Editorial

L'arme culturelle

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« Ma danse et mon rire, dynamite délirante, t’éclateront comme des bombes ».
Léopold Sédar Senghor
Œuvre poétique, Le Seuil, rééd. 1990, p. 224.

Le footballeur camerounais Roger Milla esquisse quelques pas de makossa en pleine coupe du monde après avoir marqué un but. Nelson Mandela se met à danser à l’annonce des résultats des élections qui font de lui le premier président noir d’Afrique du Sud… Les Noirs ont « le rythme dans la peau » ? Cliché méprisant ! Ne revendiquent-ils pas plutôt ainsi une dignité ? En s’affirmant indociles, différents, indisciplinés, et ancrés dans leur culture, n’est-ce pas une façon de rejeter des centaines d’années de souffrances, de rappeler des centaines d’années de lutte pour le droit d’appartenir à l’humanité ?
On voit les actuels dirigeants américains aller jusqu’à la caricature dans la gabegie qu’on nous donne en ce moment à vivre : l’Occident continue à se désigner comme le « monde civilisé ». Et persiste donc mordicus à croire qu’il doit civiliser le monde. Sans s’apercevoir que sa propre richesse est le produit d’un permanent mélange, d’une appropriation complexe mais récurrente de cette altérité qu’il a tant de mal à côtoyer.
Le reconnaître lui permettrait de ne pas penser le monde en noir et blanc, en « choc des civilisations » ou en « axe du mal ». Le reconnaître l’aiderait à éviter le déclin qui le guette.
Ce sont donc deux mouvements qui ont du mal à se rejoindre : d’un part, une culture africaine qui affirme son pouvoir de résistance – et offre ainsi au monde, non sans contradictions mais avec une formidable dynamique, une contribution essentielle contre l’uniformisation rampante ; d’autre part une pensée universaliste occidentale qui se révèle incapable de valoriser les apports qui font sa richesse.
Pourtant, depuis toujours, lorsqu’ils cherchent à comprendre ce qui fait changer le monde, des artistes reconnaissent la force subversive des expressions culturelles africaines. Ils se les sont souvent appropriées sans forcément citer la source, l’effaçant parfois soigneusement. Mais les traces de cette « dynamique délirante » sont là, laissant leurs empreintes dans leurs propres expressions.
Notre travail est de déceler les apports des cultures africaines et de déconstruire les clichés qui empêchent leur valorisation. C’est l’ambition des quelques articles de ce dossier réalisé, sous la houlette de Gilles Mouëllic, grâce au Groupe de Recherches Pluridisciplinaires de l’Université de Rennes 2 et que nous remercions pour cette vivifiante contribution. C’est de même l’ambition de toute notre démarche à Africultures : connaître pour pouvoir reconnaître.
Rien n’est simple : les chemins de la connaissance sont brouillés. Ce serait trop facile ! L’Occident a su exotiser et fantasmer l’Afrique pour servir ses intérêts mercantiles. C’est encore vrai, 40 ans après les indépendances.
Déceler l’apport africain n’est pas un combat d’arrière-garde, la cristallisation d’une recherche identitaire passéiste ou revancharde. C’est au contraire une démarche dynamique : valoriser un apport parce qu’il est fécond, qu’il renouvelle notre vision et que sa reconnaissance permettrait d’avancer. C’est contribuer à une culture de paix : lutter contre les alibis culturels prétextes à toutes les ignominies.
C’est bien de subversion qu’il s’agit, tant la culture peut être une arme. Car analyser l’empreinte africaine n’est pas une curiosité exotique : plutôt que d’enfermer l’autre dans une différence, c’est reconnaître la relation qui nous lie pour, sans dénier les irréductibilités, et tout en se faisant le miroir de la diversité humaine, refléter aussi son unité.

///Article N° : 2645

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