La photographie comme moyen de réminiscences

Entretien de Marian Nur Goni avec Nicène Kossentini

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Exposée lors de l’édition 2011 de la biennale PhotoQuai (bien qu’en version réduite, avec seulement trois photographies sur les sept qui composent la série), Boujmal rassemble certaines questions et thématiques – mémoire, identités et origines – qui semblent traverser l’œuvre plastique de Nicène Kossentini. Conversation avec l’auteure.

Boujmal, troublante et poétique série photographique où des portraits d’enfants et de femmes (dont le cartel de l’exposition PhotoQuai nous apprenait qu’ils sont issus de vos albums de famille) prennent place, par superposition, dans des paysages fantomatiques. L’on pourrait penser que ces prises de vue ont été réalisées depuis un train en marche… Il n’est en rien,il s’agit d’un étang, situé près de votre ville natale, Sfax… Quelle place occupe cet espace dans votre univers ? Quel est le point de départ de ce travail et qu’est-ce qui s’y joue pour vous ?
Après quelques années passées en France, je suis rentrée en Tunisie en 2004 où j’ai entamé une recherche sur la mémoire. À Sfax, ma ville natale, je me suis éloignée du centre pour parcourir sa périphérie. Enfoui au milieu des champs d’oliviers qui entourent la ville, j’ai découvert un petit étang salé asséché. Il n’existe pas de chemin ou de route qui mène à ce désert inconnu. Il faut traverser les champs pour y accéder. Ce lieu isolé à la périphérie de Sfax, méconnu et vide, représente pour moi l’étendue d’une origine enfouie dans notre mémoire qui existe sans réellement exister et, malgré le fait qu’elle semble être située à la périphérie de cette mémoire, elle pourrait en représenter le centre.
Dans cet ensemble, qui semble interroger non seulement la mémoire intime, mais aussi la manière dont notre mémoire fonctionne, vous ajoutez à la superposition des photographies, l’écriture d’une longue phrase qui court tout le long de l’image, en une sorte de frise… Quelle(s) signification(s) attribuez-vous à cette inscription ?
Quand j’ai découvert cet étang, que l’on nomme Boujmal, j’ai tout de suite eu l’impression d’avoir trouvé le désert des poètes, cité dans tous les poèmes arabes préislamiques d’Omro al Kais, Antara, Ibn Rabia, etc. J’ai décidé ainsi de superposer et enchaîner des lignes de poèmes sur la ligne d’horizon : dès lors, le texte apparaît sur la photographie comme un « barbelé », comme si une frontière imaginaire nous séparait de l’origine du texte et nous cachait le sens. En créant ces lignes de lettres enchaînées, j’ai pensé à cette poésie née dans un lieu désert similaire à cet étang asséché et désolé. Les poètes préislamiques prétendaient en effet retrouver le djinn de la poésie dans le désert qui leur insufflait l’inspiration des vers et des poèmes. Le sens perdu d’une langue pourrait trouver sa source dans ce lieu d’origine…
L’utilisation des photographies de membres de ma famille recueillies de l’album familial n’est pas liée à une démarche autobiographique en rapport direct à ma vie personnelle. Ce sont les notions mêmes de famille, de généalogie et d’identité, dans leur sens large et universel, qui sont abordées à travers ces images. Le lien généalogique à la famille expose la question de l’identité et la fragile définition de cette notion qui échappe, malgré son « évidence ».
Le mot (et la question) de « l’origine » revient souvent dans vos propos… Il semble également qu’un certain sens de perte ou de quelque chose qu’il faudrait en quelque sorte mettre à jour (parce que perdu, enfoui…) soient des éléments centraux de votre univers et recherche… De lors, quelle fonction attribuez-vous à la photographie dans votre propre démarche ?
Je crois que ce qui m’intéresse dans la photographie (par rapport à la vidéo qui est le médium que j’utilise le plus souvent) est justement sa fixité. Ce choix de médium est en rapport avec ma réflexion sur la question de « l’origine » qui serait une notion en mouvement, jamais fixe, et par conséquent, difficile à définir. Je dois dire que, même si je tente de fixer un objet par le processus photographique, mes photographies semblent, à mon avis, échapper à cette fixité. Mes séries sont toutes séquentielles – chaque photographie étant ainsi un photogramme d’une séquence – et, à l’intérieur de chaque photographie, un mouvement anime les objets qui semblent être dans l’image comme dans une apparition disparaissante continue.
Un autre travail, vidéo cette fois, de 2009 – Revenir – se développait autour d’une image d’archive, très touchante : un groupe d’enfants souriants pose devant l’objectif, alors qu’une petite fille se tient derrière eux, sur le pas de la porte. Toutefois, nous découvrons l’ensemble de l’image seulement à la fin : la camera ayant d’abord effectué un gros plan du visage de la petite fille qui, dès lors, est très flou. Seuls les contours d’un visage y étant au départ reconnaissables. Où sommes-nous exactement ? Qui est cette personne dont la bouche semble ouverte en signe de détresse ? Plan fixe d’abord. Avant que la camera n’élargisse son champ, une voix de femme murmure, une autre entonne une note… Ce qu’elle dit nous demeure indéchiffrable… Même s’il emprunte une forme différente, ce travail n’est pas sans rappeler Boujmal, où le regard d’une petite fille emplit l’une des images…
Revenir, donc : vers où s’agissait-il d’aller pour vous, avec ce travail ? Comment résonne l’enfance et sa mémoire dans votre recherche artistique ?

Revenir est une photographie animée, extraite du même album de famille d’où j’ai pris les portraits de Boujmal. Cette photographie avait été prise un jour de 1959 devant une maison de la medina, la vieille ville de Sfax. Au premier plan de la photo, ma mère – enfant – ses cousins et cousines, son oncle. En arrière-plan, une petite fille sur le seuil de la porte, voilée par l’ombre du mur, fixe l’objectif. J’avais demandé à ma mère l’identité de cette fille, mais elle ne la connaissait pas. Ainsi, la petite fille au visage indéchiffrable a été prise dans la photo souvenir sans y être invitée. Elle existe dans la photo mais son identité est désormais voilée, cachée comme un fantôme. Avec Revenir, il s’agirait alors d’un retour vers une enfance lointaine pour explorer des zones inconnues de la mémoire.
En suivant vos propos, je me dis que, peut-être, la question de la transmission pourrait faire partie de vos préoccupations… A cela s’ajoute le fait que ce travail a été produit en 2011. Je me demandais ainsi si le contexte et les changements en cours dans la société tunisiennes au niveau politique et culturel durant cette année charnière ont eu un impact dans l’élaboration de ce travail ?
En fait, ce travail a été entamé en 2005, puis repris en 2011. Il y a certainement un lien fort avec la situation de mon pays. Une dictature qui prive l’individu de son simple droit de parler et de s’exprimer le plonge progressivement et inconsciemment dans une sorte d’amnésie. J’ai essayé par mes œuvres d’exprimer cet état d’amnésie et de me battre par le moyen de l’art pour sauver ce qui risquait de se perdre.
Le ciel envahit souvent vos cadres (je pense à Boujmal, au grain magnifique de I saw the sky, à la vidéo Saint-Jacques Street) : pourquoi ?
Le ciel est présent dans la plupart de mes œuvres car mon regard pourrait être considéré comme un regard en fuite qui tente de s’échapper vers une réalité imaginaire plus étendue et plus ouverte.
Quels sont vos projets à venir ?
Actuellement, je prépare une vidéo qui est une reprise du film Anémic cinéma de Marcel Duchamps. Elle sera exposée à l’Institut du monde arabe à Paris en janvier 2012 et au Festival Miradas de mujeres à Madrid en mars 2012.

Le site de Nicène Kossentini : [www.nicenekossentini.com]

///Article N° : 10543

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Les images de l'article
Nicène Kossentini, série Boujmal, Amna, 2011 © Nicène Kossentini
Nicène Kossentini, série Boujmal, Sihem, 2011 © Nicène Kossentini
Nicène Kossentini, série Boujmal, Assia, 2011
Nicène Kossentini, série Boujmal, Fatouma, 2011
Nicène Kossentini, série Boujmal, Khadija, 2011 © Nicène Kossentini
Nicène Kossentini, Revenir, vidéo, 2006 © Nicène Kossentini





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