Lettre à la prison

De Marc Scialom

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Etonnant film que Lettre à la prison, réalisé il y a 40 ans, véritable cadeau de cinéma, radicalement hors normes, dont les bobines de travail ont été sauvées in extremis par la fille du réalisateur qui voulait les jeter pour ne pas charger un déménagement ! Ce film rescapé a ainsi failli disparaître à jamais, tant il avait été rejeté à l’époque comme « pas assez politique ». C’était au lendemain de 68… Il a été restauré à Immagine ritrovata, le laboratoire de restauration de la Cineteca de Bologne, grâce à l’association marseillaise Film Flamme et la précieuse aide des collectivités locales, pour pouvoir enfin sortir sur les écrans.
D’une impressionnante poésie, il est le récit du Tunisien Tahar qui vient en France pour la première fois, afin de rendre visite à son frère, emprisonné pour avoir été injustement accusé du meurtre d’une Française. Mais confronté au déracinement immigré à Marseille, il se met à douter. La méfiance et le racisme, l’indifférence ou le rejet le déstabilisent psychiquement, au point qu’il en vient à croire que son frère est effectivement coupable, et que, intégrant la culpabilisation de l’immigré, lui-même n’est pas clair…
Marc Scialom, d’origine italienne, de culture juive et né en Tunisie, met en scène un Algérien pour donner corps à la désappropriation de soi que génère le rejet collectif de l’autre : « quand je te vois, je vous vois tous », lui dit finalement une femme rencontrée dans la rue. Il le fait de fulgurante façon, faisant résonner les plans documentaires des rues marseillaises par des évocations oniriques et expérimentales. A la faveur d’un montage très travaillé, les images s’entrechoquent, des signifiants récurrents venant télescoper le réel, dévoilant la dérive intérieure de Tahar. Sa voix, brouillon d’une lettre à son frère emprisonné, vibre de ses incertitudes, série de questionnements toujours plus inconscients, si bien que tout concoure, beauté du cinéma, à visualiser ses fantômes.
Cette prison mentale est en noir et blanc mais il rêve en couleurs d’une relation impossible avec une Française, appelée « Blanche » à dessein (ces plans sont issus d’un film précédent, En silence, que Scialom n’a pas conservé). Méditatif, le film laisse effectivement davantage place au choc psychologique qu’engendre la confrontation au mépris et au racisme, ainsi qu’à l’intégration sournoise de cette infériorisation. Il nous apparaît cependant aujourd’hui plus politique que ne l’ont pensé les idéologues de l’époque. Et même d’une marquante actualité.
Ce film est le brouillon d’un rêve, celui de trouver le producteur qui finance un film abouti, mission impossible qui fera que Scialom finira par abandonner le cinéma pour l’enseignement. La remarquable maîtrise des cadres et la simplicité des plans profitent de la fragilité de ce coup d’essai, et ouvrent à une émotion rare. Nous partageons la solitude de Tahar, sa perte de repères, la perte de son innocence et sa brusque entrée dans la banale cruauté d’un monde qui hiérarchise, dévore et assimile.
Geste poétique tant visuel que sonore maniant à la volée le contrepoint, Lettre à la prison dégage une ivresse de sensations tout en restant ancré dans le réel du quotidien. Rares sont les films qui réussissent cette jonction, plus rares encore sont ceux qui le font en offrant une telle trace de l’immigration maghrébine. Ces films n’ont pas d’âge. Celui de Marc Scialom est de ceux-là.

///Article N° : 9027

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