En attendant un ange

De Helon Habila

Ecrire sous la dictature
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Le premier roman du Nigérian Helon Habila raconte Lagos sous le règne d’Abacha.

Une fois de plus, la collection  » Afriques  » des éditions Actes Sud, à qui on doit notamment les traductions de Jamal Mahjoub et de Chenjerai Hove, révèle au public francophone un auteur anglophone de talent. Le premier roman du jeune Nigérian Helon Habila atteste d’une plume remarquable.
Le premier chapitre du roman, initialement publié comme nouvelle, avait gagné le prix Caine pour la littérature africaine en 2001. Dans un entretien avec Raymond Enisuoh*, Habila explique que le roman fut à l’origine pensé comme un recueil de nouvelles, publié par Epik Books à Lagos en 2000.  » Je vivais dans des conditions difficiles, obligé d’aller travailler le matin et d’écrire dans la nuit. Il n’y avait pas de lumière là où je vivais, je n’ai donc écrit que des nouvelles. « 
Ces contraintes matérielles ont finalement accouché d’une narration astucieuse qui, tout en maintenant une unité au sein de chaque chapitre, tisse des liens entre différents personnages. Journaliste, rédacteur en chef, étudiant, écrivain, jeune lycéen, prostituée ou restaurateur, ils se croisent au détour d’un paragraphe, se côtoient, s’apprivoisent, se quittent. Les chapitres/nouvelles se font écho, construisant une mosaïque qui révèle le quotidien des habitants de Lagos sous le régime de Sani Abacha.
Dans sa postface, l’auteur retrace l’histoire politique du Nigeria et revient sur ces années Abacha.  » …Abacha maniait la bonne vieille terreur d’autrefois. Pendant ces cinq années-là, il y eut plus de crimes’officiels’, d’arrestations et d’enlèvements que pendant toutes les années de régime militaire mises bout à bout. «  (p. 274)
Une violence extrême attend tous ceux qui osent hausser le ton. Une violence plus sournoise guette tous les autres : cours suspendus à l’université, soins médicaux dispensés selon le portefeuille, prostitution forcée et, plus généralement, une tension et un danger permanents qui prennent la forme de la présence policière et militaire quotidienne.
Pour Lomba, journaliste emprisonné pour avoir couvert une manifestation d’étudiants, ce sera la prison. Habila, lui, avoue n’avoir jamais connu la répression d’une façon aussi directe.  » Mais nous ne pouvions pas être ce que nous voulions. « 
La littérature, bouteille à la mer
A travers le personnage de Lomba, l’auteur engage une réflexion sur le pouvoir de l’écriture dans une dictature.  » Tu ne peux pas écrire les mains enchaînées « , déclare James, le rédacteur en chef de Lomba au jeune journaliste et prétendant écrivain. Il lui expose la situation que vivent beaucoup d’écrivains africains :  » Tu ne trouveras pas (d’éditeur) dans ce pays car, d’un point de vue économique, il serait imprudent de la part de n’importe quel éditeur de gaspiller le peu de papier dont il dispose pour publier un roman que personne n’achètera, les gens sont trop pauvres, trop illettrés et trop occupés à éviter de croiser le chemin de la police et de l’armée pour lire. «  (p. 233)
Cette analyse peu complaisante poussera Lomba à prendre position, à s’engager d’une façon qu’il ne devine pas aussi lourde de conséquences. Ecrire un article sur une manifestation, après tout, n’est-ce pas son simple travail de journaliste ?
Quelque part, Lomba gagne son pari. Comble de l’ironie, il finira par écrire  » les mains enchaînées « , au fond de sa cellule, en cachette, parce que cela  » (le) retient de bondir brusquement et de (se) cogner encore et encore la tête contre les murs « . Il écrit pour  » construire une cellule plus supportable à l’intérieur de celle (qu’il) occupe « .
Etrange destin que celui de Lomba. Dénoncé au directeur de prison, il finira par devenir le scribe de ce dernier,  » nègre  » chargé de rédiger des poèmes d’amour pour séduire la femme sur laquelle le directeur a jeté son dévolu. Lomba y gagne un sursis et un statut privilégié. Dernier pied-de-nez au système, il parvient à faire passer un message sur sa condition de prisonnier dans ses poèmes, jetés telle une bouteille à la mer, en ultime recours.
Le premier chapitre fait ironiquement écho au dernier, où l’on voit le même Lomba, dans une soirée d’artistes et d’écrivains, fascinés par les passages en prison des uns et des autres. Une peintre lui suggère de se faire arrêter :  » (La prison) est le moyen le plus rapide pour réussir en tant que poète. Après cela, vous n’aurez aucun mal à obtenir un visa, et peut-être même un prix international. «  (p. 260).
Bouteille à la mer ou expression d’une urgence vitale, la littérature passe par tous ses états dans le roman de Habila. Qu’importe l’aspiration de Lomba d’écrire une œuvre littéraire dans ces circonstances qui le privent de sa voix ? Toujours dans sa postface, Habila évoque la position des intellectuels sous le régime d’Abacha :  » La plupart (…) n’avaient que trois possibilités : l’exil, la complicité ou l’opposition. «  (p. 274) Habila, lui, tente de choisir la littérature, tout en avouant la futilité d’une telle prétention.

* publié sur Internet, http://www.africanwritersabroad.org.uk/En attendant un ange, de Helon Habila. Traduit de l’anglais (Nigeria) par Elise Argaud. Ed. Actes Sud, 2004, 280 p., 22,90 €.///Article N° : 3413

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