Césaire, créateur et passeur de mots

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La mort d’Aimé Césaire a été annoncée ce jour, 17 avril 2008. Le poète et homme politique était hospitalisé à Fort de France depuis une semaine. Au cours de sa vie, il aura marqué son temps, influencé la pensée d’autres poètes, jeunes et moins jeunes, des écrivains et des chercheurs de toutes origines, d’Afrique, des Caraïbes, des cinq continents. L’histoire retiendra que le dernier survivant parmi les fondateurs de la négritude, mouvement littéraire et esthétique né dans les années 1930 au quartier latin, à Paris, s’est éteint ce jour après avoir éveillé bien des consciences, passé quelques étincelles d’espoir à celles et ceux qui en avaient besoin quand il le fallait et là où il le fallait.

Chez Césaire, le concept de négritude renvoie, comme il le dit lui-même, à « une somme d’expériences vécues qui ont fini par définir et caractériser une des formes de l’humaine destinée telle que l’histoire l’a faite : c’est une des formes historiques de la condition humaine. » (1) Cette condition est d’abord celle de groupes humains ayant subi toutes sortes de violences, oppressions et discriminations et qui, à un moment donné de leur histoire, ont pris conscience de cette vérité dont le mode privilégié d’expression est la poésie, laquelle dit ce besoin profond de rattacher les expériences vécues les unes aux autres.
« En Afrique, quand un ancien meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Ici, on ne peut paraphraser cette formule d’Amadou Hampâté Bâ. Il n’y a pas de bibliothèque qui brûle. Césaire voulait que l’on crée. Il souhaitait que l’on écrive. Il a écrit et laissé des traces et celles-ci ne brûleront pas parce qu’elles germeront dans nos mémoires et nous nous en souviendrons par images, par mots, par citations entières. Citer Césaire ne sera pas du luxe, ne fera pas partie de cette manière d’être précieux qui consiste à citer un grand auteur à chaque réflexion, à chaque minute, parce qu’on a envie de se faire voir, de montrer sa science infuse. De nombreux jeunes en Afrique, dans les lycées et les universités, partout où le poète est enseigné, continueront de chercher leur propre voie, dans le Cahier d’un retour au pays natal (1939), dans ses « poèmes les plus obscurs » (2), mais aussi dans ses discours les plus clairs. A propos de la clarté du discours – quand l’heure n’est plus au doute mais à l’utilisation intelligente et efficace des mots – il disait, dans le Discours sur le colonialisme : « …l’essentiel est ici de voir clair, de penser clair, entendre dangereusement, de répondre clair à l’innocente question initiale : qu’est-ce en son principe que la colonisation ? De convenir de ce qu’elle n’est point ; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit ; d’admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière, l’ombre portée, maléfique, d’une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence des économies antagonistes. » (3) La vérité de ces mots ne peut qu’éveiller les consciences les plus léthargiques. De tels mots, du vivant du poète, ont servi d’aiguillon dans les bibliothèques qui avaient besoin de textes qui réveillent de toutes sortes de sommeils. Chacun(e) continuera de voir clair dans l’obscurité de ces mots, de ces images ou sera séduit(e) par leur extrême clarté encore et toujours polysémique. L’œuvre du poète et de l’essayiste continuera ce travail entamé depuis longtemps, celui du passeur qui donne la flamme et s’écarte du chemin pour faire place net à celles et ceux qui prendront la relève parce qu’ils auront appris à voler de leurs propres ailes…
Dans les entretiens accordés à Françoise Vergès, Césaire avoue : « La poésie révèle l’homme à lui-même. Ce qui est au fond de moi-même se trouve certainement dans ma poésie. » (4) Mort à 94 ans, Césaire a passé plus d’un demi-siècle en politique. L’idée qu’il se faisait de l’avenir, sans doute à cause de sa longue expérience en tant qu’homme d’action mais aussi parce qu’il était profondément poète, me paraît tout à fait admirable. Je me rappelle cette exposition sur l’homme et l’œuvre que nous avons accueillie à Abidjan en 1996, au moment où j’étais vice-doyen à la Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines de l’Université de Cocody. Elle avait pour titre : « La force de regarder demain ». C’est d’abord cette force qu’il nous lègue aujourd’hui, nous qui semblons avoir un rapport si problématique avec demain. Remuer le passé ne suffit pas. Avoir commerce avec les temps à venir c’est déjà mieux comprendre aujourd’hui et préparer les réponses pour demain, lequel commence aujourd’hui – même, à la minute, à la seconde près. Car que valent nos discours et nos dires innombrables hors de toute création ? Si nous nous souvenons de ce verbe « créer » sur lequel insistait Césaire en 1947, au début de l’aventure de Présence Africaine, nous devrons aussi créer notre propre avenir, contribuer à le forger de toutes pièces par le savoir, par l’art sous toutes ses formes, par les mots, par les images, par la musique. Ainsi, Césaire nous aura passé la flamme de la dignité d’être nous-mêmes, d’hier à demain.

1. Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 1955, réédition 2004, p. 81.
2. Expression employée par le poète lui-même, voir Nègre je suis, nègre je resterai, Entretiens avec Françoise Vergès, Paris, Albin Michel, 2005, p. 47.
3. Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 1955, réédition 2004, p.9.
4. Nègre je suis, nègre je resterai, Entretiens avec Françoise Vergès, Paris, Albin Michel, 2005, p. 47.
17 avril 2008///Article N° : 7518

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