D’origine magique 2/3

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Edgar Sekloka, écrivain, chanteur et slameur du groupe Milk Coffee and Sugar prépare un recueil de nouvelles, à paraître en été 2013 chez Carnets Livres, la maison d’édition de l’écrivain Daniel Besace. Ensemble, ils interrogent le Noir et le Blanc.
Comme un avant-goût et en exclusivité, sa nouvelle D’origine magique, est publiée en trois épisodes sur Afriscope et reprise en ligne sur Africultures.
Retrouvez la première partie de cette nouvelle dans le numéro 28 de Afriscope ou sur africultures.com [article 11148]

Un week-end où Teri était retourné dans son village pour honorer des funérailles, j’avais dû cuisiner seul mais tout s’était passé sans problème : je servais et la demoiselle dînait en regardant les informations. Du riz avec un filet d’huile d’olive, des carottes râpées, des raisins secs et des morceaux de viande faisaient face aux pilonnages d’un village qui jumelait le mien. J’avais servi en salade un plat qui d’habitude se sert chaud. La demoiselle avait englouti sans rien déguster. Pour le dessert, je n’avais pas été inspiré : un cake au chocolat et sa crème de vanille glacée. Même pas de fruit pour orner l’assiette et pourtant elle avait adoré :
« – Ce cake est très bon, Awa !
– Merci Mademoiselle.
– Arrête de m’appeler Mademoiselle tout le temps ! Appelle-moi par mon prénom s’il te plaît.
– C’est quoi votre prénom ?
– Mais tu le sais Awa, je te l’ai déjà dit.
– Oui mais vous vous appelez toujours comme ce que vous m’avez dit ?
– Mais un prénom, ça ne change pas.
– Moi j’ai changé de prénom. Avant je m’appelais Awalmir. Aujourd’hui c’est Awa. Demain je ne sais pas encore mais je vais me renouveler bientôt.
– Awa c’est le diminutif d’Awalmir… je savais pas.
– Awa c’est pas un diminutif c’est mon prénom. Awalmir c’est mon prénom de fils. Awa c’est mon prénom d’homme. C’est un prénom pour femme et ça me plaît d’être un homme avec un prénom pour femme.
– Tu veux être une femme, Awa ?
– Je veux être les personnes qui me permettent de voyager.
– Tu veux voyager ? Je savais pas. T’aimerais aller où ?
– Un peu partout mais pour moi le plus beau voyage serait : venir de Nullepart.
– Ce que tu racontes c’est pas possible, on vient tous d’un endroit. Nullepart c’est pas un endroit, ça n’existe pas.
– Si, ça existe Nullepart ! Nullepart c’est une galaxie inconnue vers laquelle on s’envole, le livre que l’analphabète lit, la musique qu’un sourd-muet compose. Nullepart c’est l’impossible qu’on touche du doigt. Nullepart c’est un rêve qui s’accomplit… Moi je sais que grâce à mon origine magique, un jour on dira que je dérive d’un rêve.
– C’est quoi ton origine magique ?
– C’est moi qui change d’origine quand j’en ai envie. C’est moi qui deviens Américain après avoir étudié l’anglais. C’est moi qui deviens assistant-cuisine après avoir été attaché de ménage. C’est moi qui deviens un prénom pour femme après avoir été un prénom pour homme.
– La première fois que je t’ai rencontré Awa, ta façon de réinventer ces néons m’a beaucoup plu… Dommage qu’on ne se soit pas beaucoup parlé. Tu vas me manquer.
– C’est comme ça que j’ai su que la demoiselle ne m’a jamais pris ni pour un fou, ni pour un drogué. C’est aussi comme ça que j’ai appris qu’elle allait rentrer vers son autre chez elle. »

Madenn se redresse. Pyjama de zébrures blanches et bleues, sur son lit elle ressemble à un marin regardant au large au bord d’un ponton. Elle interroge :
« – Moi aussi j’ai une origine magique, papa ! Avant j’étais petite, maintenant je suis grande ! Moi aussi j’ai du pouvoir, papa !
– Oui mais si tu veux que je continue l’histoire ma petite fée, tu te chut ou sinon c’est dodo… Donc mon pouvoir c’était mon origine magique et il fallait que je m’en serve pour que la demoiselle m’emmène vers chez elle. Je voulais voyager et elle était ma porte d’embarquement immédiat. Elle partait dans une semaine. Les valises avaient été faites dans l’urgence du désarroi. On aurait dit un accueil de grands blessés dans une parodie d’hôpital. Elle ramenait du vrac et dans son fatras surgissaient pêle-mêle des photos de vieux assis sur les gravats de leur jeunesse, une pierre des cités-ruines qui s’amoncelaient dorénavant sur les hauteurs des villages détruits, des tissus, des vêtements, des fruits, des alcools. Des souvenirs de vacanciers. Deux ans qu’elle avait été chargée de mission et elle battait en retraite comme une touriste. Teri lançait les paris sur le successeur de la demoiselle ; un vieux une vieille ou un jeune une jeune, un gentil une gentille ou un méchant une méchante. Il avait anticipé tous les scénarios et il se préparait à récolter ses finances de bookmakers amateurs quand je lui ai dit : Teri, j’arrête le job. »
D’abord il ne m’a pas cru mais très vite il a alimenté les paris sur ma démission prochaine : j’étais à cinq contre un.

Je savais que les fonctions d’attaché de ménage ou d’assistant-cuisine ternissaient mon image aux yeux des Pas-d’ici. Alors je me suis excusé auprès de Teri ainsi qu’auprès de tous mes collègues et je suis allé dans le bureau de la demoiselle. À ma sortie c’était fait, j’avais quitté mon travail. Teri avait misé sur mon départ et avait remporté un peu d’argent. Moi j’avais mis tous mes salaires de côté, j’en ai à peine utilisé le centième pour me payer quelques nuits d’hôtel sans joie, maison d’impasse. Je me suis aussi acheté des tenues de standing. N’ayant jamais négligé mon allure, j’ai simplement osé ce que ma position sociale ne me permettait pas tant que j’étais en fonction. Jusqu’à ma démission, je ne pouvais pas me présenter comme un homme de classe alors que je faisais la vaisselle de la cuisine que j’avais préparée. Mais depuis ma démission, j’étais le mannequin de mon propre défilé et la demoiselle figurait comme la seule invitée.
Podium de basse province, j’étais le top-modèle de la soirée. C’était l’avant-veille de l’au revoir. J’avais soudoyé un visa dans l’après-midi auprès d’un ami de Teri et ce seul visa m’avait coûté l’essentiel de mes économies. Je n’avais pratiquement plus un sou lorsque je présentais mon audace devant la demoiselle. Audace instinctive, je n’avais prévenu personne, j’étais simplement entré comme le faisaient ses associés dans la journée. Elle dînait. J’avais demandé à Teri de nous laisser un moment. Il avait refusé. J’avais dû lui promettre de continuer le service de la demoiselle pour qu’il nous accorde un peu d’intimité. De discours, je n’avais rien prémédité. Les mots manquaient, j’avais soif de verbiage mais aucune oasis de paroles dans ce blanc désert. La demoiselle patientait comme mon père à ma naissance. Une fille ne vaut pas un garçon et j’étais un garçon. Ma naissance avait été le seul moment de fierté paternelle. J’aurais pu lui révéler ça à la demoiselle mais casser de longs silences avec ses frustrations personnelles ne me semblait pas perspicace. J’ai improvisé :
L’expérience c’est la lanterne à deux pas derrière qui révèle le chemin devant
Moi je n’ai pas d’expérience, je suis un début de vague que le vent délaisse
L’alizé m’a tourné le dos et je ne déferle pas, je m’affaisse
L’expérience c’est la lanterne à deux pas derrière qui révèle le chemin devant
Moi je n’ai pas d’expérience, je suis un nuage cloué par terre
Au lieu d’un traîneau de cerfs-volants, j’ai hérité d’un tapis de poussière
L’expérience c’est la lanterne à deux pas derrière qui révèle le chemin devant
Moi je n’ai pas d’expérience, jardin d’usine de fabrique
Loin d’un quelconque Eden je suis une fleur en plastique
L’expérience c’est la lanterne à deux pas derrière qui révèle le chemin devant
Moi je n’ai pas d’expérience je suis l’astre brumeux d’une toile brouillarde
Peinture d’une mauvaise étoile constante j’ai la chance guignarde
L’expérience c’est la lanterne à deux pas derrière qui révèle le chemin devant
Moi je n’ai pas d’expérience, vierge de vie, je n’en ai pas encore
Mais un jour j’évacuerai ma coquille pour enfin éclore.

Et puis je me suis tu. Je venais de lui céder mon poème. J’attendais le verdict dans mon costume trois pièces. La demoiselle ne fut pas longue :
« – C’est toujours ponctuel quand on se parle, c’est vraiment dommage. Mais Awa, je ne t’ai pas attendu pour traduire tes versets. Olga est bilingue, elle s’en est occupée. Et tu sais, en plus d’être une bonne amie, ça fait deux ans qu’elle travaille sur les témoignages de réfugiés politiques. Aujourd’hui, elle a les bases d’un ouvrage publiable mais après avoir lu tes strophes, elle envisage de retarder l’échéance. Pour être plus directe, elle souhaite relater ton vécu. Si tu acceptes, tu pars dans deux semaines, visa de deux mois et billet payés. Sur ton visa, y aurait les nom et prénom que je te connais. On peut changer de nom dans la vie courante mais pas dans la vie administrative, bref… Je comptais t’annoncer tout ça demain mais tu m’as devancé. L’expérience… »
Elle avait ajouté ce mot expérience en souriant. Moi aussi je souriais. Je souriais à mon origine magique qui m’avait fait poète aux yeux d’Olga, je souriais à ce nouveau statut qui me permettait de voyager. Je souriais de ne plus être entre les montagnes. Je souriais de pouvoir me renflouer en revendant le visa soudoyé à l’ami de Teri. Je souriais.

C’était pas plus froid ou plus chaud, la météo était simplement plus instable et les maisons moins détruites. Il pleuvait quand je suis arrivé et je n’avais pas l’accessoire pour lutter contre, j’avais mon standing de surface, smoking-cravate. J’étais trop habillé à comparer avec la demoiselle qui ressemblait à ces nomades sac-au-dos, vieux roublards des routes qui portent une partie de leur paquetage dans leur accoutrement. Moi j’avais l’allure agréable mais pas utile et sous ma veste, mon corps servait d’éponge à pluie.

(à suivre)

///Article N° : 11294

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© Illustration Hector Dexet




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