Editorial

Les chemins de la relation

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« Je t’insulte Occident
Mais c’est toujours doucement
Que je t’insulte –
Car toi et moi
C’est comme du sang
Qui vadrouille… »
Sony Labou Tansi, La Vie privée de Satan

On a pas fini de reparler du 11 septembre. Ceux qui n’y ont vu qu’un petit malheur face aux grands malheurs des pays du Sud se sont bornés à la lorgnette d’une douteuse comparaison. La destruction des Tours jumelles pose plus crûment qu’aucun autre événement la question du fondamentalisme contemporain – et à travers lui celle de la religion et du sacré.
Le Sud rappelle à l’Occident sécularisé qu’il ne peut évacuer aussi facilement les questions immémoriales, qu’il ne peut refuser de les penser. Nous ne revendiquerons bien sûr aucune légitimité pour le terrorisme aveugle et ne nous alignerons surtout pas sur les « c’est bien fait pour eux » entendus par-ci par-là. Reconnaissons simplement qu’il participe, parmi un ensemble de démarches moins spectaculaires comme les forums anti-mondialisation, d’un questionnement essentiel posé au Nord dans sa propension au suicide mondial.
Les observateurs ont insisté sur le fait que le 11 septembre venait rappeler aux Etats-Unis qu’ils ne sont pas seuls et ne peuvent prétendre dominer économiquement la planète sans une responsabilité écologique et géopolitique qui dépasse leurs seuls intérêts. Combien de temps pourrons-nous continuer, sans mettre en danger le monde, à jouer les Narcisses ? Car confondre son image et soi-même revient à évacuer ce tiers présent, cet autre dérangeant, le hors-norme, l’étranger en soi ou dans la société, le différent. C’est « l’axe du Mal » : on définit la cible, on diabolise des nations (le public comprendra des peuples) qui vont incarner ce qu’on refuse. Et on déclenche la violence.
Dès lors, les cultures de l’ailleurs posent face à cette négativité racine de violence un immense défi : elles contraignent les cultures du Nord à se regarder de l’intérieur. C’est quand on s’interroge sur sa propre identité qu’on peut se reconnaître en l’autre. Le cinéma joue en cela un rôle primordial : l’image rompt le narcissisme ; elle restaure le miroir. On se reconnaît en reconnaissant l’autre en soi. Le cinéma repose ainsi la question du tiers absent et remet sans cesse sur la table la question du sacré.
Ce qui fait des kamikazes du 11 septembre des combattants d’arrière-garde, c’est le manque d’abstraction de leur vision de Dieu, et en cela leur manque de modernité. Le cinéma, au contraire, restaure le mythe, l’incertitude, le doute, il interroge les valeurs, questionne l’amour, la part divine en chacun. Qu’il s’agisse d’en dénoncer les déviances et les abus ou d’en magnifier l’empreinte culturelle, les cinémas d’Afrique, en se saisissant des religions et des croyances, mettent l’accent sur la part manquante de l’individu. Plutôt que de remplir, de bourrer, d’étouffer pour conjurer l’angoisse du vide, les cinémas d’Afrique acceptent l’écart du miroir, osent poser la question du sacré, pour conjurer la négativité. Loin de prêcher pour ou contre une chapelle, ils ouvrent ainsi une fenêtre, celle du dépassement de l’illusion, celle de la reconnaissance de l’autre et de la relation possible entre les humains.
Le sujet est immense et nous comptons bien revenir sur la question du sacré dans les expressions culturelles africaines. Ce dossier est une étape, une contribution proposée par le Festival Racines noires (avec qui nous avions déjà publié en 2001 « La geste musicale dans les cinémas noirs », Africultures n°37 et que nous avions accompagné en 2000 avec le dossier « Acteurs noirs » – Africultures n°27). Il documente un sujet méconnu dans le domaine du cinéma, avant les plus amples réflexions qu’induisent les brûlures de ce début de siècle.

///Article N° : 2157

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