Dire l’homme d’Alger à Kaboul

Entretien de Taina Tervonen avec Yasmina Khadra

Paris, septembre 2002
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De Yasmina Khadra, on n’a longtemps connu que sa plume trempée au vitriol, sa langue foudroyante, curieux mélange d’humour et de désespoir. A travers ses polars publiés chez La Baleine, puis ses deux romans (Les Agneaux du Seigneur, 1998, A quoi rêvent les loups, 1999, Julliard), le pseudonyme Khadra avait livré une peinture effrayante de la guerre civile qui broie la société algérienne.
En janvier 2001, Yasmina Khadra publia L’Ecrivain (Julliard, 2001) et révéla sa véritable identité : Mohammed Moulessehoul, ancien officier supérieur de l’armée algérienne. Au moment même où il décidait de quitter l’Algérie pour se consacrer à la littérature, les médias lui renvoyèrent à la face son passé de militaire. Il en tira un livre, L’Imposture des mots (Julliard, 2002).
Avec Les Hirondelles de Kaboul (Julliard, 2002), Khadra quitte Alger pour Kaboul.

Après Alger, vous avez choisi Kaboul. Pourquoi ?
Les écrivains du Maghreb sont enfermés dans un moule très réducteur. Nous sommes obligés de n’écrire que sur notre propre pays et de préférence sur la misère et la mort. J’ai voulu prouver qu’un écrivain du Maghreb est capable de dire l’homme partout où il est.
Et pourquoi précisément Kaboul ? A cause du lien avec l’intégrisme religieux ?
Non. J’avais décidé d’écrire quelque chose en dehors de l’Algérie. J’avais le choix entre le Mexique et l’Afghanistan. Lorsque j’ai proposé le premier pays, mon éditeur n’était pas chaud. Et quand j’ai proposé l’Afghanistan, il m’a dit que j’allais me casser les dents. Je me suis dit que si mon propre éditeur n’avait pas confiance en mes capacités de romancier, je n’étais pas près de sortir de l’auberge. Alors j’ai choisi l’Afghanistan, pour dire que je suis capable de dire l’homme partout où il est.
Vous aimez bien relever les défis.
Ce n’est pas un défi. Je me suis battu pendant 36 ans pour la littérature. C’est un monde que j’aime, le dernier bastion qui nous reste contre l’inhumanité et la mesquinerie humaine. Si cet univers était parasité, s’il venait à céder lui aussi aux facilités financières, à la corruption, à la complaisance, c’est foutu pour le verbe, pour le salut des hommes. Malheureusement, aujourd’hui, le livre est un événement médiatique et non pas un événement littéraire.
Votre propre livre a été l’objet d’un phénomène médiatique au moment de la parution de L’Ecrivain et de la révélation de votre véritable identité. Vous relatez cette période dans L’Imposture des mots.
Je me devais d’écrire L’Ecrivain. Beaucoup de gens m’ont aimé sans me connaître et il fallait leur dire merci. Raconter ma vie m’était pénible mais j’ai estimé que mes lecteurs étaient dignes de cette souffrance. Maintenant que j’avais dit qui j’étais, je me devais de passer aux choses sérieuses. Les choses qui m’ont fait croire qu’il était nécessaire pour moi de quitter ma famille, mon pays, mes amis, ma vie, mes habitudes. La littérature.
Il y a tout de même un sentiment d’amertume quand on lit L’imposture des mots.
D’amertume, non. Une déception certes, et c’est tout à fait normal. J’ai écrit ce livre pour ne rien laisser au hasard. Je voulais dire qui j’étais véritablement : l’homme, l’écrivain, le soldat. Et pour essayer d’en finir définitivement avec ce problème-là. Aujourd’hui, même si je suis un des rares écrivains de langue française à voir ses livres achetés par les Etats-Unis avant même leur sortie en France, certains veulent me disqualifier parce que je ne suis pas conforme aux normes de la littérature française. Mon destin est fait comme ça. Même lorsque je réussis à faire l’inconcevable, c’est-à-dire rester écrivain après 36 ans d’armée, une fois débarqué sur la terre promise, je m’aperçois que je n’ai pas beaucoup de chance.
Vous ne vous attendiez pas à ça.
Non. Je m’attendais à être accepté parmi les miens.
Vous avez une image très idyllique de la communauté des écrivains !
Vous savez, quelqu’un a dit : « Dieu merci de m’avoir permis de connaître l’islam avant les musulmans ». Je me dis : « Dieu merci, j’ai connu la littérature avant les écrivains ».
Et qu’en est-il aujourd’hui ?
Je crois que je suis mieux respecté ailleurs qu’en France, qui reste un pays très paradoxal pour moi. J’ai certes été projeté par la presse française mais à un certain niveau des hautes sphères littéraires parisiennes, je n’ai pas ma place. Je n’ai pas l’impression de pouvoir compter parmi ces gens-là. Je l’aurais voulu, non pas pour faire partie d’un club, mais pour faire partie d’une famille intellectuelle, solidaire, reconnaissante.
C’est très désobligeant d’essayer d’aimer des gens qui vous tournent le dos, et cela m’attriste. C’est ça peut-être, le drame de ma vie. C’est une chose qui me poursuit depuis que je suis enfant.
Cela me fait penser à un passage dans L’Imposture des mots où le colonel dit à Yasmina Khadra : « Quelles que soient la générosité de tes éditeurs et les clameurs de tes fans, partout où portera ta muse, tu ne seras qu’un gamin de neuf ans que son père a chassé de la maison et que l’amour de tous les hommes n’en saurait consoler. »
Et pourtant il y en a beaucoup qui m’ont consolé. Ce sont les écrivains. Ils m’ont aidé à rester rêveur dans un monde de mitrailles, à m’envoler avec mon casque, mes godasses, mon fusil ; ils m’ont appris à aimer alors que j’étais élevé dans un monde où la mort était une mission. Ce sont les écrivains qui m’ont persuadé que les hommes sont merveilleux. Mais il y a une minorité diabolique qui fait que toutes les choses basculent du côté du néant et du cauchemar.
Le cauchemar est en effet très présent dans Les Hirondelles de Kaboul. Comme plusieurs de vos autres romans, ce livre met en scène un personnage de monstre : Atiq, le gardien de prison. Et pourtant, vous leur attribuez toujours une part d’humanité, qui est en contraste avec la langue que vous employez, très crue et agressive.
Je pars du principe que les gens ne sont pas mauvais. C’est leur vie qui l’est. Je voulais raconter l’histoire d’un homme ordinaire qui est jeté dans une situation tout à fait chaotique et cauchemardesque. Atiq n’est pas un monstre. C’est juste un homme qui en a marre de veiller des condamnés à mort, qui se cherche, qui veut renoncer à la vie. Il cherche un idéal, quelque chose qui le rapprocherait des autres. En découvrant l’amour, il découvre la générosité de la vie. Il essaie de la préserver en sachant pertinemment qu’il n’en a pas les moyens.
Je n’ai jamais écrit sur la haine, uniquement sur la fragilité humaine, que ce soit dans Les Agneaux du Seigneur ou A quoi rêvent les loups. Il s’agit tout simplement d’un ensemble d’individus qui, surpris par l’adversité, ne savent plus où donner de la tête. Et généralement, ils choisissent le mauvais chemin parce que c’est le chemin le plus facile.
Vous racontez la même histoire mais dans le sens inverse avec le couple de Mohsen et de Zunaira. L’amour et l’harmonie se détruisent.
L’Afghanistan est le pays de tous les paradoxes. C’est une avenue à deux sens. Il y a ceux qui se dirigent vers la nuit et ceux qui essayent d’aller vers la lumière. Ils ne se rencontrent pas. Est-ce le refus d’une vie qui est une déchéance permanente, le refus d’une mort menaçante et omniprésente ? Ce sont des gens fragilisés par leur solitude. Quand un homme est au point où il ne peut plus compatir au malheur des autres, tant le sien le dépasse, il essaie de s’isoler. Non pas pour se préserver mais pour pouvoir gérer un seul malheur à la fois.
Atiq et Mohsen se croisent pourtant : au cimetière où ils errent, en proie à la folie.
Tout le monde va vers cette direction. J’essaie de dire aux gens que la vie est tellement éphémère qu’il faut en profiter.

On a l’impression que ce livre a été écrit très vite, presque dans l’urgence.
Il a été écrit dans la sérénité la plus totale. Je n’avais pas besoin d’urgence parce que je comptais mettre toute ma foi dans ce livre. Je me devais de ne pas le rater. Je l’ai écrit en 3-4 mois, ce qui est énorme pour moi qui ai l’habitude d’écrire mes livres en un mois.
Avez-vous l’intention de revenir sur des sujets algériens ?
Je veux réagir en tant qu’écrivain. Quand quelque chose me touche ou m’interpelle, j’écris. Rien ne m’empêche de revenir sur l’Algérie ou de m’intéresser à autre chose. C’est la liberté de l’écrivain.
C’est une liberté que vous avez payée cher ?
Je n’emprunte jamais rien et je préfère payer cher ce qui m’est cher plutôt que d’y renoncer.

///Article N° : 2635

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