Diversité dans les théâtres : « Ouvrir les esprits, les espaces »

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La France est et a toujours été un pays élitiste, avec un système pyramidal. Le plus souvent, la parole est donnée aux « têtes », aux « chefs ». Dans le débat sur le manque de diversité dans les théâtres (lire comment interroger l’absence de diversité sur les plateaux de théâtre ), nous entendons donc essentiellement des metteur(e)s en scène. Je suis comédienne, d’origine franco-malienne, et j’ai grandi dans les cités de la banlieue lyonnaise (Vaux-en-Velin et Vénissieux). Je suis allée au collège dans le quartier des Minguettes, où j’ai découvert le théâtre. Je me suis formée à l’Université de Paris 3 Sorbonne Nouvelle, dans des cours privés chez Véronique Nordey et enfin à l’atelier de Didier-George Gabily. Je veux parler ici depuis mon endroit de comédienne.

Si l’apprentissage de la technique, de la diction des vers, de la prose, est un formatage, alors j’ai été formatée. Tant mieux, car pour s’affranchir des règles, il faut d’abord les connaître et les maîtriser parfaitement. Une fois les années de formation terminées, tout mon travail est de faire entendre, sentir (ressentir), un texte, une pensée, une langue. Je ne pense pas qu’il y ait une « manière » de dire, quel que soit le public auquel on s’adresse. Didier-Georges Gabily a écrit à ses acteurs : « ….Soyez, si c’est possible, et chacun à votre rythme, à votre force, celui qui fait le geste non reconnaissable, soyez la voix inouïe, le corps non repérable en ces temps de fausse sagesse et de vénale ressemblance« . C’est ce à quoi je m’attelle pour chaque création, car je crois profondément que cette voix inouïe, ce geste non repérable, peuvent toucher le cœur et l’esprit de n’importe quel spectateur. Lorsque je joue dans un spectacle, lorsque je dis un texte, mon travail consiste à la fois à être au plus proche de la langue de l’auteur, à me l’approprier avec ma singularité, à tenter de faire entendre ce qu’il y a dans et en dessous de cette langue, entre les mots, à tenter de rendre palpable cette chose invisible, je me sens passeuse de sens, d’émotions. Et ce sens, cette émotion, j’ai le profond désir de la faire ressentir à chaque spectateur, dans son unicité. C’est pourquoi je ne comprends pas que l’on puisse parler d’un « public des classes populaires ». Qu’est-ce que cela signifie ? Il faudrait donc former les jeunes issus de la diversité à dire les textes d’une certaine manière pour que les « classes populaires » puissent les entendre/comprendre ? Les dites « classes populaires » seraient donc une sorte de masse informe, qui pense, éprouve, ressent, en tous lieux et à tout moment la même chose ? Ils ne seraient donc pas des individus, uniques dans leurs singularités, leurs histoires, leurs désirs, leurs perceptions ? Et ces jeunes comédiens en devenir, parce qu’ils sont issus des minorités, devraient donc être formatés à un « phrasé » (ce mot-là est pour moi un barbarisme car ce qui concerne le travail du comédien, ce qui conduit le plateau, c’est la langue) qui serait « entendable » par les classes populaires ? Ce discours est incroyablement réducteur, enfermant dans des cases inamovibles des gens en raison de leur supposée appartenance sociale, ethnique ou culturelle. Il est de même nature que celui des « bien-pensants » qui affirme qu’un Noir ou un Arabe ne peut pas jouer un rôle dit classique (en fait un rôle appartenant au « patrimoine culturel français »), car « le public n’est pas prêt « .
Il est évident que les plateaux français regorgent de cette reproduction « du même », que l’on entend la plupart du temps les mêmes textes dits sur un même mode par les mêmes interprètes. La question du « comment dire » est essentielle, et il est évident qu’il y a aussi une réflexion à mener sur la formation (et donc sur qui forme les élèves comédiens). Je pense que s’il y avait, chez les formateurs, plus d’artistes aux parcours différents, venant d’autres horizons que ceux des institutions, les choses seraient déjà un peu moins figées. Cela a déjà lieu dans certains endroits (Nadia Vonderheyden par exemple travaille régulièrement à l’Erac ()). Il suffirait d’ouvrir un peu, les esprits, les espaces. Certains metteurs en scènes français vont donner des stages à l’étranger, généralement en Afrique sub-saharienne francophone, ce serait sans doute très enrichissant pour les élèves des écoles françaises de travailler avec des artistes venus du continent Africain.
J’en viens maintenant à la représentation des minorités ethniques dans nos théâtres. Cette question, éminemment politique, révèle à mon sens, l’impensé d’une partie de l’Histoire de France. Pour citer Léonora Miano « les Français Noirs n’apparaissent pas dans les chapitres de la narration nationale. » Là aussi, je veux simplement parler en tant que comédienne métisse (je le précise car il faut bien comprendre que le taux de mélanine joue également dans cette question de la représentation). Avant tout, je refuse d’être assignée à une place, quelle qu‘elle soit. Je revendique le droit d’interpréter TOUS les textes que je désire. Je désire traverser et être traversée par de grands textes, qu’ils soient classiques ou contemporains. Quand je lis que le directeur du théâtre de la Colline déclare, lors du débat du 30 mars que « lorsque l’on distribue un acteur noir dans un rôle habituellement attribué à un Blanc il faut que cela soit justifié (il le déplore) « , je demande : Qui a énoncé ce diktat ? Au nom de quoi ? Pourquoi la plupart des metteurs en scènes programmés dans les grands théâtres y souscrivent ? Que veut dire « habituellement attribué à des Blancs » ? Le théâtre a-t-il vocation à perpétuer des « habitudes », aussi discriminantes soient-elles ? L‘art ne doit-il pas troubler, bousculer, déplacer, déranger ?
J’ai, dans mon parcours, eu la grande chance de rencontrer des metteur(e)s en scènes à l’esprit ouverts, curieux des autres, en prise direct avec le monde réel et aimant les acteurs. Gabily en tout premier lieu et aussi Catherine Boskowitz, pour qui j’ai interprété (entre autre) Bérénice de Racine. J‘ai également eu le grand bonheur de jouer des textes de Koffi Kwahulé, Léonora Miano, Guy Régis Jr, mais aussi Eschylle, Sénèque, Heiner Muller. Tous de très grands auteurs, tant sur le fond que sur la forme. Il m’est nécessaire de porter la parole de Léonora Miano, une parole encore jamais entendue sur les plateaux de théâtre en France. Le spectacle « Afropéennes », dans lequel j’ai joué à sa création, est tiré du roman « Blues pour Elise » et de « Écrits pour la parole« . Ce sont des textes d’une puissance politique et poétique rare, ils expriment, dans une langue limpide et magnifique, toute la complexité de l’histoire des Noirs de France. Léonora Miano nous y parle de cette Histoire de France qui nous est commune (français dits de souche ou des immigrations européennes, issus des Caraïbes, descendants de l’immigration post-coloniale) qui, n’en déplaise à certains (nombreux) nous (re)lie depuis plus de quatre siècles et qui fait que la France est ce qu’elle est aujourd’hui : multiple, dans sa (ses) cultures, couleurs de peau, religions, etc. Pour autant, je veux pouvoir également jouer Tchékov ou Claudel. Je ne vois pas pourquoi les acteurs issus des minorités seraient assignés à ne jouer que des personnages auxquels ils seraient censés pouvoir s’identifier. Là encore, on est dans une pensée qui enferme, qui sépare, qui exclue. La question de l’identification est, me semble-t-il, extrêmement subjective. Par ailleurs, pour la comédienne que je suis, c’est une fausse question. J’interprète des figures qui sont traversées par des sentiments, des gouffres, des failles, des choses monstrueuses et ce qui m’importe, c’est l’humanité que je vais trouver en elles, pour essayer de la partager. Nous sommes tous porteurs d’histoires, communes et singulières, mais ne sommes-nous pas tous issus de la même espèce … humaine ? C’est pour dire, questionner ces histoires communes et singulières que je fais du théâtre. Ce que je souhaite, c’est de pouvoir avoir le choix. Tout comme les identités, la langue n’est pas figée, elle est vivante, et je veux pour ma part continuer à l’être sans me laisser réduire à ma couleur de peau, ma provenance sociale ou culturelle. Je souhaite tout simplement exercer mon métier de comédienne, comme je l’entends.

Nanténé Traoré

(1) ERAC : Établissement public de formation supérieure au métier d’acteur de Cannes.Suite à la table-ronde du 30 mars 2015 (Ier acte ou comment interroger l’absence de diversité sur les plateaux de théâtre ), la revue Télérama propose à des metteurs en scène et acteurs du monde théâtre de mettre en commun leur réflexion autour d’une question : comment faire apparaître la diversité culturelle sur les scènes théâtrales françaises ? A lire sur leur site.///Article N° : 12903

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