Dialogue autour des artistes d’Abomey

Entretien de Virginie Andriamirado avec Gaëlle Beaujean, Paris, Octobre 2009

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L’exposition Artistes d’Abomey du musée du Quai Branly présente les œuvres des artistes de la cour d’Abomey (1600-1894) dont le génie une fois repéré par le roi, leur donnait un statut particulier au sein du royaume. Après un long travail d’enquête, la commissaire Gaëlle Beaujean et ses deux collègues béninois Joseph Adandé et Léonard Ahonon ont pu, dans une nouvelle approche, associer des artistes et des familles d’artistes à chaque type d’objets présentés.
Rencontre avec Gaëlle Beaujean

Il est plutôt rare qu’une exposition d’arts dits primitifs se focalise sur les artistes qui sont le plus souvent anonymes. Cette approche témoigne t-elle d’une nouvelle volonté d’appréhender les arts anciens ?
Cette approche n’est pas tout à fait nouvelle. Dans le monde africaniste, dès qu’il s’agit de parler de ces objets, plusieurs disciplines comme l’anthropologie, l’histoire et l’histoire de l’art sont convoquées. En France cette approche a vu le jour avec Jean Laude dans les années soixante / soixante-dix notamment pour évaluer l’influence de l’art africain sur les avant-gardes européennes.
Environ soixante-dix ans de recherches permettent ainsi d’avoir un éventail sur la place et le statut de l’artiste dans différentes régions d’Afrique subsaharienne. Chez les Bamanas et les Dogons, on a par exemple constaté que l’anonymat de l’artiste répondait à la volonté même du créateur mais aussi de la communauté. Certains objets, sont constitués sur soixante-dix ou quatre-vingts ans par l’ensemble de la communauté à partir d’un élément en bois ou en métal, sculpté ou non.
En revanche les Yorubas, comme l’a montré l’exposition Yoruba artist à New York il y a une dizaine d’années, pouvaient honorer leurs artistes qu’ils célébraient par une chanson et dont la tradition orale a permis de garder la mémoire.
Autre cas de figure, chez les Baoulés de Côte d’Ivoire, l’artiste était célébré de son vivant, mais après sa mort, l’attribution des œuvres ne lui survivait pas.
À Abomey, l’artiste était reconnu et faisait partie de l’élite. Depuis les années trente, on avait des noms d’artistes, on savait que plusieurs familles étaient rattachées à un matériau et à une typologie d’objets mais jamais on n’avait rapproché les œuvres présentes dans les collections européennes du nom de ces artistes.
Comment expliquez-vous cet anonymat ?
C’était en fait un mode de fonctionnement général lié à l’appréciation que l’on avait sur l’intention esthétique d’une culture qui nous était très différente. Cet anonymat est lié à l’héritage de cet a priori. L’art est quelque chose de très européen, la biographie de l’artiste est aussi liée à l’écriture.
Dans le cadre de l’ethnologie française, l’équipe de Marcel Griaule a fait un rigoureux travail de collecte qui comprenait la description de l’objet, sa région, son usage, mais aussi qui l’avait vendu et à quel prix. Mais dans les consignes de collecte d’informations, rien ne figurait sur l’artiste. C’est resté quand même bien ancré.
Dans le cadre de nos recherches sur les artistes d’Abomey, nous nous sommes renseignés auprès des intéressés : le conservateur du musée historique d’Abomey, les familles royales et les historiens d’art africain avec lesquels j’ai travaillé en étroite collaboration. Ces recherches nous ont permis non seulement de remonter à la famille mais aussi à la personne.
Comment avez-vous procédé ?
C’est un travail de deux ans de recherche faite en étroite collaboration avec les deux conseillers scientifiques de l’exposition : Joseph Adandé et Léonard Ahonon. Pendant un mois, nous sommes allés sur le terrain à la rencontre des descendants d’artistes. Nous avons rencontré une cinquantaine de familles auxquelles nous avons fait part de tout ce qui existait dans la littérature en France et aux États-Unis sur les objets fabriqués par leurs ancêtres. Ils nous ont apportés de nouveaux éléments et nous avons eu, quasiment systématiquement, les récits d’installation et les biographies des artistes d’Abomey dont le savoir faire a été transmis. Je n’en attendais pas autant !
Dans l’organisation du mécénat royal, les artistes faisaient partie de l’élite d’Abomey. Dès lors que le roi identifiait un individu touché par l’Aziza, le génie de la création, il le dotait et toute sa famille ainsi que sa descendance en profitaient. Le Roi et ses successeurs s’engageaient à entretenir ces familles. C’était un véritable mécénat.
Les descendants vous ont-ils raconté comment travaillaient ces artistes et quel héritage ils ont laissé ?
Ils peuvent raconter comment eux travaillent maintenant mais ce qu’ils peuvent dire sur leurs ancêtres sera d’avantage axé sur ce qui a disparu, sur ce qu’ils ne peuvent plus perpétuer. Dans certaines familles qui travaillent les calebasses gravées, les descendants ont cessé l’activité parce qu’elle n’était pas rémunératrice. Tant que le roi était mécène, les artistes n’avaient pas à s’occuper d’agriculture ni de savoir comment nourrir leur famille. Dès lors qu’il n’y a plus eu cette facilité économique, d’autres activités sont devenues prioritaires. Par exemple, les sculpteurs sur bois sont aujourd’hui agriculteurs.
En revanche il y a la mémoire. Ce qui m’a beaucoup frappée à Abomey, c’est cette histoire d’Aziza, le génie de l’inspiration, qui a été plus fort que le politique. Il y a une vraie reconnaissance du talent. Des artistes contemporains comme Yves Apollinaire Pèdé, Cyprien Tokoudagba, Dominique Zinkpè ou les frères Dakpogan ont créé de nouvelles formes et personne ne les a découragés. Leur talent a été reconnu par les gens d’Abomey.
La possibilité de s’épanouir en tant qu’artiste est presque naturelle car ancrée dans les mentalités et c’est un héritage de l’artiste sous la monarchie
Certaines familles ont-elles enfanté des artistes qui peuvent rivaliser avec leurs ancêtres ?
Cyprien Tokoudagba dont nous présentons le travail en écho contemporain à l’héritage des artistes d’Abomey est un bel exemple. Il est forgeron. C’est lui qui a restauré les bas-reliefs des palais d’Abomey. Il a une expérience à la fois de l’image et de la culture officielle des arts de cour. C’est quelqu’un qui a été touché par l’inspiration et qui a décidé de changer de support, de mélanger sa vie d’adepte de vaudou avec son activité d’artisan des bas-reliefs.
Toutes les familles que vous avez rencontrées perpétuent-elles leur héritage ?
Certaines familles perpétuent cet héritage mais pas toutes. Il y a deux rois à Abomey ; les deux continuent à faire travailler les forgerons qui se chargent des bas-reliefs et des hauts reliefs. Ce qui est présent de l’héritage royal, c’est la couleur sur les murs, les peintures sur les couvents, les temples vaudous et les habitations de dignitaires. Le lien entre les murs et la couleur est très particulier à la ville d’Abomey.
Mais l’histoire coloniale, l’absence de commanditaires mécènes et la disparition des matières premières comme l’argent et le cuivre n’ont pas favorisé la perpétuation de cet héritage. Les familles de bijoutiers ou de forgerons Hountondji sont toujours en activité, les Yémadjécontinuent à travailler les tentures appliquées. Ces deux familles sont presque l’élite de l’élite. Les Hountondji sont arrivés en même temps que les premiers rois à Abomey, ils sont donc considérés comme frères du roi.
Et les Yémadjé, en plus de leur statut d’artiste, avaient le statut d’épouse du roi, parce que seules les épouses du roi pouvaient accéder au palais. Ces artistes occupaient une place très particulière dans l’organisation politique de la ville
Une des séquences de l’exposition interroge le rôle de ces artistes dans la société tout en pointant l’ambivalence de leur statut…
La partie de l’exposition intitulée L’artiste de cour, maître-servant montre en effet que l’artiste était maître par rapport à la reconnaissance royale de son talent mais aussi servant car il devait une totale allégeance au roi. Certains avaient pu être affranchis et délivrés de leur statut de prisonnier pour devenir artiste mais une fois qu’ils étaient installés et entretenus par le roi, ils étaient pieds et poings liés. C’est une configuration très proche d’artistes comme Mantegna ou d’autres artistes de la Renaissance, qui étaient encensés par leur mécène, gagnaient des ponts d’or mais n’avaient pas le droit de travailler pour d’autres.
Les lois étaient très strictes à Abomey et toute personne qui les enfreignait pouvait être emprisonnée, jugée, et décapitée. Les réalisations de commandes pour le roi devaient rester secrètes et toute trahison devait être punie. Cette histoire de servitude est très présente dans les entretiens que nous avons eus à Abomey avec les descendants d’artistes. Elle n’est d’ailleurs pas propre à l’histoire d’Abomey. L’artiste a une place très particulière dans de nombreuses civilisations.
Quel regard portent les héritiers de ces familles d’artistes sur la collection du Quai Branly dont certains objets sont issus de butins de guerre ?
Pour ces familles, ces objets ont une valeur patrimoniale et affective. Mais ils étaient surtout liés à la personne du roi. La plupart des œuvres existantes ont par la suite été copiées. Les artisans cherchent à reproduire cette forme. Il y a cette idée du modèle que l’on perpétue. À travers les images que nous leur avons montrées de la collection, ils ont découvert des formes qui ont disparu.
Sur les 92 objets présentés, 27 proviennent de prises de guerre. Les conditions de saisie sont signalées sur le cartel. Cette tradition étrange du butin de guerre est assez commune, hélas, à beaucoup de pays y compris aux anciens rois du Dahomey qui avait saisi des objets également visibles dans l’exposition.
Les prises de guerre s’inscrivent dans une tradition militaire. Les militaires emportaient généralement avec eux des textiles et notamment les bannières qui sont au Musée de l’armée. Quant aux autres objets qu’ils ont rapportés, aucun ordre de l’État français n’avait été donné pour leur saisie. Il est probable qu’ils les aient pris d’eux-mêmes. Certains sont dans des collections privées ou ont été dispersés dans des ventes.
La présentation de ces 27 objets donnés au lendemain des guerres coloniales est pour nous une manière de parler de la colonisation. Il est important de garder pour les générations à venir toute la mémoire qu’il y a autour de ces objets et la mémoire coloniale en fait partie. Ces objets sont des relais essentiels pour évoquer ces questions.
Qu’elle est l’histoire de la statue du dieu Gou, l’une des pièces phares de l’exposition ?
Le dieu Gou, qui vient du Louvre, est une statue militaire, d’un mètre de hauteur, qui protégeait l’armée du Béhanzin. Placée devant les troupes, elle a été prise en 1894 par le capitaine français Fonssagrives alors que les Français et les Dahoméens se livraient bataille à Ouidha. Elle a très vite été exposée à Paris suscitant l’engouement d’artistes comme Apollinaire et Picasso qui ont écrit à son sujet. Elle est devenue l’une des œuvres phares du musée de l’Ethnologie du Trocadéro, et a été sélectionnée en 1935 pour l’exposition African negro art au Moma de New York. Elle est dès lors reconnue non plus comme un trophée de guerre pour les Français mais comme une œuvre à part entière.
Dans les années 80, Suzanne Preston-Blier et Marlène Biton, historiennes de l’art, ont cherché à identifier son créateur.
Toutes les voix s’accordent sur Akati Ekplékendo, sur lequel deux versions circulent : soit il a été prisonnier de guerre du temps du roi Ghézo, soit il a été capturé à la suite d’une guerre menée par Glélé, le fils de Ghézo qui aurait été provoquée pour prendre non seulement le sculpteur mais aussi la statue.
L’exposition est sous-titrée  » dialogue sur un royaume africain. Quel sens a ici le terme de dialogue ?
L’exposition est le fruit d’un travail étroit avec les deux conseillers scientifiques béninois qui ont apporté un autre regard. Joseph Adande est Docteur en histoire de l’art de l’université de Paris 1 et enseigne l’histoire de l’art à Abomey-Calavi. Il connaît très bien le musée de l’Homme et sa collection. Leonard Ahonon est conservateur gestionnaire du site historique d’Abomey. Il est par ailleurs descendant d’un officier du temps des rois et son regard sur l’histoire d’Abomey a été infiniment précieux. Nous avons également été aidés par Nondichao Daa (1), qui a démarré sa carrière d’historien traditionnel avec Pierre Verger, dont il était l’informateur et a ensuite travaillé avec Suzanne Preston. C’est un monsieur passionnant. Descendant d’une famille royale, il connaît très bien l’histoire officielle. Je peux citer aussi Gabin Djimassa, beaucoup plus jeune, qui a créé le musée du Vaudoun à Abomey. Historien traditionnel, il a également une formation universitaire en histoire et a écrit un très beau texte sur le mécénat royal dans le catalogue. Si l’un de ces quatre collaborateurs avait été absent, nous n’aurions pas pu avoir autant d’équilibre et de sécurité dans les informations.
Au sein de l’exposition, l’idée de dialogue se matérialise par le fait que la moitié des objets ont un cartel long où figure en premier lieu le nom de l’artiste suivi d’une description générale et d’un commentaire. Sur un système de cartel complémentaire, des textes écrits par Léonard ou Joseph matérialisent le dialogue. Ils interviennent également dans le cadre d’installations multimédias accompagnant deux séries d’objets où ils répondent à mes questions. Le dialogue est donc palpable et la collaboration ne réside pas seulement dans la préparation de l’exposition.
Il était important pour moi d’associer des regards de personnes ayant plus de contact avec la réalité locale et la culture. Les enregistrements apportent des informations essentielles et leur tonalité rend le récit captivant.
Que reste-t-il aujourd’hui des talents d’Abomey ?
Le travail de Cyprien Togoudagba et d’autres artistes contemporains montrent que le souffle d’inspiration et le talent n’ont jamais quitté la ville. La place de l’artiste et sa reconnaissance font partie de la culture d’Abomey. C’est un élément culturel fort. Il a imprégné Cotonou, Porto Novo et Ouidah où des artistes officiaient également même si l’art et la richesse étaient concentrés à Abomey. C’est par les artistes que l’image du roi, les hauts faits de guerre, l’histoire officielle étaient diffusés.

1. Daa Bachalou Nondichao interviendra au musée du Quai Branly du 10 au 14 janvier
Plus de renseignements, cliquez [ici]
Le catalogue de l’exposition est édité par la Fondation Zinsou, bilnigue FR / EN, 348 pages au format 24 x 17 cm, environ 180 illustrations, 35 €
Exposition Artistes d’Abomey du 10 novembre au 31 janvier 2010
www.quaibranly.fr
///Article N° : 9026

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Les images de l'article
Statue royale anthropo-zoomorphe. Statue d'homme debout dont la tête et le torse évoquent un requin. Représenterait Béhanzin, dernier roi du Dahomey. Hauteur : environ 1 m.60. Auteur de l'eouvre : Sossa Dede © musée du quai Branly, photo Patrick Gries
Le Roi Béhanzin et sa famille en Martinique © musée du quai Branly, photo Fabre
Statue évoquant le règne du roi Glélé (1858-1889) représenté sous la forme d'une personnage à tête de lion. Auteur de l'oeuvre : Sossa Dede © musée du quai Branly, photo Patrick Gries
Sculpture dédiée à Gou. Hauteur : 165 cm. Gou chez les Fon (Ogoun chez les Yorouba) est le Dieu de la guerre, des métaux et de tout ceux qui utilisent le fer. Auteur de l'œuvre : Akati Ekplékendo © musée du quai Branly, photo Hughes Dubois
Porte du palais royal d'Abomey. Auteur de l'œuvre : Sossa Dede © musée du quai Branly, photo Michel Urtado, Thierry Ollivier




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