Dires du monde : l’engagisme et l’humanisme du Divers à l’Assemblée nationale française

Print Friendly, PDF & Email

Prémisses d’un colloque de prime importance
Au moment où le débat est entamé dans le sillage des recommandations de la Commission Vérité et Justice à l’île Maurice, prônant une « nouvelle feuille de route pour le contrat social » mauricien, se tiendra ce samedi 17 décembre, un colloque sur l’engagisme, le tout premier du genre dans l’histoire de la République française, et ce dans le cadre de l’Année de l’Outre-mer, à la salle Colbert, à l’Assemblée Nationale. C’est sous l’impulsion de l’association Agir Ensemb et de sa dynamique présidente, Jennifer Pelage, que cet événement se tiendra en ce lieu symbolique de la vie politique française. L’événement est si rare qu’il mérite d’être porté à la connaissance de toutes et tous…
L’engagisme aux Antilles, non-dit et écrits
Depuis quelques années déjà, des écrivains, dont Laure et Ernest Moutoussamy, Jean Sahaï, travaillent à ce qu’une parole émerge enfin du creuset antillais, bassin de discours riches de la négritude, de l’antillanité, de la créolité et de la créolisation. L’engagisme n’ayant pas de frontières, je m’étais rendu aux Antilles, sur invitation d’une association « indienne », pour rencontrer une Histoire marginalisée. Et lors de ce voyage en Guadeloupe et à la Martinique en 1998, j’avais remarqué cette parole en souffrance dans un terreau où les discours des identités et des négociations avec les altérités étaient dominés par les chantres de la créolité, dont Chamoiseau et Confiant, et le grand penseur du Tout-monde, Édouard Glissant. À part quelques pages de Gilbert Gratiant et une belle traversée de Maryse Condé, l’engagisme demeurait un pan minoré de la mémoire antillaise.
Dans ce contexte, ma rencontre avec Aimé Césaire fut capitale. Elle s’inscrivit dans son humanisme universel de la négritude, et le maître n’avait pas hésité un seul instant à accueillir cette part des Indes dans ses Afriques. Le grand Césaire m’a donné l’accolade fraternelle, me voyant d’abord comme « l’homme hindou de Calcutta », puis, comme un frère providentiel dans le dialogue des mémoires. Il découvrit Cale d’étoiles-coolitude, le lut, et en fut ravi au plus haut point. Dès lors, on devisa sur les espaces qui sous-tendent nos écrits, les îles, péninsules, océans et continents à mettre en relation… Et là, en toute simplicité, ce grand sage me raconta sa vie, sa relation authentique avec les enfants venus des terres indiennes, sans grand discours, sans fioritures académiques, en humain sensible… Il me raconta son affection pour sa « da » tamoule, et la Grande Péninsule indienne, et du manque d’une parole des engagés « coulis » en littérature – le discours par excellence dans ces îles visionnaires – afin d’élargir la perception des altérités au sein de la mangrove créole.
Dès ma sortie de l’Hôtel de ville de Fort-de-France, je commençai à concevoir un texte de l’engagisme ancré dans l’espace caribéen, et dans ma chambre d’hôtel, je posai les premiers mots de Chair corail, fragments coolies, poursuivant ma conversation avec Césaire, promulguant la diversité et l’engagisme au regard des spécificités de cette partie du monde.
L’on sait que c’est Raphaël Confiant, lui-même descendant d’une grand-mère chinoise, qui le préfaça, et le posa d’emblée dans la créolité plurielle. C’est ce même intérêt qui influença son œuvre romanesque en publiant le vrai premier roman relatif aux engagés, La Panse du chacal. Je saluai cette mise en relation, car auparavant, les « coulis » ou engagés étaient souvent des personnages de moindre importance, sinon quasiment inaudibles et invisibles, dans ses écrits.
La jonction entre créolité et coolitude était scellée.
Entre serfs de cannes à sucre, une même « maudition »
J’avais pu rencontrer des associations indiennes, des « zindiens » de Guadeloupe et de Martinique, planteurs, employés municipaux, dont feu Yves Gamess, un proche de Césaire et employé de la Bibliothèque Schoelcher. Tous sentaient un vide dans le dire antillais, une marginalisation dans la vie culturelle de ces pays, et ce sentiment de déréliction traversait leurs mémoires inaudibles.
Mon voyage avait donc le goût amer de ce que Glissant nommait « une parole en cale », un cri rentré dans un vide de la parole, qui hante l’existence des enfants de l’engagé et l’empêche d’être au diapason des humanités.
Puis, un moment solennel entre tous : la rencontre avec un descendant d’Henri Sidambarom (1863-1952), que l’on peut comparer à Manilall Doctor à l’île Maurice. Ce petit-fils d’engagés joua un rôle capital en Guadeloupe en luttant pendant presque vingt ans (1904-1923) pour que les descendants de l’engagisme soient reconnus non plus en tant que « sujets » de la République Française, mais comme citoyens, ayant la nationalité française de plein droit (1). Sidambarom est pour moi le pétitionnaire par excellence de l’engagisme, quand on sait l’importance des pétitions et du droit dans la lutte des engagés. En devenant avocat autodidacte, et en luttant pendant vingt ans de façon légale pour changer un statut discriminatoire dévolu aux descendants des engagés, il démontra une perspicacité exemplaire et un héroïsme tranquille que la République convient de célébrer.
Hommage à Césaire et Sidambarom et les apports de l’engagisme à la diversité
Je rendrai donc un hommage à ce grand homme et à Césaire, en amont de ce colloque, pour bien indiquer la perspective polylogique qui nous anime, car il est impératif de ne pas opposer mais d’articuler les mémoires et les Histoires.
De nombreux intervenants, dont Jean Sahaï, Francis Ponaman, Juliette Smeralda, Déva Koumarane-Villeroy, rendent un hommage à ces sans-voix et envisageront une visibilité accrue de l’engagisme dans le monde créole, en investissant davantage dans le processus de créolisation glissantienne que dans un discours qui ne favoriserait pas une égalité de mémoires et des histoires dans ces pays où les plaies sont encore vives. Non seulement vis-à-vis des ceux qui ont exercé cette violence historique, mais aussi entre deux frères d’une histoire coloniale dont les cannes à sucre amer entachent des mémoires proches, mais que l’on a séparé pour toutes les mauvaises raisons du monde.
Ce colloque à l’Assemblée Nationale permet de poser les assises d’une reconstruction tous azimuts, en écrivant les pages manquantes de l’engagisme dans la mémoire collective et corallienne.
Ce processus, rappelons-le, a été en ligne de mire lors des récents travaux de la Commission Vérité et Justice à l’île Maurice, et il importe de penser à une logique transversale entre l’océan Indien et l’Atlantique, en passant par la France, qui est aussi partie prenante de ces mémoires.
Ce colloque poursuit sans conteste un mouvement de fond, marquant l’émergence du discours d’un humanisme du Divers, issu de l’engagisme et de sa capacité de dialoguer avec l’esclavage et les imaginaires mosaïques, dans les débats actuels des sociétés et leurs rapports à la mémoire. Son caractère libérateur et égalitaire est d’importance pour un mieux-vivre ensemble. J’aurai l’occasion d’y revenir…

(1) Voir [ici]
(2) Voir le programme : [ici]
///Article N° : 10544

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire