Encre noire, plumes blanches

L'Afrique dans la poésie occidentale, de Baudelaire à Pasolini

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« Les vrais poètes ne sont pas les suiveurs de la beauté
mais ses maîtres augustes.
Ils équilibrent rangs, couleurs, races, croyances et sexes.
Ils ne poursuivent pas la beauté, c’est elle qui les poursuit…
Toi nègre austral, nu, rouge, couleur de suie, à la lèvre
saillante, qui rampe et cherche ta nourriture (…)
Je ne préfère pas les autres à vous,
Je ne dis pas un seul mot contre vous, là-bas où vous êtes
(vous avancerez en temps voulu côte à côte avec moi.) »
Walt Whitman, Salut au monde, 1855

Le poète new-yorkais (1819-1892) avait une belle longueur d’avance dans la tolérance. Car si la poésie est de tout temps omniprésente dans l’oralité africaine, il a fallu des millénaires pour que l’Afrique inspire au monde de l’écriture autre chose que des clichés racistes et des fantasmes exotiques.
En tournant les pages qui ont marqué l’intrusion lente et timide du « nègre » (et surtout de la « négresse » !) dans « notre belle littérature francophone », on hésite le plus souvent entre le rire (jaune) et la colère (noire) : tant d’ignorance, de naïveté, d’insolente bêtise provoque la nausée…
Pourtant, l’influence (sinon la connaissance) de l’Afrique a joué un rôle primordial – primitif, pour mieux dire – dans l’invention de la poésie moderne, et à travers elle de cette « modernité » brandie comme un flambeau par le XX° siècle.
Bizarrement cette histoire n’a jamais été vraiment écrite, et sans prétendre à l’exhaustivité d’une vraie recherche, cet article se veut un simple jeu de piste à travers les oeuvres et les vies qui ont contribué à cette étrange rencontre…
Au commencement était le roman
Bien avant les poètes, les premiers romanciers ont trouvé dans une Afrique plus légendaire que réelle un réservoir gratuit de fantasmes propre à faire rimer érotisme et exotisme. Ce n’est pas un hasard si l’on doit le prototype de ce « roman africain » à l’écrivain du XVIII° siècle qui allait le plus fasciner ceux du XX°. En 1795 le « Divin Marquis » de Sade publie « Aline & Valcour« , écrit deux ans plus tôt dans sa cellule de la Bastille. Naufragés près des côtes de Guinée, les deux héros tombent aux mains expertes de Ben Maacero, archétype du « roi nègre » cruel et libidineux, insatisfait par son harem de 12 000 femmes auxquelles il fait subir tout le répertoire des sévices sadiens. Bien entendu, le cannibalisme, qui dans ce Royaume de Butua va de pair avec la sodomie, est le vrai prétexte de la localisation africaine de l’oeuvre. La verve géniale, le délire pré-surréaliste et le style admirable de Sade placent ce récit tragi-comique à cent coudées au dessus des nombreux « romans africains » qui accumuleront les succès dans la première moitié du « stupide XIX° siècle ».
Tout le monde s’y colle. En 1823, le jeune Balzac publie sous un pseudonyme une pièce (« Le Nègre« ) et un roman (« Le Vicaire des Ardennes« ) dont en effet il n’a pas lieu d’être fier.
L’année suivante paraissent deux romans féminins qui chacun à sa façon installent les ressorts désormais inépuisables du « mélodrame africain ». Dans « La Chaumière africaine » de Charlotte Dard, les héros sont des rescapés du naufrage de La Méduse, et le continent noir n’est que le décor du sombre destin des Blancs qui par malheur y échouent. En revanche « Ourika » de Madame de Duras présente l’anti-thèse : l’héroïne noire qui donne son titre à ce « roman de gare avant l’heure » a bien existé ; elle était (à Paris) la servante sénégalaise de la Maréchale de Beauvau. En pleine polémique sur la traite et l’esclavage rétablis, ce mélo dénonçait les conventions qui faisaient alors une obscure tragédie des amours inter-raciales. Preuve que le thème garde son actualité : rebaptisée « Isaura« , « Ourika » a inspiré le plus célèbre feuilleton de la TV brésilienne !
Mais jusqu’ici le Noir n’est qu’un personnage sans histoire, déraciné et promis à un servage éternel.
Pourtant en 1826, dans « Les Natchez » de Chateaubriand, Imley, un « nègre marron » réfugié chez les Indiens, chante sa nostalgie du pays mandingue où il a été capturé.
Huit ans plus tôt Victor Hugo a écrit à seize ans, en quinze jours (pour gagner un pari), « Bug Jargal » : son premier roman et aussi le premier de l’histoire dont le héros est un Noir. L’action se passe à Haïti, mais parmi les digressions sur l’Afrique (où Hugo ne mettra jamais les pieds) on s’étonne d’y trouver ce passage : « Vous ignorez peut-être qu’il existe parmi les noirs des diverses contrées d’Afrique, des nègres doués de je ne sais quel talent de poésie et d’improvisation qui ressemble à la folie… On les appelle les griots. »
On doit ainsi le premier témoignage vraiment « écrit » – et quasiment ethnographique – sur la poésie africaine (sans doute extrapolé du récit de l’explorateur anglais Mungo Park) au plus grand poète français de ce siècle qui vient de lancer l’Europe à l’assaut de l’Afrique…
En 1828 le Baron Roger, administrateur plutôt éclairé du Sénégal, publie simultanément des « Fables Sénégalaises » (qu’il a traduites du wolof en alexandrins français !) et le premier roman qui fasse état du « reflux de la Traite » : le héros est un esclave de Saint-Domingue affranchi qui retrouve son Sénégal natal… Quoique mal écrit, le récit ne manque pas d’intérêt ethnographique.
C’est aussi le cas de « Tamango » (1829) de Prosper Mérimée : un « roman poétique » terriblement moral puisque son héros, un roi négrier, deviendra esclave à son tour. Rien de surprenant, car les esprits du « vodun » sont omniprésents.
On n’en finirait pas de citer les oeuvres mineures mais populaires qui, dans la période qui suit, évoquent le monde noir, à commencer par la tragédie emphatique de Lamartine « Toussaint-Louverture » (1850). Mais les « héros nègres » vont bien vite s’effacer devant la figure triomphante du « civilisateur », avec le succès du « roman colonial » qui valorise désormais l’héroïque explorateur sans cesse confronté à l’hostilité de ces sauvages qui ont perdu toute leur « bonté ».
Le « Roman d’un Spahi » (1881), écrit au retour d’un bref et superficiel séjour au Sénégal, inaugure la litanie des romans exotiques de Pierre Loti. Malgré une écriture hypocrite qui dose l’érotisme à la mesure du puritanisme triomphant, la belle et « sauvage » héroïne Fatou-Gaye provoquera bien des rêves humides dans les chaumières. Disciple plus « hard » de Loti, Vigné d’Octon fera fortune avec ses feuilletons à la sensualité résolument raciste : « Chair Noire » (1889), « L’amour et la mort » (1890, tout un programme !), « Au pays des fétiches » (1890), etc.
Bien loin de ces torchons, le XIX° siècle romanesque s’achève symboliquement avec ces deux bombes « africanistes » jetées à la gueule de l’Europe par le polonais naturalisé anglais Joseph Conrad : « Le Nègre du Narcisse » (1897) et « Au Coeur des Ténèbres » (1899). La réalité individuelle et collective du destin colonial africain apparaît enfin dans toute sa crudité.
La littérature ne peut plus ignorer la vérité de l’Afrique.
Et pourtant elle va l’ignorer, de mieux en mieux…
Renaissance de la poésie
« A noir, E blanc… » Ainsi débute le « Poème des Voyelles » (1871), l’un des deux poèmes d’Arthur Rimbaud qui marquent en Europe la révolution poétique la plus importante depuis la Renaissance et François Villon ; le deuxième, « Mauvais Sang » (1873) entre dans le vif du sujet, qui ne se résume pas à l’opposition des couleurs. Il est difficile de le résumer par ces seuls passages : « Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu d’une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. (…) Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d’otages ces misérables. J’entre au vrai royaume des enfants de Cham. »
Cham : le fils de Noé, ancêtre biblique mythique des Noirs.
Et Rimbaud poursuit : « Cris, tambours, danse, danse, danse, danse ! Je ne vois même pas l’heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant.
Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse !
Les blancs débarquent. Le canon ! Il faut se soumettre au baptême, s’habiller, travailler. »
La magie des mots de Rimbaud vient de métisser sa rébellion radicale (« familles, je vous hais ! ») contre l’Europe bourgeoise et prédatrice, avec celle de l’Afrique qui mettra si longtemps à venir : on est en 1873, au tout début de la colonisation !
C’est la même année que Charles Cros – inventeur génial du phonographe et de la photo couleur, mais aussi ami de Verlaine et poète aussi merveilleux que méconnu – publie « Le Coffret de Santal« , recueil magnifique qui contient entre autres vers « africanistes » un très érotique « Chant Éthiopien« .
Il y a déjà quelques années que les poètes ont commencé à chercher dans les romans et récits de voyage leur propre miel. Les élégants Parnassiens n’ont pas été les derniers à fréquenter, sans daigner s’y frotter, la « sauvagerie africaine ». Dans ses « Poèmes Barbares » (1862) Leconte de Lisle y réussit mieux que d’autres. Même s’il n’a sans doute jamais vu de pachyderme ou de singe en liberté, « Les Éléphants » et « Les Hurleurs » deviendront grâce à Jules Ferry autant de sujets redoutables de dictée et de récitation !
A la même époque, Stéphane Mallarmé (qui n’a pas 18 ans) trouve dans l’Afrique un exutoire pour sa libido adolescente. Ces vers de jeunesse « porno » méritent d’être cités in extenso car c’est déjà « du Mallarmé », et ils résument bien tout ce que l’Afrique évoque pour un jeune poète en rut qui s’apprête déjà à bouleverser la langue française :
Une négresse par le démon secouée
Veut goûter une enfant triste de fruits nouveaux
Et criminels aussi sous leur robe trouée
Cette goinfre s’apprête à de rusés travaux :
A son ventre compare heureuses deux tétines
Et, si haut que la main ne le saura saisir,
Elle darde le choc obscur de ses bottines
Ainsi que quelque langue inhabile au plaisir.
Contre la nudité peureuse de gazelle
Qui tremble, sur le dos tel un fol éléphant,
Renversée elle attend et s’admire avec zèle,
En riant de ses dents naïves à l’enfant ;
Et, dans ses jambes où la victime se couche,
Levant une peau noire ouverte sous le crin,
Avance le palais de cette étrange bouche
Pâle et rose comme un coquillage marin.
Loin de ces rêveries libidineuses, c’est la violence de l’Afrique animale ou végétale, en un mot inhumaine, qui va s’imposer au gré de la colonisation comme un modèle réducteur de la nature sauvage, dont on parle aux enfants d’Europe pour les émerveiller et les effrayer.
Jusqu’à « Tintin au Congo », ils ne connaîtront l’existence de la « race noire » que par le fameux conte de Noël de Heinrich Hoffmann intitulé « Der Struwwelpeter » (1846) :
« Corbeau, goudron, noir de charbon
Se promenait un négrillon.
Pour se protéger du soleil
Il avait ouvert son ombrelle… »
Je vous fais grâce de la suite, mais sachez qu’elle est très morale : le bon Saint Nicolas, apercevant une bande de garnements (blancs) qui se moquent du négrillon, les précipite tous dans une immense encrier…
Tous ces petits blancs noircis grandiront et les meilleurs d’entre eux deviendront des poètes. Ils garderont jusqu’au coeur de l’intelligentsia parisienne l’image débile d’un continent très beau, peuplé de négrillons devenus eux aussi adultes mais sans passé, sans avenir et dont le présent se résume à la défaite historique des « rois nègres » prosternés devant la silhouette bedonnante et transpirante de l’administrateur colonial…
Heureusement, quelques poètes veillaient.
Nerval, Baudelaire, Rimbaud : entre ces trois génies qui ont chacun à son tour fait la révolution dans la poétique française, il y a au moins un point commun qu’on n’a jamais souligné : ils ont tous eu des maîtresses noires ou métisses, ce qui était quand même très rare à leur époque. Chacun a exprimé à sa façon, à un moment crucial de son oeuvre, le contact charnel avec ce qu’on appelait jadis « la race noire » :
– Nerval choisit la compassion : dans « Aurelia« , il fait paraître un étrange personnage, Adoniram, « aux cheveux noirs et crépus », qui ne cesse de se lamenter : « Au-delà des montagnes de la Lune (le Kilimandjaro) et de l’antique Éthiopie… longtemps j’y avais gémi dans la captivité, ainsi qu’une grande partie de la race humaine. »
– Baudelaire, quant à lui, préfère l’érotisme. Avec ses amantes créoles (Dorothée, Jeanne, et bien d’autres sans doute), il ne cessera de cultiver en Europe le souvenir de ses aventures de jeunesse dans l’Océan Indien, à la Réunion et à l’Ile Maurice :
« La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique,
Fortes tresses, soyez la houle qui l’enlève ! »
– Quant à Rimbaud, on sait la suite : à la fin de l’année 1878, cinq ans après son « je suis un nègre », il s’embarque pour l’Afrique de l’Est et refusera jusqu’à sa mort (Marseille, 1891) d’écrire le moindre poème. Ses nombreuses lettres et notes de voyage n’ont guère d’intérêt documentaire ou littéraire, même si elles passionnent aujourd’hui encore ses innombrables fans. Elles ne témoignent en tout cas d’aucun intérêt profond pour l’Afrique et les Africains. Rimbaud est devenu trafiquant, d’armes c’est sûr, d’esclaves ça l’est moins, mais il en a eu pour son propre compte, participant modestement à l’asservissement de la seule partie du continent qui n’était pas encore colonisée.
L’invention d’une Afrique déjà perdue
Que représente l’Afrique au tout début du XX° siècle pour un génial poète français, qui sera reconnu comme un maître absolu par les dadaïstes et les surréalistes ? Il suffit de lire ce passage de « l’Almanach du Père Ubu » d’Alfred Jarry (1901) :
« Les Nègres se mettent en habit noir ?
Père Ubu : « Oui, Monsieur, mais cela ne se voit pas, ce qui a des avantages et des inconvénients. Le Nègre est peu visible la nuit, et je n’ai pu mettre en vigueur le règlement des cyclistes appliqué aux Nègres : grelot et lanterne obligatoires. »
Hélas, la grande majorité de la littérature française est encore bien en-dessous de ce niveau dès qu’il s’agit des « Nègres ».
La forme a évolué, d’une manière parfois vertigineuse, mais le fonds reste le même, inchangé depuis les pires « nègreries » d’avant la Révolution française. Les jeux de mots les plus grossiers autour du mot « noir », ces facéties méprisantes et méprisables auront encore cours, même chez ceux qui sont les plus sensibles au génie africain.
Tel est le cas de Guillaume Apollinaire (1880-1918), enfant surdoué d’une famille errante d’immigrés polonais, ami de Jarry et grand découvreur de Picasso en 1905. Deux ans après, il se lie d’amitié avec Derain, Matisse, Vlaminck et invente l’expression « art nègre ». Puis il préface la première exposition de Braque et publie « La Chanson du Mal-Aimé« . Inculpé pour complicité dans le vol de la Joconde au Louvre (1911), il devient le critique favori de tous les peintres modernes, tout en affinant sa connaissance de la sculpture africaine grâce à l’amitié du marchand d’art Paul Guillaume. Pendant la Guerre, il publie « Alcools » et « Calligrammes« . Dès 1914, ses articles sur l’art africain sont de plus en plus nombreux, documentés et positifs. Mais mobilisé au front, il écrit des choses comme : « Une arrivée inattendue et sensationnelle de Sénégalais vient d’assombrir nos tranchées. Nous voici donc dans le noir… Nous pourrons à présent avoir des idées noires. Quand un obus tombera, on pourra penser qu’il veut broyer du noir… Le matin ce sera une joie de prendre son petit noir en compagnie des noirs… » (etc.)
Tout ceci n’est pas bien grave, mais montre que même pour celui qui était alors le poète européen le plus créatif et le grand découvreur de « l’art nègre », le Noir était encore un total étranger, un sujet idéal pour des blagues de bidasse.
Ce paradoxe peut être étendu à toute la génération des poètes français qui vont imposer la culture africaine en Europe.
En 1913, Blaise Cendrars publiait « 19 Poèmes élastiques », dont l’un titré « Crépitements » : « Paris-Midi annonce qu’un professeur allemand a été mangé par les cannibales du Congo. C’est bien fait. »
Le même, trois ans plus tard, visitant le British Museum, écrit des « poèmes nègres » sans pitié comme« Les Grands Fétiches » :
« Une gangue de bois dur,
Deux bras d’embryon,
L’homme déchire son ventre
Et adore son membre dressé. »
Cendrars sera ensuite l’auteur des merveilleux « Petits contes nègres pour les enfants des blancs« . Puis, il publie « Chasse à l’éléphant » et « Les Boubous« , où il rénove la tradition bien française de l’érotisme négrophile par cette étrange énumération :
« Oh ces négresses qu’on rencontre dans les environs du village nègre, chez les trafiquants qui aunent la percale de traite…
Aucune femme au monde ne possède cette distinction cette noblesse cette démarche cette allure ce port cette élégance cette nonchalance ce raffinement cette propreté cette hygiène cette santé cet optimisme cette inconscience cette jeunesse ce goût.
Ni, ni, ni… » (il inventorie tous les types féminins les plus séduisants de l’Occident et conclut) :
« Fasse Dieu que durant toute ma vie ces quelques formes entrevues se baladent dans mon cerveau ! »
En 1921, Blaise Cendrars a sorti à compte d’auteur la première version de son « Anthologie Nègre« , transcription très personnelle de ses contes africains favoris, qui devient vite un best-seller.
L’Afrique est à la mode. Apollinaire est mort (en 1918), les peintres qu’il aimait tiennent le haut du pavé parisien mais cet art africain dont il a été le premier « critique » est déjà en voie de disparition.
Le cubisme déjà évolué de Picasso et de Braque, ses outsiders les plus divers (Léger, Picabia) s’inspirent délibérément de la sculpture africaine traditionnelle, qui est pourtant moribonde. Presque partout, les missionnaires chrétiens ou musulmans ont précipité dans la clandestinité le culte des âmes des ancêtres, les masques et statuettes qui en étaient l’expression visible.
Quelques galeries parisiennes comme celles de Paul Guillaume ou de Kahnweiller (le marchand de Picasso) tentent (déjà !) de sauver ce qui reste d’un art africain indemne d’influences étrangères. Ses principaux amateurs et acheteurs seront les peintres (Derain, Matisse, Vlaminck), les sculpteurs (Arp, Epstein, Giacometti) et les poètes de l’avant-garde parisienne.
Jusqu’à nos jours, il n’y aura pratiquement pas un seul bourgeois africain (et Dieu sait les moyens qu’ont certains) pour tenter ce que firent ces saltimbanques parisiens des années vingt et trente : rassembler pour la postérité les chefs d’oeuvre de la sculpture africaine.
Ce sont leurs choix inspirés qui, après leur mort, ont fait la richesse prodigieuse des collections publiques françaises, comme on pourra le vérifier dès l’ouverture du futur « Musée des Arts Premiers ». Et la plus belle de ces collections – ce n’est pas un hasard – fut celle du plus génial poète du début du siècle : Tristan Tzara, le fondateur de « Dada ». Roumain né en 1896, à vingt ans il s’installe à Zurich où il publie coup sur coup une « Note sur l’Art Nègre » puis une « Note sur la Poésie Nègre » (c’est sûrement la première fois que ces deux mots sont juxtaposés dans un écrit). Mieux, Tzara organise au Cabaret Voltaire des « soirées nègres » où il déclame des traductions de chansons, d’épopées et de contes africains. On est en 1916, en pleine guerre mondiale ! Trois ans après, Tzara débarque à Paris. A son tour il fréquente la galerie de Paul Guillaume et rejoint le groupe de la revue  »Littérature« , où il publie d’autres textes africanistes, et entraîne les jeunes Aragon, Breton et Soupault dans ses émeutes « dadaïstes ».
Nul exotisme africaniste dans les poèmes de Tzara, qui sont des fleuves où une pensée universelle et anticipative coule au rythme des syllabes comme le chant d’un griot visionnaire. En cela, il est sûrement le plus authentiquement « africain » des poètes européens, selon une logique qu’il résume ainsi : `
« je pense à la chaleur que tisse la parole
autour de son noyau le rêve qu’on appelle nous »
Pionnier plongé parmi les futurs inventeurs du surréalisme qui l’admirent et le rejettent simultanément, Tzara ira dans sa lucidité géniale jusqu’à réinventer, lors d’un bref séjour à Toulouse en 1945, le concept d’une culture « occitane » où il devine une parenté africaine qui s’illustrera quarante ans plus tard dans le rap et le raggamuffin…
La brève période (1917-1924) où s’effectue à Paris la transition brutale entre Dada/Tzara et le premier « Manifeste surréaliste » de Breton est aussi marquée par une découverte généralisée de l’existence d’une culture « noire »…
Dès 1917, Cocteau réfléchit sur les masques africains : « L’oeil du Nègre va tout nu, mais cet art est fondé sur une transposition religieuse. »
L’idée que l’Afrique, à travers la musique afro-américaine, puisse enrichir la poésie européenne, commence à d’imposer, comme en témoigne le poète Suisse Charles-Albert Cingria : « Une frénésie de fox-trot envahit le monde et secoue toute chair, et avec le vrai rythme qui revient – les temps syncopés des Nègres – la langue se refait et prend corps ». (1919)
Cinq ans après naît le Surréalisme : une révolution que Benjamin Péret résumera dans « Toute une vie » (1949) par ces vers fulgurants :
« L’écriture automatique allait multiplier les merveilles que l’oeil ouvert dissipait
L’orchidée du savon allait fleurir comme une lampe qui fredonnerait des chants nègres »
Le rapport à l’Afrique d’André Breton est assez équivoque. De même que Péret d’ailleurs, il est surtout fasciné par les Indiens d’Amérique, les Océaniens, les Polynésiens. Il réunit la plus belle collection de masques esquimaux, mais ses masques africains sont en général des cadeaux, oeuvres médiocres qu’il cache dans ses tiroirs. S’il finira par s’intéresser au monde noir, c’est par contact direct, lors de ses voyages en Martinique (1941) et à Haïti (1946)…
Pourtant, dans sa célèbre « Anthologie de l’humour noir » – titre à double sens – Breton révèle enfin (en 1966) que celui qu’il considère comme le véritable précurseur du surréalisme est l’auteur des « Impressions d’Afrique » (1910) et des « Nouvelles Impressions d’Afrique » (1932) : Raymond Roussel, qui est « avec Lautréamont le plus grand magnétiseur des temps modernes ».
Écrivain génial, célibataire, milliardaire et toxicomane (il en est mort), Raymond Roussel (1877-1933) s’est fait fabriquer la plus grande automobile de l’histoire, à bord de laquelle il a visité le monde entier…sauf l’Afrique ! Ses « Impressions » d’un continent qui pour lui n’est « noir » qu’au sens « obscur » de cet adjectif sont pure poésie, divagation sublime à partir d’un jeu de mots initial… Je n’en dis pas plus : laissons tout le plaisir de la découverte et du voyage à ceux qui ne l’ont pas encore fait. Ils doivent être nombreux, puisque les « Impressions d’Afrique« , qui avaient atteint le statut de « best seller » grâce à Breton puis à l’éditeur éclairé Jean-Jacques Pauvert, sont aujourd’hui scandaleusement introuvables sauf chez les bouquinistes !
Reste que si chacune de leurs phrases en est effectivement géniale, l’intrigue « pseudo-romanesque » qui les relie ne fait qu’accumuler (malgré une inhabituelle sympathie aux antipodes du racisme à la Loti) tous les clichés du roman colonial…
Cependant, en plus de la révolution littéraire que représente en soi l’oeuvre de Roussel, celle-ci en a littéralement procréé une autre tout aussi géniale : celle de Michel Leiris (1901-1990), le premier Européen qui aura été en même temps un grand poète et un africaniste érudit. Ami du père de Leiris, Roussel fut en quelque sorte son « parrain intellectuel » : c’est en assistant, à onze ans, à une adaptation théâtrale des « Impressions d’Afrique » que Leiris a instantanément décidé de sa destinée d’écrivain, et c’est grâce à ce souvenir qu’en 1931, après avoir été l’un des fondateurs du surréalisme, plutôt que de profiter du triomphe parisien de ce mouvement, il préfère embarquer pour la première grande exploration scientifique de l’Afrique, la mission « Dakar-Djibouti ». Dès son retour il publie cet ouvrage fondamental qu’est « L’Afrique Fantôme« , prenant ses distances avec l’ethnologie officielle pour poser les bases de l’anticolonialisme intellectuel. Comme Tzara, il évitera noblement d’exploiter sa connaissance intime de l’Afrique dans son oeuvre littéraire et poétique. On la retrouve par allusion, mais sans illusion, comme dans ces « Pitreries pour peintre piètre » de 1956 : « Baobab au beau bois haut ; boa au bas ».
Leiris préfère exalter dans son oeuvre intime toutes les composantes de sa culture européenne, tout en consacrant son « métier » d’ethnologue à ses recherches capitales sur les Dogon et l’Éthiopie, et son engagement politique à sa lutte radicale contre la colonisation.
Autre grande figure du surréalisme, Philippe Soupault est comme Leiris précocement passionné par le blues, le gospel et le jazz. Ils sont parmi les premiers à écrire sur ces musiques afro-américaines. D’ailleurs, dans les années 20 et 30, la plupart des intellectuels ne font guère de différence entre l’Afrique et sa diaspora. « Un nègre est un nègre », et même si cette confusion est réductrice, il faut bien avouer qu’à cette époque, elle est plutôt positive, porteuse de fraternité entre des communautés qui préfèrent s’ignorer.
En 1921 pourtant, le Guyanais René Maran obtient le Prix Goncourt pour un roman (« Batouala« ) qui dénonce les méfaits de la colonisation en Afrique. Ce n’est pas le premier : « Le Coeur des Ténèbres » de Joseph Conrad est paru en 1899…
A Paris, au lendemain de la Première Guerre Mondiale, tous les Noirs bénéficient d’un préjugé favorable grâce à la sympathie gagnée au prix du sang par les soldats africains (la fameuse « force noire » du Général Mangin) et afro-américains – qui ont fait découvrir aux Français les balbutiements du jazz.
Quelques années plus tard, la « Revue Nègre » fera de Joséphine Baker la seconde star du music-hall après Mistinguett.
La poésie populaire noire gagne ses lettres de noblesse.
Leiris et Soupault écrivent désormais (avec bien d’autres poètes) leur commune passion pour « la chanson nègre ». Leur amitié longtemps tumultueuse sera scellée par leur engagement commun de vieillards courageux en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Soupault confond comme Leiris la poésie et le roman, et pour la première fois, l’homme noir devient le personnage principal et récurrent d’une oeuvre littéraire : il s’appelle Horace Pirouelle dans « Le Voyage« , Albert Martel dans « Mort de Nick Carter« , Ralph Putnam dans « Le Grand Homme« , et Edgar Manning dans « Le Nègre« , où on lira ce passage stupéfiant :
« Blancs, je ne vous hais point, mais vous êtes des moribonds, vous allez lentement, trop lentement vers ce beau trou que vous creusez avec tant d’orgueil. Lorsque le soleil chauffe le grand, l’immense cimetière fleuri, les odeurs éclatent comme une fanfare. Tournez-vous ! Au nord votre mort, à l’est votre fin, au sud votre soleil qui rougit.
Cadavres ambulants, j’ai pitié de vous. »
L’idée d’une culture et d’une conscience « noires » fait son chemin. En 1928 paraît « Magie Noire » de Paul Morand, un recueil de nouvelles bien dénigré, à tort, a posteriori, à cause de ses clichés. C’est pourtant un vrai témoignage vécu, le premier livre qui recense et démontre la modernité et l’universalité des cultures d’origine africaine. Et Morand, même s’il était un grand bourgeois, ne romance que ce qu’il a vu et entendu au cours de ses voyages.
L’année suivante, celle de la « Grande Dépression », le plus grand poète espagnol du XX° siècle, Federico Garcia Lorca découvre soudain Harlem, au moment où s’achève cette « Renaissance » qui a fait de New York, pendant dix ans, la capitale mondiale d’une nouvelle et brillante culture « afro-américaine ».
Son recueil « Le Poète à New York » sera imprimé en 1940 à Mexico, quatre ans après son exécution sommaire, à 37 ans, par les phalanges franquistes. Au-delà de la littérature, c’est le plus beau texte associant l’âme espagnole et l’âme africaine, entre autres, parmi les composantes du « melting pot » :
Quoi de plus prémonitoire, si on les lit en 1999, juste après « l’échec de l’OMC à Seattle », que ces vers de Garcia Lorca écrits à New York en 1929 :
« Les cobras siffleront aux plus hauts étages,
et les orties feront frémir cours et terrasses,
et la Bourse sera une pyramide de mousse,
et viendront les lianes après les fusils,
bientôt, oui, bientôt, bientôt,
Ah ! Wall Street !
Le masque noir ! Voyez le masque noir !
comme il crache un poison de forêt
sur l’angoisse imparfaite de New York ! »
C’était en 1929, et comme toujours les poètes avaient 70 ans d’avance. Garcia-Lorca a été le premier Espagnol à sortir le flamenco de son ghetto gitan, et aussi le premier Européen à aller voir sur place ce qu’étaient le jazz, la poésie de Harlem…
Ce n’était pas évident : son contemporain Fernando Pessoa, qui a passé toute son adolescence en Afrique du Sud, n’a jamais dit un mot du monde noir dans ses poèmes.
1929, c’est aussi le moment où les poètes de la « Harlem Renaissance » débarquent en France.
Non loin de Paris, un autre « poète-musicologue », le père du surréalisme belge Robert Goffin (1898-1984), écrit le premier livre jamais consacré à la musique afro-américaine : « Aux frontières du jazz » (1932), préfacé par Pierre Mac-Orlan et dédié à Louis Armstrong. Toute son oeuvre (inégale mais parfois géniale) est hantée par l’africanité, et « La Proie pour l’Ombre » (1934) est la première vision à la fois juste et poétique des origines africaines du jazz, en plein coeur d’un long délire érotique adressé à une femme noire :
« A tes lèvres qui sont si charnelles que c’est comme si je n’en avais jamais baisées / A tes seins que je désire de toute éternité du fond de moi-même / A ton sexe, oui à ton sexe, rien qu’à ton sexe que j’aime (…) / Et à cette douche pluviale en forme de cible noire.
C’était il y a bien longtemps sur les bords du Mississippi,
Les Nègres arrachés de l’Afrique brûlante, douloureux et meurtris,
Passaient tout noirs dans les champs avec des lèvres sanguinolentes et des yeux bleus
Et les ombres de leurs pauvres camarades morts dans les cales.
Il y a trente ans, une voix perdue au bord du fleuve, à la Nouvelle-Orléans
Chanta avec des mots américains, et c’était comme si l’Afrique
Battait le rappel nocturne de ses tams-tams étourdissants. »
65 ans après ces vers peuvent sembler évidents, et même un peu ridicules, mais à l’époque ils n’étaient « lisibles » que pour quelques rarissimes « négrophiles »… Robert Goffin est vraiment le pionnier du genre, puisqu’en 1922, à 24 ans, il avait déjà publié un poème intitulé « Jazz-Band« , préfacé par Jules Romains. Ce dernier s’en souviendra certainement en signant « L’Homme Blanc« , poème épique paru en 1937 qui prouve à quel point les poètes ont précédé les luttes anti-coloniales :
« Retourne chez toi, homme blanc !
Écoute les tambours tremblants
Qui nous ameutent sous les arbres
Entend le tam-tam circulaire
Comme l’horizon sur tes tempes
Qui se resserre en palpitant…
Entends le grand rassemblement
Qui nous soulève et qui te chasse. »
Il est vrai que cette mauvaise conscience du poète européen ne datait pas d’hier : Robert Desnos (1900-1945) écrivait dès 1924 au début de son chef d’oeuvre « La liberté ou l’amour » :
« …Et que, pilote épris de navigation
Dont le sillage efface aux feux d’un soleil jaune
Ton sillage infamant, civilisation !
Un roi nègre, un beau jour, nous renvoie à la faune. »
Et Cravan, le boxeur-poète, de se demander :
« Quel est le plus néfaste : le climat du Congo, ou le génie ? »
Le discours anticolonialiste va envahir la poésie française au cours des années quarante. Jacques Prévert est la grande figure de ce militantisme qui s’embarrasse de moins en moins de la métaphore. Dans son hommage au peintre Juan Miró (1949), il dénonce ainsi un certain africanisme de salon :
« Tout à fait comme à l’Exposition Coloniale quand les amateurs désignent du doigt du connaisseur les hommes de couleur
C’est comme cela qu’ils appellent les Noirs dans leur néo-latin de cuisine culturelle posant inconsciemment ce doigt osseux et blême sur leur talon d’Achille leur plaie inavouée leur dévitalisant complexe d’exsanguinité. »
Tous deux homosexuels et marqués par leurs amours africaines, Jean Genet et Pier Paolo Pasolini vont incarner de part et d’autre des Alpes un radicalisme anticolonial qui leur attire en même temps les foudres de la censure politique et de la police des moeurs. C’est le cas du beau roman (en fait un poème en prose) de Genet « Notre-Dame-des-Fleurs » dont le héros est un gigolo sénégalais, et qui annonce de loin le scandale sans précédent de sa célèbre pièce « Les Nègres« .
De son côté Pasolini refera à son rythme le pèlerinage rimbaldien, qui le mènera du Mali au Soudan et du Kenya au Nigeria. Ses poèmes, aussi beaux que ses films (dont bien des séquences furent tournées en Afrique), renverront l’écho de ces multiples voyages. Le plus étonnant est cette « Poésie sur un vers de Shakespeare » (1964) où les paysages de son Frioul natal et du Sahel se confondent au point que pour la première fois un soleil africain semble se lever sur le vert de l’Europe.

///Article N° : 1172

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