E à la gloire de nos pays au bout du petit matin…

L'hommage d'un Haïtien à Aimé Césaire.

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Aux futurs, à ma femme et à ma belle-famille de Martinique

Cet homme fut une nation. Ainsi parlait Lamartine de Toussaint Louverture. Ainsi je pense lorsque je pense à Aimé Césaire. Papa Césaire, disent les Martiniquais jeunes et vieux.
Cet homme fut une nation. Comme Louverture qu’il affectionnait et campait dans un de ses livres de référence. Tous ses livres sont de référence ! Aimé Césaire, Louverture du vingtième siècle, le vieil homme de plus de quatre-vingt dix ans qui vient de s’en aller commence à peine à vivre. Dans nos têtes et dans nos cœurs. Nous, de même misère, de même poulpe. Haïti, Trinidad, Jamaïque, New-York, Paris, Dakar, Sénégal, Barbade, Iles turques. Accommodez-vous de moi. Je ne m’accommode pas de vous. Aimé Césaire, un seul nom, un seul homme, pour dire un peuple, un pays, une histoire, une autre manière de faire l’histoire post-coloniale, une issue négociée à la mort blanche du colonialisme, la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, la Réunion et autres terres d’avenir. Aimé Césaire, rebelle et fondateur d’identités, de peuples, d’histoires, d’éternités.
Cet homme fut une nation. Forgeur de mémoires, il a élargi la Martinique à la vaste mesure du Congo-Brazzaville et ajusté les canons de la Citadelle du Roi Henri à sa Basse-Pointe. Passeur d’histoire, entremetteur de héros. Christophe, Lumumba. Le pays natal n’est certainement pas le sien mais le nôtre, le vôtre, le leur, tout à la fois, tous en même temps. Compas, non poignard. Souvenons-nous-en. Nous autres Haïtiens devons lui savoir gré d’avoir amené nos légendes, nos loas, nos coqs, nos matins, nos tambours, à tous les peuples, sous tous les cieux, dans toutes les langues. Eya Papa Tam-Tam-Tam. Grâce à vous, la citadelle de Christophe est aussi un bateau ivre doté de la vertu de descendre le morne à l’évêque pour aller mouiller ses fers de rive en rive. Merci papa Césaire.
Cet homme fut une nation. Non à la manière des pères de la patrie de son époque, hommes au totem-hyène, hommes au totem-léopard, hommes au totem-guédé nibo, sans honte, sans gêne, sans vergogne, gonflé de médailles, de sangs, de morts et de mensonges. Mais beau. Mais grand. Rêvant pour son peuple pain, gîte, espérance et la force de regarder demain. On comprend qu’il ait eu des mots durs à l’endroit des collègues intellectuels Haïtiens de sa génération. Nous n’aurions pas compris la valeur de l’action politique. Affirmative, évidemment, pas spéculative ou dilatoire comme on le dit si bien. Eclairée pas enténébrée. Nous n’aurions pas saisi la nécessité d’habiter le pays avec le peuple, mais pas seul, pas séparé, pas cloisonné, pas suspicieux, aimant, pas haineux, généreux pas rapace-vautour-vorace. Nous n’aurions pas laissé à ce cancer de Duvalier et ses tontons-macoutes le loisir d’habiter l’imaginaire du pays où la négritude…Vous connaissez le reste. Nous aurions Césairié la beauté à l’intelligence, Aimé cette foule bavarde et muette comme nous-mêmes.
Cet homme fut une nation. Jusqu’à son hospitalisation, il ne se lassait pas de son rôle d’accueillir ceux qui se présentaient à sa porte – son refus d’accueillir Nicolas Sarkozy, alors ministre, avait fait le tour du monde – connus, quidam, intellectuels, artistes, politiques, noirs, blancs, beurs… A condition de prendre un rendez-vous. Une photo-souvenir, un autographe, un entretien. Il compensait bien les problématiques relatives au sacré, à l’identité et à la mémoire qui traversent sa belle Martinique en s’offrant comme lieu vivant, parlant, infatigable, de pèlerinage et de mémoire vive.
Cet homme fut une nation. Je me rappelle la fois où je m’étais retrouvé tout près de lui, à deux pas de lui. C’était il y a quatre ans lors des funérailles de René Ménil, une autre grande figure de la Martinique étonnante, auxquelles j’ai eu l’honneur d’assister. Ma fiancée, aujourd’hui ma femme, avait remarqué et s’était amusée de mon enthousiasme, mes mains moites d’émotion, du seul fait de me retrouver près, si près du Grand et Eternel Césaire. C’est incontestablement l’un des plus beaux souvenirs à transmettre à mes enfants. Et, qu’ils sachent leur devoir à être dignes de la mémoire de Dessalines certes, je suis Haïtien, mais aussi, de la mémoire de l’une des plus grandes légendes du vingtième siècle : AIME CESAIRE.

Port-au-Prince, le 17 avril 2008///Article N° : 7519

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