D’une pierre deux coups, de Fejria Deliba

Géographie de l'amour

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En avant-première au Panorama des films du Maghreb et du Moyen-Orient et en sortie le 20 avril dans les salles françaises, D’une pierre deux coups, premier long métrage de la comédienne Fejria Deliba, est une réussite qui mérite le même succès que Fatima de Philippe Faucon.

Zayane a 75 ans. Elle a onze enfants qui ont grandi et n’habitent plus avec elle mais dont certains continuent de lui demander ceci ou cela. Ce jour-là, elle doit faire à manger, garder les petits enfants, etc. Elle est confinée dans un appartement d’une Cité dont elle ne sort jamais. Au-delà, c’est la jungle. Mais voilà qu’un faire-part de décès va la faire partir à la recherche d’un carton laissé à son intention et qui la ramène à l’époque de l’Algérie coloniale où elle était domestique chez un couple de colons… Analphabète mais pas bête, Zayane (l’excellente Milouda Chaqiq, alias Tata Milouda, la slameuse du groupe Grand Corps malade, cf.[portrait n°10767]), va faire son chemin, se tromper, se faire aider… tandis que ses enfants se regroupent dans son appartement, inquiets de son absence et de son mot laconique : « je pars ». Zayane s’échappe à l’air libre, les enfants reviennent tous dans cet espace restreint où ils vont découvrir le secret de sa vie…
Le film tient sur une journée mais le temps en est immense : celui d’une vie, d’une famille, de l’Histoire entre la France et l’Algérie. Filmée par son amie Amel (Brigitte Roüen), Zayane prend la caméra : elle sait y faire, elle l’a utilisée, autrefois, pour donner des nouvelles, pour communiquer avec l’absent. Albums de photos et films ponctuent le récit car l’image fabrique des souvenirs qui donnent le courage de vivre. Même si elle n’a pas choisi son destin, Zayane n’est pas une victime, une femme souffrante : « Il faut faire pour ne pas regretter ! », dit-elle. Son jeu en retenue n’est pas sans rappeler Soria Zeroual qui interprétait Fatima dans le film éponyme de Philippe Faucon – à la fois forte et fragile. Elle se débrouille, offre bonbons et gâteaux pour remercier de l’aide apportée. Déterminée, elle n’hésite pas à transgresser les interdits, se venge contre un camionneur agressif, pique des fleurs, donne une gifle… et va, soutenue par la franchise d’Amel, jusqu’au bout de sa mémoire.
Le comique n’est jamais loin, mais il n’est pas appuyé, même dans l’hilarante scène avec le policier (Bernard Blancan). Forte de sa grande expérience de comédienne, Fejria Deliba est trop consciente de l’importance de conserver de la distance pour tomber dans l’excès : elle travaille plutôt la sobriété, la finesse, la subtilité.
Pour incarner la famille, elle réunit une pléiade de bons acteurs maghrébins qu’elle connaît pour avoir partagé des plateaux de tournage. Si leur diversité de comportements face au hidjab ou aux interdits ne sonne pas clichés, c’est que cet état des lieux se fait en douceur, en intelligence, dans une choralité instable qui soutient la tension. La musique, composée par l’Orchestre National de Barbès, concourt à l’unité du récit, lequel tient paradoxalement sur une dualité marquée par un montage parallèle entre la virée de Zayane et le regroupement de la fratrie. C’est ainsi que le film fait d’une pierre deux coups : de cette géographie duelle émanent les deux champs d’une même vision, traversée non d’oppositions mais de contradictions où tout se recoupe et se rejoint. C’est l’amour qui fait la jonction, ce rapport à l’intime qui ouvre à la tolérance au-delà des silences et des certitudes qui figent les relations. C’est alors que la grande Histoire résonne des échos des êtres qu’elle tend parfois à oublier, et que l’unité d’une même émotion se réalise au sein de la fratrie à laquelle la réalisatrice vient finalement se joindre.

///Article N° : 13560

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