Entre les murs

De Laurent Cantet (France)

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Qu’est-ce qui fait donc qu’on sort d’Entre les murs subjugué, ému et conscient d’avoir vu un grand film ? Est-ce parce que cette partie de ping-pong dialectique entre un prof et sa classe se joue à égalité, sans perdant ni vainqueur, dans le grand jeu de l’apprentissage du savoir et de la vie ? La caméra se situant toujours du même côté, face aux fenêtres, nous sommes à la place de l’arbitre et c’est bien cette position que nous laisse Cantet, non pas celle du juge mais bien celle de celui qui va se poser la question toujours à réactualiser des règles et des limites. Car sans cesse, ça dérape. Ce prof, François Begaudeau (auteur du livre éponyme que Laurent Cantet a découvert en préparant son film et qui en deviendra l’inspirateur, coscénariste et acteur principal), pourrait recadrer dans le droit chemin de l’apprentissage classique, mais au contraire, il aime bien quand ça dévie. On étudie l’imparfait du subjonctif, et hop, voilà les élèves qui en interrogent l’utilité ou qui lui demandent pourquoi il ne choisit pas Aïssatou plutôt que Bill pour ses exemples grammaticaux au tableau ! Les deux côtés se provoquent, se charrient, s’engrènent sans arrêt avec ironie et une certaine tendresse. Car de toute évidence, tout le monde aime ça, et nous aussi, qui prenons un plaisir immense au spectacle de ces joutes verbales pleines d’humour et de vie.
L’enjeu, c’est le langage. Chacun a du répondant à revendre, et ça fuse de partout, avec souvent le souci d’avoir le dernier mot. Mais cet échange n’est pas vain : c’est de l’intelligence qui s’échange, des arguments qui s’affinent, une expression qui se libère, des mots qui en prenant sens se révèlent utiles. Et lorsque ça dérive au point de devenir dramatique, alimentant une tension toute cinématographique, ce sont encore les mots qui sont en jeu, tout d’un coup gonflés d’un sens qui les dépasse.
C’est ce qu’on retient d’Entre les murs : à condition de prendre les risques de l’échange et d’y mettre l’énergie, à condition de considérer les élèves comme des interlocuteurs à part entière, à condition d’accorder de l’importance aux mots de tous, l’école peut être formatrice d’un citoyen en devenir. Malgré toutes ses tares et ses moments de creux (dont le film fait l’impasse), elle peut être facteur de démocratie. La classe de Begaudeau n’est pas pour autant présentée comme un modèle à suivre, ni Begaudeau lui-même, qui est aussi contradictoire que ses élèves. Ceux-ci ne cessent de développer des stratégies : ils manipulent et dissimulent, se houspillent ou s’agressent, tentent de culpabiliser ou jouent la victime. L’école, tout comme la rue ou une famille culturellement ou socialement décalée, leur a appris à le faire et ainsi à jouer les acteurs qu’ils n’ont pas de mal à être.
Nassim, Laura, Cherif, Juliette, Dalla, Arthur, Damien, Louise, Qifei, Esmeralda, Wei, Souleymane, Henriette, Lucie, Agame, Rabah, Carl, Burak, Khoumba, Angélica, Boubacar, etc. : la classe de Laurent Cantet et François Begaudeau est un creuset de la diversité française. Ils l’ont voulue multiple et la palme d’or de Cannes reconnaît la pertinence de cette volonté. Car l’intelligence de l’échange vient aussi de cette interculturalité. Chacun apporte son univers, sa vision, notamment lorsque le prof leur demande de faire leur autoportrait. Wei étonne toute la classe quand il dit avoir honte pour les autres. Les photos de famille de Souleymane parlent mieux que tout discours. En alignant ce qu’il aime ou n’aime pas, Karl le dur est complètement émouvant.
Pour que la sauce prenne, il y a la méthode Cantet : s’ancrer dans le réel et l’enrichir par l’écoute et l’improvisation pour en faire du cinéma. Tous les élèves et les profs du film viennent du collège Françoise Dolto du 20ème arrondissement de Paris. Un atelier le mercredi après-midi de novembre à juillet, ouvert à tous les élèves de 4ème et de 3ème. Les acteurs du film sont ceux qui se sont accrochés. Ce sont bien des acteurs : ils ne jouent pas leur rôle mais des compositions. Ce n’est pas leur naturel qui est valorisé mais leur capacité à incarner un personnage tel qu’ils le sentent, et qui du coup paraît plus vrai que vrai.
Entre les murs réussit ainsi à faire de nous les arbitres impliqués d’un jeu dont nous savons la cruauté (l’école discriminante) mais dont nous percevons les possibles. A l’heure où l’on ne cesse de rappeler la crise de l’éducation nationale et où la sanction semble vouloir l’emporter sur le dialogue, Entre les murs propose une rafraîchissante et très utile ouverture.

///Article N° : 7619

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