Du « guerrier de l’imaginaire » aux auteurs virtuels : libertés et limites de l’internet pour les auteurs antillais

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Le romancier, poète et essayiste martiniquais Edouard Glissant se soucie d’une nouvelle oralité envahissante, pernicieuse pour le style et la clarté, pour la concision de la langue française et de ses heureuses langues et littératures « dérivées ». Ironie de l’histoire, ce sont les auteurs des îles et des ex-colonies françaises, défenseurs des petites langues et des littératures ex-centriques (Patrick Chamoiseau et Jeanne Hyvrard rejoignent Glissant dans son recueillement du livre), qui mènent de front la lutte contre une nouvelle hégémonie, contre une puissance impérialiste qui aboutira au formatage des identités, des langues, des cultures.
Menaces pour le français et la francophonie, pour les « lettres créoles », Internet est saisi comme « arme miraculeuse » (Aimé Césaire) par les créolistes et autres spécialistes des lettres antillaises et caribéennes. Il est frappant de constater que ce sont eux qui ont riposté de suite avec des sites « web » et des revues électroniques pour la « défense et illustration » des littératures et cultures franco- et créolophones.

I. Problématique
Dans son Traité du Tout-monde, Poétique IV (1997), le Martiniquais Edouard Glissant, auteur féru d’oralité et d’oraliture, s’inquiète devant une espèce de « fondamentalisme » communicatif : la nécessité, dans ce xxie siècle, de naviguer sur la toile, de s’instruire, de lire, voire d’écrire sur le « net », au risque sinon de passer pour des espèces d’analphabètes dans ce siècle cybernétique.
Pour quelqu’un issu de sociétés orales, qui ont bataillé ferme pour faire entendre et lire leurs écrits, l’écriture restera entourée d’une aura quasi mystique. Indépendantiste et autre-mondialiste (1), Glissant se soucie d’une nouvelle oralité envahissante, pernicieuse pour le style et la clarté, la concision de la langue française. Bien qu’il soit ironique que les plus ardents défenseurs du français et de la francophonie, inégalement menacés par Internet, nous viennent des ex-colonies, il est significatif que, dans les pages intitulées « Le livre du monde« , Glissant se recueille sur l’objet-livre : « Le livre est menacé de disparition physique (…), pour toutes sortes de raisons qui en reviendraient à ceci : les progrès de l’audiovisuel et de l’informatique sont inarrêtables et férocement discriminatoires. » (Glissant, 1997 : 158).
Cette question de savoir si Internet renforce les vieilles hégémonies ou non a fait l’objet de nombreuses publications et de nombreux numéros spéciaux dans les sciences humaines (littérature, sociologie, anthropologie, etc.). Je ne signalerai que la revue électronique bilingue Mots Pluriels (2).
Partageant l’inquiétude de Glissant, Jeanne Hyvrard, auteure martiniquaise d’adoption (Mère la mort, 1976, Les Prunes de Cythère, 1975, La Pensée corps, dictionnaire philosophique, 1989) consacre à son tour son dernier essai Ranger le monde, Essai sur l’emballement (Voix éditions, 2001) à l’interrogation critique de la « Révolution Cybernétique ». Dans son style opaque et métaphorique, plein de néologismes, l’économiste et femme de lettres fait le double deuil du livre palpable et de la bibliothèque, ainsi que des malles où elle stockait ses livres :
« Ranger le monde. Établir un nouvel ordonnancement permettant à la matière humaine devenue périphérique de se représenter le monde qui l’englobe et du centre duquel, elle a été évincée ? Pour le comprendre, nécessité de croiser autrement les deux principes, la fusion et la séparation, l’ordinateur et la malle, l’infographie et le texte, le développement et la compactisation, la globalisation et le nouveau formatage dans lequel entre le chaos et l’emprise, s’immisce de plus en plus énergiquement, le matos, cette nouveauté argotique de l’attirail utile… » (Hyvrard, 2001 : 81). « La Révolution Cybernétique n’est pas nécessairement ce qu’on croit. La cybernétique étymologiquement, ce n’est que l’art du pilotage. Elle laisse entière la question de la géonomie, cette gestion globale. La cybernétique n’est que la question du logiciel, celle du monde demeure entière. La question du monde demeure entière. » (Hyvrard, 2001 : 85)
Par cette « question du monde », Hyvrard pose sans doute la question des impacts et des effets qu’aura la Révolution cybernétique sur les mentalités, sur la vision que nous avons de nous-mêmes et des autres, sur les modes et modalités de gestion des données que nous récoltons en masse sur Internet. Et c’est là une préoccupation essentielle d’un troisième auteur antillais : Patrick Chamoiseau s’exprime également sur les défis et les détours d’Internet dans Écrire en pays dominé (1997), essai autobiographique et collage de ses auteurs favoris (sa « sentimenthèque ») (3). Il y médite par la voix du « vieux guerrier » sur ce qu’il appelle le « Monde-Relié » et qui n’est autre que le concept glissantien du « Tout-monde », un monde tout entier dominé et géré par la globalisation. De fait, Glissant définit la globalisation comme « l’aventure extraordinaire qui nous est donnée à tous de vivre aujourd’hui dans un monde qui, pour la première fois, réellement et de manière immédiate, sans attendre, se conçoit comme un monde à la fois multiple et unique. » (Les Périphériques vous parlent, n° 14)
De même que les créolistes défendaient par la créolisation l’idée que les peuples créolisés, de par leur histoire séculaire de métissage et de mélange de cultures, sont mieux préparés à un monde global où toutes les frontières s’abolissent (Éloge de la créolité, 1989), de même le « guerrier de l’imaginaire » se vante d’être prêt à résister à « l’autorité immanente » et à la « domination brutale » (Chamoiseau, 1997 : 274-5) : « Cet Autre colonial brutal, qui n’est pas de mon monde, qui n’en respecte aucune règle et qui les nie toutes, me précipite comme une feuille arrachée (…) dans le vent levant du Monde-Relié… Ainsi colonisés, sommes-nous, (…) mieux préparés aux bouleversements effondrements du monde qui fait Monde… (…) La tribu d’Internet est aujourd’hui menacée dans ses folles libertés. Elle résiste comme elle peut avec ses Hackers et ses Cyberpuncks, et tente de créer une savane de libertés inviolables par les forces étatiques et furtives. Ces Internautes, millions de par le monde, sont affublés des oripeaux, des gris-gris, des peintures, des danses et des postures de guerres de tous les peuples du monde… Divers en résistance pour quelque temps encore… » (Chamoiseau, 1997 : 274-275)
Il n’est pas gratuit que ce soient des voix migrantes, des auteurs qui vont et viennent entre centres et périphéries, qui se réclament de plusieurs cultures, qui avertissent contre les revers d’Internet, et craignent un « chaos-monde » qui rend certains particulièrement vulnérables. Pour ceux qui affectionnent la langue et l’écrit, qui fétichisent l’écrit, le relâchement du style, l’oralisation de l’écrit, ainsi que (avec les multimédia, DVD, cassettes vidéo, téléphones cellulaires dernière griffe, envoyant des photos, etc.) la prédominance de l’image risquent de miner leurs batailles pour la « défense et illustration » d’une littérature spécifiquement créole.
Nous nous proposons dans ce court essai de signaler de quelle manière « marronne » (les marrons sont les esclaves déserteurs des plantations) les Africains en diaspora pallient à l’assaut d’Internet. Les théoriciens de la diaspora noire répliquent à la « discrimination », du moins dans un domaine qui m’est cher, les sciences sociales et plus particulièrement les études linguistiques et littéraires. S’il est clair que les pays du Sud souffrent de la cherté du livre, de l’inaccessibilité de bibliographies primaires et secondaires, que les bibliothèques universitaires – on se rappelle les plaintes de feu Mongo Béti, et aujourd’hui d’André Ntonfo (4) -, sont en piteux état, Internet, à condition que les PC soient en place et adaptés (tant au niveau quantitatif que qualificatif), peut offrir les remèdes aux maux. Les « départements d’outre-mer » ont beau profiter d’un meilleur statut grâce à l’assistanat métropolitain, le même problème de diffusion et de distribution de livres s’y manifeste, à côté d’une faiblesse de la culture livresque.
II. Réactions
1. Sites pédagogiques
Les littératures africaines et afro-caribéennes ont énormément profité du boom d’Internet. Plusieurs sites ont été créés par des universitaires, des chercheurs et des éditeurs, facilitant l’accès à ces littératures périphériques, insulaires ou non. Ainsi, pour ne nommer que quelques exemples, le site ile.en.ile (http ://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile) réalisé par le professeur Thomas Spear à CUNY (et auquel collabore régulièrement l’auteure de ces lignes) est une source de documentation et de recherche appréciée du grand nombre. Facile à consulter et à manier, cette banque de données d’auteurs antillais, mauriciens, réunionnais et bientôt guyanais d’expression française est consultée chaque jour par un nombre croissant d’internautes.
Mais il m’intéresse ici davantage que des Antillais même ont réagi de manière créative, en faisant de leur « faible » un fort, et en tentant de limiter la « fuite des cerveaux ».
Non seulement les créolistes Jean Bernabé et Raphaël Confiant ont mis sur pied un programme CAPES Créole, mais ils ont conçu un site où les étudiants trouvent nombre d’articles en ligne qui leur rendent le travail de documentation et de recherche efficace et facile. Parmi les différentes rubriques sur (http ://www.palli.ch/~kapeskreyol), les différents types d’articles plus ou moins scientifiques, signalons un article en particulier, « Le créole à travers les âges de l’oral à l’internet, en passant par l’écrit », co-rédigé par Daniel Barreteau, Jean Bernabé et Raphaël Confiant. Il article figure en bonne place pour légitimer ce site bilingue – voire trilingue car il contient des articles en anglais (5). Après leur fameux Éloge de la créolité (1989), voici les créolistes de nouveau à l’œuvre avec leur effort ferme de résister sur un plan linguistique et littéraire, quitte à pouvoir résister aussi au niveau « mental » et culturel : « Face à la menace d’uniformisation des identités (le formatage américain), à la disparition des petites langues, à l’anglicisation, les créolophones se font fort de « résister, prenant le chemin du respect de la diversité culturelle » et d’exploiter les NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication) afin de « moderniser » le créole, d’en assurer la survie, et d’encourager les chercheurs à s’informer. »
II.2. Revues électroniques
Récemment, des revues électroniques ont été mises sur pied afin de pallier l’écart entre les chercheurs, auteurs, lecteurs de littératures africaines en diaspora qui se trouvent coupés des « centres » d’étude, loin des bibliothèques et des librairies. Ainsi, la revue électronique haïtienne au nom bien choisi de Boutures (6) – métaphore botanique en même temps que bouton du clavier – se propose exactement de prêter le flanc aux nombreux écueils de la littérature haïtienne diagnostiqués il y a dix ans par Léon-François Hoffmann dans Haïti : lettres et l’être (Toronto, éditions du Gref) :
« Il semble en tout cas inévitable qu’à court et à moyen termes la situation économique et la dégradation de la qualité de la vie en Haïti vont continuer à pousser ses citoyens à émigrer. (…) Une partie importante de la production romanesque haïtienne continuera donc à s’écrire et à se publier en diaspora.
Par ailleurs, les observateurs s’accordent à constater que la détérioration de l’enseignement primaire et secondaire haïtiens, aussi bien dans les établissements privés que publics, s’accélère d’une façon inquiétante. Si la situation continue à empirer dans un pays où l’analphabétisme fonctionnel touche déjà 90 % au moins de la population, on peut se demander combien d’enfants et d’adolescents aujourd’hui scolarisés arriveront, s’ils restent au pays, à acquérir une maîtrise du français qui leur permettra de faire œuvre littéraire. » (Hoffmann, 1992 : 211)
Face à l’infrastructure locale déficiente, voire aux incompétences éditoriales, l’initiative de Boutures n’est que plus appréciable car elle fait fi du pronostic plus que morose auquel conclut Hoffmann. Un deuxième exemple haïtien est la revue Tanbou, revue trilingue d’études politiques et littéraires. Elle offre des articles de qualité diverse et des contributions d’horizons tout à fait différents (7).
Dans le domaine plus étendu des littératures francophones, signalons encore la revue Interfrancophonies – par le prof Robert Jouanny, parmi d’autres (8) – et sur un plan plus politique et philosophique, Les Périphériques vous parlent, se faisant fort de rendre visibles les petites cultures, les productions de communautés périphériques (9).
II.3. L’auteur virtuel
Aussi paradoxal que cela paraisse, Haïti est certainement une des Antilles françaises les plus productives en termes de littérature. Littérature scindée toutefois, selon la désormais célèbre opposition entre « une littérature du dedans » (Frankétienne, Yanick Lahens, Lyonel Trouillot, etc.) et une « littérature du dehors » (au Canada : feu Emile Ollivier, Joël Des Rosiers ; aux États-Unis : Danticat, M.H. Phipps, Jaira Placide, etc.), sans compter tous ces auteurs diasporiques en Europe : de naissance haïtienne comme Micheline Dusseck, publiant en espagnol, en néerlandais comme Hans Vaders, né à Curaçao, auteur de Tropische Winters (Hivers tropicaux, reportage poétisé du duvaliérisme, 2001), l’Américain Mark Kurlansky, reporter à la Chicago Tribune, auteur de « Nouvelles caribéennes » dans The White Man in the Tree (2000), etc.
Les auteurs du dedans souffrent tous des mêmes écueils à une production littéraire « saine » et « sauve » : censure, climat difficile, voire carence au niveau de la diffusion et de la distribution… d’où l’exode massif. Les braves qui restent sont en ce moment épaulés (en partie) par les nouvelles méthodes de communication : ils ne sont plus coupés du monde et leurs éditeurs (L’Harmattan, Le Serpent à Plumes, Ibis Rouge, Actes Sud) peuvent assez facilement suivre et conseiller les manuscrits et les dossiers de presse.
Cependant, un écrivain talentueux, journaliste, agronome, dramaturge, fonctionnaire au ministère de la Planification, a trouvé mieux. Gary Victor, auteur de plusieurs nouvelles et de romans, ayant vécu à Montréal et de retour à Port-au-Prince, s’est fait connaître localement par sa plume corrosive et ses articles dans Le Nouvelliste et Le Nouveau Monde. Célèbre à cause de son Albert Buron, profil d’une élite (1988), suivi par Sonson Pipirit, profil d’un homme du peuple (1989), sortis aux éditions Henri Deschamp sur du papier « brouillon », Gary Victor est aujourd’hui plus célèbre à l’intérieur de l’île qu’à l’extérieur (le contraire étant parfois vrai pour les auteurs sur place).
Avec désinvolture, il y autopsie les deux castes fratricides qui déchirent depuis la nuit des temps la société haïtienne d’aujourd’hui : l’élite de couleur et le peuple (majoritairement paysan). Dans ses nouvelles policières, à la Simenon et Maupassant, riches d’images cauchemardesques et d’un bestiaire macabre (rats, araignées, chiens faméliques, …), il analyse cet impasse qui gangrène l’île. Si la mort rôde dans la majorité de ses nouvelles tout à fait originales et regorgeant de suspense, c’est que, comme l’apprend l’entrefilet au seuil de la nouvelle « La boue sur les chaussures » : « La Mort ici se confond avec le Quotidien, le Cauchemar avec la Réalité comme si les frontières, sous l’action d’un génie malfaisant, avaient été abolies. Encore une nouvelle à la Hitchcock où l’épouvante augmente graduellement jusqu’à devenir insupportable. »
Le pouvoir et ses abus, les manèges politiques et les dérives des politiciens, la censure et la dictature, autant de sujets abordés avec verve et vélocité dans Les Nouvelles interdites (1989), Le Sorcier qui n’aimait pas la neige (1995) et dans ses romans Claire de Mambo, 1990, À l’angle des rues parallèles et Le Diable dans un thé à la citronnelle (1998). Par son ironie percutante, son humour époustouflant, Gary Victor pourrait évoquer un Dany Laferrière qui, étrangement, ne mentionne pas ce compatriote pourtant « frère d’âme » dans ses nombreuses conversations avec Bernard Magnier (J’écris comme je vis, édité simultanément à Montréal chez Lanctôt et en France chez La Passe du vent en 2000). L’écriture vertigineuse, spiraliste, de Gary Victor dépasse largement celle d’un Laferrière et si ce dernier trouve un ré-éditeur (Le Serpent à Plumes) pour chacun de ses romans antérieurement parus au Québec, Gary Victor se débrouille lui-même en créant son propre site web. Nous y découvrons comme il le faut son CV, mais ce paroleur insolent ajoute qu’il s’agit d’un CV « viagra » ! Il prend soin d’insérer la liste de ses nombreuses activités professionnelles, de ses publications, etc.
Cette page réelle, il l’a en quelque sorte doublée d’une page virtuelle d’un dénommé Albert Buron qui ne se gêne pas pour nous initier à ses convictions politiques profondes, aussi sacrilèges et subversives soient-elles. Sur (www.haitiglobalvillage.com), l’internaute peut consulter entre autres la « gazette » d’Albert Buron qui se présente comme : « Politologue, Sociologue, Journaliste, Psychologue, Professeur, Père de la Doctrine du Sétoupamiste, Candidat de la majorité sétoupamiste silencieuse, Président fondateur du MIAOU, Mouvement pour l’amour Originel et Universel, Futur Président de la République ». Le Sétoupamiste (déformation du créole « c’est tout pas même« , « ce n’est tout de même pas vrai… »), et le mouvement doté d’un nom-sigle MIAOU, l’onomatopée du chat. Créature catine, le persifleur se prétend tantôt chat, tantôt singe. Dans « Vive le singe », il cite Wagner : « Descendre du singe n’est rien… L’important ce n’est pas d’y remonter. Nous, nous y remontons fièrement… », et ce même auteur persiflage de se moquer quelques lignes plus bas du complexe de grandeur de nombre d’Haïtiens en ces termes : « Moi, Albert Buron, descendant d’un authentique général affranchi, est fier d’annoncer avoir découvert le matin du 29 mars 2001, une excroissance poilue au-dessus de l’anus, laquelle excroissance a été identifiée sous le sceau du secret par le médecin (affilié au MIAOU) comme une queue. »
Si la littérature haïtienne vacillait entre deux pôles, celui des récits tragiques (Jonassaint, Des romans de tradition haïtiennes, sur un récit tragique, L’Harmattan, 2002, 2 tomes) et celui de la dérision totale (Dany Laferrière), il est clair que Gary Victor en constitue le point-limite. Criant « à la forfanterie« , Albert Buron se dit « fer de lance d’une révolution prolétarienne » et dans « Sur la vérité, je pète« , il accuse les Haïtiens d’être des « sousous« , des « frotte-manches« . Les anciens colonisateurs sont tout aussi bien traînés dans la boue sous la plume de cet écorché-vif qui ne souffre point d’un complexe de Toussaint (10). À en juger l’extrait suivant : « Le blanc nous a baptisés pour mieux s’abreuver de notre sang sur l’habitation coloniale de même qu’il veut nous faire adopter des valeurs qui signeraient notre arrêt de mort ! »
Son humour abrasif, traitant d’Aristide d' »archevêque » qui foule aux pieds l’éthique, la vérité et la morale, ses pages imprégnées d’ironie mordante, voire d’indécence annoncent une troisième voie de littérature diasporique haïtienne, résolvant les handicaps éditoriaux.
Cependant, pourra-t-il impunément cracher ses pages aux propos vitrioleurs ? Les présentant à des amis haïtiens en exil en Belgique, j’ai pu constater à quel point ils étaient indignés de ces « virtuosités virtuelles » sur le Net, assertions scandaleuses qui risquent de se répandre exponentiellement par la diligence même des surfeurs. Bien que Victor se proclame auteur, donc jouant à fond le « mensonge romanesque », et nous confirmant ce que Glissant appelle « l’autodérision » bien antillaise, ses visions de sa « société en mutation » et de ses Haïtiens qui « régressent » sous des régimes avilissants sont difficiles à digérer par des Haïtiano-philes qui jugent à l’aune du véridique ses écritures virtuelles.
III. De l’économique au mental
Glissant n’oublie jamais que cette question d’un Tout-monde est de nature éminemment économique. Lui qui a tant œuvré pour que les petits peuples, « ceux qui vivent à la face cachée du monde », voient à présent une nouvelle menace, celle d’une croissante inégalité entre les pays du Nord et les pays du Sud, les premiers ayant accès aux nouvelles techniques de communication, les derniers, beaucoup moins. En même temps, Glissant entrevoit l’énorme ouverture du monde.
Chamoiseau à son tour pèse les pesanteurs de cette néo-colonisation à l’échelle planétaire que sont l’économie ultra-libérale et la globalisation. Cependant, à la question de savoir quelles pistes il voit pour « échapper à la pesanteur de la mondialisation », « Cham » répond : « On a l’impression (…) que tout le système de la mondialisation se fait essentiellement sur la base des grandes forces capitalistes et financières, mais je suis persuadé qu’en réponse à cette négativité de la mondialisation, il y a des dynamiques particulières, que nous ne savons pas encore voir, parce que nous n’avons pas encore refondé notre regard (…). Nous sommes dans l’espace intermédiaire de tumultes et d’effondrements qui devraient donner naissance à d’autres valeurs et à d’autres systèmes sociaux avec des dynamiques que nous ne pouvons même pas imaginer (…). » (Chamoiseau, Les périphériques vous parlent, n° 13).
Si on a raison de s’enthousiasmer devant les énormes possibilités d’enrichissement et de contact, il est frappant que Glissant, Chamoiseau et Hyvrard (et tant d’autres) craignent que le Divers décroisse, pour prendre en bouche la phrase prophétique du visionnaire exotique, Victor Segalen.
L’économique étant forcément lié au mental, à la perception et à la construction d’images mentales des individus et des peuples qui nous entourent, les auteurs antillais se font fort de brandir une fois de plus l’éventail de la « créolité », espoir et message pour tous.
Cet imaginaire, c’est exactement ce que Glissant, d’essai en essai, établit : du Discours antillais (1981) à la Poétique de la Relation (1990) et à son Traité du Tout-monde, il réaffirme que l’individu humain est foncièrement « hybride », « métis », et donc « ouvert à la relation ». Ceci peut bien sonner « utopique », niaiserie face à la guerre contre l’Irak qui nous obsède à l’instant où nous rédigeons ces pages ; force est de constater que les Africains en diaspora que sont les Antillais (comme Glissant le démontra dans son dernier roman en date, Sartorius, le roman des Batoutos, 1997) ont toujours cru à la force de la culture, et au fait que les arts et la littérature en particulier sont une « arme libératrice » (Césaire). Que les écrits des auteurs peuvent changer le monde, mobiliser des masses, modifier les mentalités, voilà ce que Glissant et Chamoiseau croient fermement. Dans Introduction à une poétique du Divers (1996), Glissant proféra : « Une des tâches les plus évidentes de la littérature, de la poésie, de l’art est de contribuer peu à peu à faire admettre inconsciemment aux humanités que l’autre n’est pas l’ennemi, que le différent ne m’érode pas, que si je change à son contact, cela ne veut pas dire que je me dilue dans lui… Ce n’est plus là rêver le monde, c’est y entrer. »
Pour lui, il est clair que nous vivons plus que jamais dans une totalité-monde, dans des sociétés transfrontalières où les identités réduites à la seule origine (langue, ethnie, origine géographique…) sont minées, voire obsolètes faces aux réalités multiculturelles et multi-ethniques. Le culturel rencontre de manière inévitable voire égalitaire le politique, tant la littérature dévoile les limites et les libertés de cette nouvelle donne identitaire.
L’accent sur l’imaginaire, les propos pacifistes mentionnés ci-dessus donnent la mesure d’une vision glissantienne qui perçoit l’œuvre d’art comme contrepoids salutaire et urgent dans une ère de globalisation.
Président du Parlement International des Écrivains à Strasbourg (abritant Salima Nashreen, Salman Rushdie, et d’autres victimes de « fatwa »), Glissant est rejoint par Chamoiseau qui considère Internet comme catalyseur d’une prise de conscience à l’échelle globale : il y prévoit « une grande dynamique d’association » en fonction de structures d’imaginaires particulières : « Avec l’internet, des communautés se créent de manière complètement erratique et sur des modalités qui ne sont pas celles des familles auparavant, c’est-à-dire le lien de parenté, la langue, la nation, etc. Donc, nous aurons des communautés de plus en plus imprévisibles qui vont s’agglutiner en fonction de valeurs, de structures d’imaginaires particulières. » (Les périphériques vous parlent, n° 13)
Moins pessimiste que Glissant qui ne voit que spoliation du devenir et uniformisation engendrée par la globalisation, son héritier spirituel recommande pourtant à son tour la vigilance : « Il y aura une telle modification des références traditionnelles que nous pouvons avoir des régressions épouvantables. Les ethnicismes, les identités closes, les purifications ethniques, les nationalismes étroits, les angoisses sectaires et intégristes proviennent du fait que justement nous avançons vers des modalités sociales et de mise en relation des peuples qui vont créer de nouvelles identités et de nouvelles sociétés devant lesquelles nous sommes encore démunis. Nous n’avons pas encore l’imaginaire qu’il faut pour appréhender cet espace qui sera complètement neuf (…). » (Les périphériques vous parlent, n° 13)
IV. Conclusion
Le @-mail et les « chat-lists », les sites URL et les créations d’auteurs en ligne prolongent certes dans un ordre « inrangeable » une littérature diasporique à l’image même des auteurs qui se clament enfants d’Anansi, l’araignée des contes africains qui tisse ses fils et relie les différentes îles de l’archipel caraïbe, les reliant aux continents. Enfants d’Anansi (selon un proverbe ghanéen qui a transmigré au Nouveau Monde par la traite), internautes zélés voire accros, les surfeurs îliens se communiquent d’un bout de planète à un autre, prônant cette « diversalité » (contamination de l’universalité et du « Divers » ségalien) proclamée fièrement par Chamoiseau.
À la veille du bicentenaire de la l’indépendance haïtienne, on ne peut qu’espérer qu’un nouveau saint d’Internet soit couronné, un Papa Legba qui « ouvre les barrières », et qui indique de nouvelles « autoroutes du savoir » et d’espoir. Tant il est vrai que ce dieu vaudou des carrefours, ensemble avec le vieux conteur créole, a été remplacé par des adeptes de cybercafés qui s’asseyaient autour de l’écran allumé pour prendre « la mesure du monde ».

* Sur l’auteure : http ://lib.ua.ac.be/AB/a5054.html
1. Avec Bertène Juminer (Cayenne), Delver Gerard et Patrick Chamoiseau (Martinique), Edouard Glissant plaide pour un développement durable de l’archipel caraïbe et pour un tourisme écologique qui respecterait les derniers coins de forêt vierge. Il souligne la nécessité pour les DOM-TOM d’envisager d’autres modes et d’autres cultures agricoles, afin de s’affranchir des insidieux rapports dominants sur le marché alimentaire : « Que la Martinique se proclame et se maintienne, d’un seul tenant, terre biologique et de clarté. Cessons de croire à produire des denrées invendables, mal protégées, dont le sort dépend des politiques changeantes décidées ailleurs. Ne traînons plus de rajustements en banqueroutes, de subventions en démissions. Cherchons dans l’ailleurs du monde les endroits où des produits que nous aurons voulus, aménagés, réalisés selon notre propre détermination, pourraient être proposés et acceptés (…). » (Glissant, 1997 : 277)
La « dépendance de Bruxelles » aiguise la conscience antillaise d’un rapport apparemment inextricable entre les ex-colonies et la France. Lui qui avait rêvé dans les années 1970 et 80 d’une « fédération caribéenne » (un peu comme le CARICOM pour les Antilles anglophones), revient sur les barricades pour préconiser une économie saine à petite échelle, des cultures vivrières en accord avec l’univers et la culture créoles (les patates douces au lieu des pommes de terre importées, des bananes).
2. http://www.arts.uwa.edu.au/MotsPluriels/MP1901index.html
3. Voir Kathleen Gyssels, Du paratexte pictural dans Un plat de porc aux bananes vertes (André et Simone Schwarz-Bart) au paratexte sériel dans Écrire en pays dominé (Patrick Chamoiseau), in French literature series, 29, (2002), p. 197-213.
4. Je renvoie à une discussion que nous avions à Aachen, lors du Congrès des Africanistes allemands (20-22 mai 2002).
5. « The Art of Storytelling », par Stephanie Hinton, http://www.palli.ch/~kapeskreyol/ewop/storytelling.html
6. http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/boutures/
7. http://www.tanbou.com/2003/
8. http://www.interfrancophonies.org/
9. http://www.globenet.org/periph/journal/13/fr1304.html#L33
10. Par complexe de Toussaint, Glissant entend le miroitement identitaire d’Afro-Caribéens qui, en compensation de figures tutélaires et de héros nationaux, s’inventent des ancêtres glorieux à l’image du meneur de révolte légendaire en Haïti, l’esclave Toussaint Louverture.
///Article N° : 2857

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