Entretien de Sylvie Chalaye avec Patrick Le Mauff, directeur du Festival

Octobre 2000
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Cette année, le Festival n’a programmé qu’un seul spectacle de théâtre conçu par des créateurs africains. En revanche, l’Afrique était très présente par la musique et la thématique de certains spectacles, par des lectures aussi. Comment expliquez-vous ce glissement ? Est-ce un parti pris ?
Il faut peut-être d’abord s’entendre un tant soit peu sur le terme « théâtre africain  » ou « créateur africain « , – même si je n’aime guère ce terme de « créateur  » que ce soit en Afrique ou ici. Par théâtre africain on désigne implicitement – qu’on le veuille ou non- le théâtre d’Afrique noire francophone. On pourrait regretter ce manque d’exactitude dans la dénomination, mais généralement, lorsqu’il y a des spectacles d’Afrique du Nord, la présence de l’Afrique semble plus distante, moins tangible, autre. Sans parler bien sûr des théâtres de langue anglaise, que ce soit en Afrique du sud, au Nigeria et ailleurs. Il y a donc, vu de ce côté-ci de la Méditerranée une Afrique imaginaire ou peut-être l’ombre des anciens territoires de l’Empire colonial français que nous appelons par commodité Afrique.
Il est sans doute plus juste de parler pays par pays pour se rendre compte avec plus d’exactitude de ce que nous appelons théâtre africain. A ce titre il est clair que, cette année, il était peu représenté puisqu’il n’y avait que le Bénin et le Rwanda. Ce n’est pas une volonté de ma part de mettre de côté la vie théâtrale des pays de l’Afrique noire francophone. Disons que la prise en charge de cette première programmation demande du temps et de la patience et surtout de regarder ce qui s’y fait vraiment. Se rendre deux fois dans l’année aux festivals déjà mis en place ne suffit pas pour avoir une vraie connaissance du terrain.
Le Festival a beaucoup fait pour faire connaître la création contemporaine africaine. Certains dénoncent pourtant les effets pervers du Festival lui reprochant d’avoir créé artificiellement un débouché pour les productions d’Afrique au point d’infléchir une certaine création africaine qui se serait mise avant tout à chercher à plaire au public de Limoges. Qu’en pensez-vous ?
C’est une question bien délicate, car le théâtre ne saurait s’extraire du champ économique. Pour certains, la possibilité de venir jouer en Europe est une condition sine qua non pour continuer à exercer leur métier dans leur pays, d’autres choisissent tout simplement de s’exiler vers cette même Europe ou aux Etats-Unis, pour les pays de langue anglaise. C’est souvent une question de survie. Bien sûr, cela a des effets sur les modalités de production, le rapport au public, à ses attentes, et peut amener à une certaine « standardisation des productions ».
Mais si nous voulons parler de « création contemporaine africaine », il ne faut pas tout mettre sur le même plan. Le cinéma, les arts plastiques, la musique et le théâtre ont des places fort différentes, et la plus inconfortable est sans doute la production théâtrale. Dans certains pays d’Afrique francophone, il n’y a pas d’aide, pas le moindre kopeck dévolu au théâtre. Imaginez notre désarroi, si nous étions dans la même situation ! Alors, même s’il y a quelques effets « pervers », il est nécessaire que le Festival ait un devoir de solidarité avec les artisans de la vie théâtrale dans ces pays, non par philanthropie mais parce que ces artistes nous questionnent également, par effet de miroir, sur les conditions d’élaboration du théâtre en Europe.
Comment envisagez-vous aujourd’hui l’action du Festival en direction des créateurs du sud ?
Il faut trouver la justesse de la relation. Il ne faut pas se voiler la face : ici, nous sommes riches, très riches. Même si nous ne cessons de réclamer plus d’argent pour la culture, les sommes qui lui sont consacrées sont phénoménales par rapport à celles qui lui sont attachées dans les pays d’Afrique francophone. Et la relation la plus difficile à instaurer entre le riche et le pauvre, c’est celle de la dignité de l’un et de l’autre. Il faut être très attentif au Sud, car le Nord crèvera de son oubli, de ses paroles qu’il n’aura pas entendues. Car le Sud, ce n’est pas que la misère et ses images d’actualités, c’est aussi une pensée, des concepts, des modes d’appréhension du réel dont nous avons besoin. L’action du Festival doit donc être celle de l’attention, aller débusquer ce qui doit se faire entendre. Cela prend du temps et le terrain est vaste, je me rends bien compte qu’il ne suffit pas de parcourir les festivals pour avoir une juste connaissance des questions posées.
Souhaitez-vous par exemple installer des partenariats avec des Festivals africains ?
Les liens avec les festivals « africains » doivent se faire au projet, car il ne faut pas forcément avoir des pratiques endogamiques comme celles qui se nouent ici le plus souvent entre les théâtres nationaux ou les centres dramatiques. Je te prends et tu me prends. C’est souvent une nécessité structurelle, mais il ne faut pas répéter cela au niveau international. Il faut trouver des projets à co-produire sur la base d’un échange artistique.
La volonté d’une vraie réflexion qui questionne la francophonie annonce une orientation très forte du Festival vers une francophonie ouverte qui se laisse traverser par d’autres langues, d’autres cultures. Comment souhaitez-vous donner une réalité à cette orientation à travers la programmation du Festival ?
On pourrait dire par provocation que la francophonie, en France, n’intéresse pas grand monde, car cette notion, ce mot, évoque – que ce soit justifié ou non- la fermeture, des restes de politique un peu floue, l’Afrique et ses réseaux pas très nets, la défense de la langue française, plus « fort Chabrol » que joyeuse. Dans tout cela, il est peu question d’art, d’esthétique, d’ouverture. Il faut sans doute mettre à mal ce mot, le tordre pour voir ce qu’il pourrait nous dire de nouveau. C’est pourquoi il était important pour moi de mettre au programme cette année un spectacle en flamand, rendre compte d’une Belgique bilingue. Une spectatrice à Limoges est venue me voir en me demandant pourquoi j’avais invité « ces salauds  » de flamands ? Pour une fois que nous étions tranquillement entre nous, entre francophones !
Je me suis dit que c’était sans doute pour m’éloigner de la francophonie qu’elle souhaitait et qu’il fallait justement requestionner cette francophonie.
De nombreux auteurs africains ont été découverts et ont eu une reconnaissance internationale grâce au Festival, aux rencontres qu’il suscitait et aux entreprises qu’il a soutenues. Pensez-vous que cette action soit toujours d’actualité ? N’y a-t-il pas un ralentissement aujourd’hui ? Peu d’auteurs africains sont venus en résidence dernièrement à la Maison des auteurs.
Bien sûr que cette action est toujours d’actualité. Je ne sais pas si il y a un ralentissement aujourd’hui, je ne connais pas encore suffisamment la question, mais ce continent a comme l’Europe une histoire du théâtre qui n’est pas linéaire. Regardez ici ce qui s’est passé en 50 ans ! Les remous politiques et sociaux se retrouvent toujours d’une manière ou d’une autre sur nos scènes. Parfois les scènes disparaissent momentanément, lorsque la guerre vient tout ravager comme au Congo.
Je ne sais pas ce que veut dire peu d’auteurs africains, car si je regarde le programme de l’année dernière, il y avait huit résidences d’auteurs d’Afrique francophone et cette année nous avons commencé avec deux auteurs du Bénin, et deux d’Afrique du Nord, et ce n’est qu’un début. Je souhaite que la maison des auteurs fonctionne à l’année. Nous allons créer une bourse du festival, deux plus exactement, et une nouvelle bourse va être donnée par la SACD.
Pendant longtemps l’action culturelle en direction des expressions francophones regardait essentiellement en dehors des frontières de l’hexagone. Or je crois que vous tenez aussi à donner une place aux expressions francophones de notre territoire traversées par des cultures et des origines ethniques diverses. En quoi cette ouverture vous paraît-elle essentielle ? Est-ce le projet de donner la parole à ces artistes issus de l’immigration, ces artistes de l’entre-deux et de l’exil ?
La vocation du festival est centripète par nature. Il doit rendre compte de ce qui se passe ailleurs, c’était sa vocation première pour dire vite ; et celle-ci est toujours pertinente. Mais il doit rendre compte aussi de ce qui se trame ici, de ceux qui oeuvrent sur des chemins de traverses. Qu’ils soient issus de l’immigration ou non. Car il ne faut pas enfermer dans un nouveau ghetto ceux qui ont choisi de s’exiler.

<small »>Patrick Le Mauff est directeur du Festival des Théâtres Francophones///Article N° : 1656

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