précieuses de l’insouciance. Nous nous prîmes franchement au jeu. Là, au milieu des palmiers et des anacardiers, un serment naquit entre nous. Un pacte sur un lit de candeur. Mais il avait déjà pénétré nos cœurs.

Qu’est-il permis de rêver quand on est un enfant à Coubanao dans les années 90 ? On n’avait rien pour nous. Dans notre village, rien ne nous parvenait. Nous étions comme dans une cuvette. Le monde tourbillonnait en haut comme une vaste chaudière. On le regardait d’en bas, sans rien voir de son spectacle. On n’avait aucun droit. Pas même celui de rêver les grandes ambitions. On n’avait pas même droit à la question candide « que veux-tu devenir plus tard ? ». Tout était plus au moins réglé pour nous. Les grands destins étaient pour les autres. On apprenait à se suffire. Mais, téméraires et touchés par une grâce à l’origine inconnue, il nous restait ce peu d’énergie, qui fait battre le cœur de tous les enfants ; alors on se révoltait quand même. On rêvait clandestinement, chichement.

Autant que je m’en souvienne, Agustu voulait devenir médecin. Il n’était pas allé à l’école. Mais le jour où il vit un pansement sur mon mollet, il eut une fascination pour le soin. La compresse, la bétadine, leur application sur mon mollet, toute cette science, ça l’hypnotisait. Capitaine lui, voulait aller à la grande ville, Dakar, pour prendre, disait-il, son petit-déjeuner avec deux mains. Dans l’une la tasse avec du café au lait, dans l’autre le pain. Fini ainsi la bouillie de mil qui ne mobilisait qu’une main et qui était la ration quotidienne. La fortune se mesurait à cela au village. On en riait de bon cœur. Il se joignait à nos éclats. Sembé gardait le culte de la discrétion. Je pense qu’il voulait être footballeur, comme moi. À moi, il m’était permis d’autres rêves, j’étais un privilégié. Je voulais voyager, apprendre. Devenir journaliste, enseignant.

Partir était notre rêve commun. Quitter Coubanao. Comme un vieil habit qui réchauffe mais qui brûle aux changements de saison. Partir à tout prix. Presque 25 ans après, le bilan est triste. Je suis parti. Suis bien seul. Félonie inconsciente mais réelle sur notre pacte forestier. En avril 2017, quand Papis m’a emmené à Coubanao et après avoir serré Agustu, j’ai revu Capitaine. Une grande barbe sauvage emprisonnait son visage. Tout rêve y avait disparu. La vie avait volé l’enfant qui aurait dû rester dans son regard. Il s’était contenté d’un poste à l’armée nationale. Il continuait de rêver. Mais son rêve avait goût de fuite, de désespoir. Agustu lui, avait le corps détruit, il avait vieilli. L’alcool avait fait des ravages sur son visage. Il me serra avec honte, se déroba à mes bras pour essuyer ses larmes. « Je veux aller chez les blancs aide-moi », avait-il pu sortir. Sembé était resté le même. Il s’était marié, avait repris les affaires du patriarche. Il paraissait si vieux, si loin, détaché, insensible. Le pacte de la bande de mômes s’était fissuré de partout. En 25 ans, nous avons mesuré la durée de vie d’un rêve à Coubanao.

Alors, forcément, on apprend. Le regard mouillé quand on repart, fragile, impuissant, coupable, on n’oublie pas. Les larmes, le sentiment de culpabilité et de privilège, n’expurgent rien. On le sait, qu’on n’est pas le délégué du rêve et de la réussite des autres. Qu’une loterie monstrueuse règle nos vies, surtout au village. Quand il me reste un peu d’énergie, je rêve que les échos du monde parviennent à Coubanao. Que les littératures du monde viennent y remplir les greniers du rêve des enfants. Que notre village ne soit pas une terre morte et oubliée. Qu’elle soit une demeure d’où on peut sortir et où on peut rentrer. Qu’elle communique son universalité et son humanité au monde. J’invite le monde à Coubanao. Je veux que le monde invite Coubanao au banquet du rêve. Aucune culture, aucune confession, aucune barrière ne peut contenir la fumée papale du feu brûlant du rêve. Le rêve de mes amis est l’ombre qui m’accompagne. Tantôt compagnie des jours noirs, tantôt rappel de notre destinée commune. Toujours, mon propre horizon.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire