D’un PANAF à l’autre : sauver les mémoires et partager dans la durée

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De retour d’Alger, l’écrivaine ivoirienne Tanella Boni livre ses impressions sur le Festival culturel panafricain d’Alger (PANAF) 2009 qui s’y est tenu du 5 au 20 juillet.

Le lundi 20 juillet 2009, les lampions se sont éteints sur le PANAF 2009 dans la salle Atlas, au cœur d’Alger, là où le 5 juillet 1972, Miriam Makéba avait donné un concert mémorable. L’ombre et la voix de la diva ont plané sur la cérémonie de clôture, dans une salle pleine à craquer et par moments électrique.
Au même moment, une dizaine de spectacles de musiques et danses se déroulaient ailleurs à partir de 20 h (Esplanade OREF et SAFEX à Alger mais aussi Place centrale de Draria, APC de Kouba, Boumerdes, Annaba, Oran, El Kettani, Tipaza…). Le deuxième PANAF se caractérisait ainsi par sa décentralisation et le déroulement parallèle de nombreux festivals parfois sans passerelles les uns avec les autres, parfois plus ou moins intégrés : festival de danses, musiques, cinéma, bande dessinée… Alger et d’autres villes du pays ont vécu leur PANAF avec la présence successive de vedettes internationales ou de groupes anonymes qui avaient du talent à revendre. Pour ma part, le PANAF 2009 m’a permis de découvrir la richesse et la diversité culturelles de pays que je connais à peine mais aussi de l’Algérie. Du coup, on se surprend à penser (car on n’y pense pas souvent) qu’il s’agit d’un pays immense faisant frontière avec la Mauritanie, le Mali et le Niger et d’autres pays limitrophes. Cela se voit et s’entend dans certaines expressions culturelles. Preuve que la pigmentation de la peau ne peut être un critère suffisant pour parler de « l’Afrique noire » ou de celle « du Nord ». Espérons que le PANAF aura permis de battre en brèche des idées reçues, de ce point de vue.
Des stars et non des moindres comme Alpha Blondy et Papa Wemba, annoncés au départ, ont manqué le rendez-vous. Magic System, le 8 juillet, semble avoir fait un tabac à Oran. D’autres vedettes comme Youssou Ndour, Ismael Lô, Rey Lema, Salif Keita, Manu Dibango ou Khaled ont mis l’Esplanade Ryad El Feth en effervescence et c’est peu dire. Le jour où Khaled devait se produire, le dimanche 19 juillet, il fallait se lever de bonne heure ce soir-là pour trouver une place où garer une voiture autour de l’esplanade indiquée. Les forces de l’ordre étaient débordées par la marée humaine. Ainsi musiques, danses et théâtres étaient plus visibles et audibles que d’autres expressions artistiques car concerts et spectacles eurent la part belle. Le cinéma et les arts visuels semblent avoir été moins visibles. L’aspect populaire et festif du PANAF se déroulait tous les soirs sur les places publiques, là où une foule de spectateurs pouvait communier à la fête.
Entre-temps, notre ancêtre australopithecus afarensis nommé(e) Lucy (en souvenir d’une chanson des Beatles, semble-t-il) avait débarqué(e) au Musée du Bardo. Nous lui avons rendu une visite méritée pendant que certains s’interrogeaient sur l’authenticité de ses vieux os, comme j’ai pu le lire. Mais un écrivain algérien, Djamel Mati, devait être plutôt heureux, lui qui venait de publier aux éditions Alpha LSD, un roman au titre évocateur dans lequel Lucy rencontre, dans les années 70, le petit-fils de Charles Darwin et lui fait vivre une aventure extraordinaire, celle de l’histoire de l’humanité, des origines au 21ème siècle où de graves menaces écologiques sont à l’ordre du jour…
Au Musée des Antiquités, non loin de là, Zaphira Yacef Saadi présentait « Mother Africa » pendant la dernière semaine du PANAF. Le texte qui accompagne l’exposition est en grande partie un dialogue entre une fille (l’artiste) et son père. Parmi ses tableaux en miniature où elle peint sa vision de l’Afrique d’aujourd’hui, elle rend hommage, aussi, à Miriam Makeba et à des personnalités, qui, dit-elle, comptent, comme le Mahatma Gandhi et Nelson Mandela. D’autres artistes, photographes et peintres avaient investi le Musée National d’Art Moderne et Contemporain d’Alger (MAMA) où l’Afrique, du Sud au Nord, se rencontrait dans le même espace qui semble désormais ouvert à ce dialogue nécessaire. Ce musée expose « Mesli l’Africain », qui, en tant que « responsable des arts plastiques pendant le Festival Panafricain de 1969 », comme il le dit dans une interview, avait déjà entamé ce dialogue. Il suffit de voir les formes symboliques dont se nourrit sa peinture pour s’en convaincre.
Je n’oublie pas la série des colloques et débats organisés dans chaque discipline. Ils se déroulaient parallèlement aux festivités et en vase clos. Chaque colloque tenait son propre discours. Il n’y a pas eu de rencontre entre universitaires, artistes, écrivains et experts, toutes disciplines confondues, venus du monde entier. Chacun prenait part à son débat en oubliant parfois tous les autres. Des participants prenaient le risque de passer d’un colloque à l’autre, manquant tel débat ou telle conclusion. Il a fallu que je m’échappe tous les jours ne serait-ce qu’une matinée ou une après-midi pour être dans une salle à la Bibliothèque Nationale où se tenait le colloque Frantz Fanon, à l’Hôtel El Aurassi où se réunissaient les cinéastes ou au Palais de la Culture où il y avait des historiens, des leaders d’opinion ainsi que des témoins de la lutte pour l’indépendance des pays lusophones. A ce colloque, Marcelino Dos Santos, poète et homme politique, membre fondateur du FRELIMO, a dit sa part de vérité.
Cette partie moins festive du PANAF n’en était pas moins l’une des plus instructives où les générations pouvaient se côtoyer ou porter la parole les unes des autres. Le public a eu l’occasion, plus d’une fois, de voir et d’entendre des héritiers et des passeurs : les enfants Fanon, la fille Nkrumah, Jacqueline Ki-Zerbo… Les uns et les autres ont, naturellement, leurs propres pensée et activité, mais, à l’occasion du PANAF 2009, ils étaient là pour témoigner de la pensée et de l’oeuvre d’un père, d’un ami, d’un mari. Kathleen Cleaver que j’ai rencontrée à table par deux fois, et d’autres venus des Etats-Unis, faisaient partie de celles et ceux qui avaient une expérience et des idées à faire partager.
De nombreux écrivains ont pris part au symposium sur les littératures africaines. On pouvait déplorer l’absence de quelques grands écrivains. Certains, comme Bernard Dadié, avaient fait un tour à Alger au début du PANAF et étaient rentrés chez eux. Madame Khalida Toumi, ministre de la Culture, a ouvert ce symposium par un discours enthousiaste et plein d’espoir. Puis, après une introduction de Caya Makhelé représentant le magazine Continental, les trophées du Prix Continental 2009 ont été remis aux lauréats. Rachid Boudjedra (Algérie) a obtenu le prix du meilleur auteur masculin ; Nafissatou Dia Diouf (Sénégal), le prix du jeune espoir. Le prix de la meilleure auteure au féminin m’a été décerné.
L’organisation des débats m’a laissée sur ma faim. Que peut dire un écrivain en cinq minutes ? Et pourquoi tant d’écrivains muets dans la salle ? Sur ce sujet je devrais me taire comme tout le monde. Beaucoup d’autres questions sont restées en suspens et l’insatisfaction ne se disait qu’en aparté même si quelques réactions se sont exprimées dans la salle. La conférence d’André Brink, le 17 juillet dans la matinée, m’a réconciliée avec le symposium tel que je l’attendais.
De là où je me trouvais, dans une résidence d’écriture éloignée du centre d’Alger et hautement surveillée, je me suis fait une idée du PANAF par ce que j’ai pu voir et vivre mais aussi par les récits de femmes et d’hommes que j’ai croisés par hasard ou que j’ai côtoyés au cours de ma résidence. Celle-ci n’était pas une « prise d’otages », nous avons parfois plaisanté à ce sujet. Nous étions là pour écrire. Rien que la résidence en elle-même valait tout un roman et bien plus. Une dizaine d’individualités fort différentes les unes des autres, rassemblées en un même lieu, dans le même temps, en compagnie d’écrivains qui n’étaient pas en résidence, de quelques conteurs, musiciens, universitaires, des organisateurs de la résidence et d’autres personnes, cela peut créer une surprise de taille, chacun étant libre d’écrire ce qu’il veut, dans la limite du nombre de signes suggéré par Samia Zennadi et Karim Chikh des éditions APIC. Un livre collectif est attendu, dont la publication est prévue pour le prochain salon du livre d’Alger, en octobre. Pour celles et ceux qui le souhaitaient, ils pouvaient faire une escapade de jour comme de nuit, en prenant la peine de dire où ils allaient, quel chauffeur les conduisait et par quel moyen ils se déplaçaient.
Mais il n’était pas nécessaire d’aller à Alger-centre pour voir et entendre des échos du PANAF. Car celles et ceux qui ont été témoins du PANAF 1969 ne manquaient pas l’occasion de le comparer à celui de 2009. Des critiques acerbes et des sautes d’humeurs se sont fait entendre çà et là. A propos, par exemple, du « village des artistes », l’appellation « Guantanamo » a circulé. Plaisanterie ? Ce village était situé à une dizaine de minutes en voiture de notre résidence. Nous avons pu y faire un tour. Là étaient logés la plupart des artistes venus de tout le continent. Certes, cette résidence flambant neuve, à l’allure d’une cité universitaire colorée, surveillée, est éloignée du centre-ville mais construite avec toutes les commodités. J’ai vu des marchés improvisés mais aussi des boutiques, une cafétéria, un restaurant, des salons de coiffure, une salle équipée de 72 ordinateurs où l’on pouvait avoir accès à l’Internet, une salle pour les répétitions… J’ai constaté que la vie s’organisait à cet endroit et j’imagine que des rencontres ont pu se faire par-delà toutes sortes de frontières y compris celles des langues.
Ainsi, le deuxième Festival Culturel Panafricain semble avoir non seulement tenu ses promesses mais aussi ressuscité les souvenirs du premier PANAF pour le partage avec les générations qui ne l’ont pas vécu, comme pour léguer l’essentiel de l’héritage d’une pensée et d’un engagement culturels en lutte contre le morcellement de l’Afrique, comme pour sauver tout un continent de l’oubli de lui-même. De ce point de vue, le mot « renaissance » a été souvent utilisé pour traduire cette idée. Mais je le prends avec des pincettes. Tout au long de ce Festival panafricain, j’ai entendu ce mot mille fois, dans des discours officiels mais aussi des conversations, comme ce dimanche 19 juillet vers 14h. Nous étions trois à avoir fait une escapade en plein midi et chacun avait une course à faire. Assise à la terrasse d’un café à la place Audin à Alger-centre, dans l’attente d’un chauffeur qui devait nous ramener à notre résidence, un inconnu m’a raconté ses souvenirs du PANAF 1969. Oui, il se souvient encore de la voix de Miriam Makeba, de sa présence incontournable et de tous les Américains qui avaient pris part à l’événement. Il se souvient aussi de l’enthousiasme des Algérois qui ont vécu la joie dans l’âme l’Afrique en effervescence par ses chants, ses danses, son cinéma et tous ses arts « flamboyants », m’a-t-il conté. A ses yeux, les deux PANAF ne se ressemblent pas. Le deuxième a mis l’accent sur la décentralisation et les activités parallèles. Mais, au fond, c’est l’époque qui a changé : « les gens vivent au jour le jour dit-il, ils ont d’autres problèmes immédiats à régler. En 1969, on rêvait encore de libération et on pensait’ Afrique' ». Des écrivains et des visiteurs que j’ai côtoyés à notre résidence des auteurs située à 42 km d’Alger du côté de Zéralda ont, de temps en temps, laissé tomber un mot, une phrase, fait part de leurs souvenirs concernant le premier PANAF. Les témoins en parlent toujours avec beaucoup d’émotion et un vrai enchantement. La question qui est revenue inlassablement est celle-ci : « Pourquoi avoir attendu si longtemps, quarante ans, pour donner suite au premier PANAF ? ». Le moins qu’on puisse dire c’est que les mémoires des témoins sont loin d’oublier les bons souvenirs du PANAF inaugural.
En ce qui concerne le présent PANAF auquel j’ai pris part au cours de ma résidence d’écriture, c’est l’Afrique du Sud au Nord, de l’Est à l’Ouest, qui a honoré, malgré quelques défections et des absences remarquées, ce grand rendez-vous de l’histoire, de la mémoire, de l’imaginaire, de la créativité foisonnante si riche et si contrastée. La forte personnalité de Madame la ministre de la Culture n’a échappé à aucun invité ou festivalier. Elle a tenu à nous rendre visite dans notre résidence. Elle a partagé un repas avec nous en compagnie d’autres invités. Elle est restée jusque tard dans la nuit, elle a écouté nos lectures. Allant d’un lieu à l’autre, Madame la ministre martelait ses convictions profondes, à l’ouverture de chaque colloque, en faveur du dialogue et du partage nécessaires en Afrique et par tous les enfants d’Afrique présents sur le continent ou dispersés à travers le monde. Et, en littérature, rééditer 200 titres en Algérie, tous genres confondus, afin qu’ils soient disponibles dans les bibliothèques et que les auteurs soient mieux connus, il fallait y penser à l’occasion du PANAF…
Le Festival Culturel Panafricain d’Alger était une gageure. Il fallait réussir l’entreprise de main de maître. Et il y avait une maîtresse d’œuvre à la barre. Nous l’avons entendue et vue à l’œuvre. La fête vient de fermer ses portes. Chacun espère qu’après l’effervescence due à l’évènement PANAF les résolutions prises dans la foulée, les initiatives annoncées ainsi que le dialogue amorcé sur tous les fronts auront une suite dans la durée.

Alger, 21 juillet 2009///Article N° : 8786

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Les images de l'article
première soirée en résidence © Tanella Boni
Hopamin et Zaphira Yassef Saadi devant le portrait de Gandhi © Tanella Boni
Résidence des artistes à Zéralda © DR
Tanella Boni en visite au festival de BD à la SAFEX © DR
Quincy Troupe (ami de Miles Davis), en lecture à la résidence des écrivains © Tanella Boni




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