entretien d’Olivier Barlet avec Hubert Koundé

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Célèbre pour son rôle dans  » La Haine  » de Mathieu Kassovitz, l’acteur Hubert Koundé, d’origine béninoise, tient un des rôles principaux de  » Le Prix du pardon  » du Sénégalais Mansour Sora Wade. Il touche également à la réalisation, à l’écriture et à la mise en scène.

Essentiellement connu comme acteur, tu a signé comme réalisateur deux courts-métrages. Qu’est-ce qui t’a poussé à la réalisation et aux thèmes que tu as choisis ?
Brièvement, le premier court-métrage, Menhir, parle d’un vieux sage africain qui a un problème aux yeux et vient en France pour se faire soigner. Alors qu’il attend sa belle-fille à l’arrêt de bus, il est victime d’un groupe de colleurs d’affiches d’un parti d’extrême droite. Je n’ai pas plus à en dire, ça se positionne dans l’actualité européenne, voire française. C’est la montée de certains fascismes et la non-reconnaissance d’un passé pour la France, ce qui est à mon avis dommage.
Le deuxième, c’est la rencontre entre une jeune asiatique et un jeune étudiant noir. Ils sont sur un banc double à dossier unique en train de lire le même livre et il y a un jeu de miroir, qui fait que les deux personnages agissent de la même manière sans se voir. Le film s’appelle Qui se ressemble s’assemble ou les contraires s’attirent : comment deux continents, deux personnes, un homme et une femme, peuvent se croiser, se ressembler au-delà des apparences.
On sent que ça part d’une expérience quotidienne, d’une expérience vécue ?
Voilà. C’est évident. Même là, dans cette interview, on le voit, on voit notre différence, on voit pourtant notre capacité de parler ensemble. C’est ce que j’ai envie de dire : les apparences ne sont pas grand chose. Le trait d’union entre nous tous sont les cultures, dès que l’on pose le regard sur la culture de l’autre avec un peu d’humilité, on arrive très vite à rentrer dedans et à mélanger la sienne avec celle de l’autre, c’est là que cela devient quelque chose de fort.
Voudrais-tu privilégier la réalisation plutôt que de poursuivre ta carrière d’acteur ?
Non, je ne réfléchis pas trop en terme de carrière, mais plutôt en terme de ce que j’ai à dire et de ce que j’ai envie de dire. J’ai la chance d’être acteur, donc d’avoir certaines facilités pour monter les choses, mettre en contact les gens. Ce qui m’intéresse, c’est de dire, de dire et de raconter des histoires, et de donner mon point de vue. Je crois que les gens qui sont comme moi, issus d’une certaine histoire, se retrouvent bigarrés, entre deux mondes, ils ont autre-chose, ils portent autre chose. Ces métisses culturels portent autre chose, que je ne vois nulle part et que j’ai envie d’exprimer.
Et cet  » autre-chose  » à tout de même quelque chose à dire à notre société, qui est déjà multi-culturelle mais qui a du mal à se reconnaître en tant que telle ?
C’est clair. Pour l’instant on vit les uns à côté des autres, c’est-à-dire que malheureusement, le mélange existe dans la réalité mais on le refuse dans nos têtes. C’est très très bizarre. Cela crée une situation quasi schizophrénique, car on refuse ce qui est. Pourtant, la réalité aura toujours le dessus sur la virtualité.
J’imagine que  » La Haine  » et son énorme médiatisation a été pour toi une rampe de lancement. Tu avais aussi joué dans les courts métrages du Congolais Joseph Kumbela,  » Taxcarte  » et  » Colis postal « , ou bien Lunettes noires d’Owell Brown… Alors que les acteurs noirs ont souvent du mal à vivre de leur métier, tu sembles mieux t’en tirer ?
Moi, j’en vis tout juste, je dirais normalement, et mieux que la plupart. Cela tient au manque de projets pour les acteurs noirs et surtout pour les actrices noires, par exemple là, tu me parles d’acteur, mais les actrices, c’est  » nib « , on ne sait pas où elles sont, on ne sait pas qui elles sont… J’en connais plein, elles sont ultra-talentueuses. J’imagine que ça viendra, que les choses doivent se débloquer. Il y a un imaginaire à développer et ça tient encore une fois au fait qu’il y a un refus théorique d’accepter les choses telles qu’elles sont réellement. Il y a des populations qui participent d’un pays et d’une histoire, qu’on le veuille ou non, il faut les représenter, et non par obligation. Il ne faut pas que ça devienne des quotas. Ce serait faire la mer sans l’eau. A partir du moment où les choses sont là, constituent un élément, font partie de cet élément, il est difficile d’enlever à la mer sa couleur, ça manque de poésie. On ne comprend pas ça, il faut que les gens se voient à travers le miroir, se voient dans le miroir.
Tu ne partages pas les revendications du collectif Egalité qui met les quotas en avant ?
Je les partage dans le sens où si c’est le chemin obligatoire pour accéder à cette reconnaissance, alors il faut l’instituer. Maintenant, je ne crois pas que ça le soit, je pense que les hommes valent mieux que ça. On est capable de faire les choses sans avoir en permanence une épée de Damoclès sur la tête, sans avoir toujours besoin d’enchaîner, de consacrer la violence. Il y a d’autres chemins pour faire les choses, le Collectif s’est confronté à un mur. Quand on parle de la redevance télé à laquelle participent des minorités, il est légitime, d’un point de vue légal, que ces gens soient dans les images et s’y retrouvent à un moment donné ou un autre. Quand on parle d’intégration, c’est un mot un peu faux-cul. C’est un moyen aussi d’intégrer les gens que de leur donner un retour dans les images, de leur dire :  » vous existez « , et ils peuvent exister même en temps qu’étranger sur une terre.  » Vous existez  » va au-delà même de la logique  » vous êtes étrangers « . C’est  » on te fait une place, t’es d’ailleurs, mais ça ne nous pose pas de problème, parce ce que pour l’instant t’es là « . C’est le respect des gens qu’on invite.
Je discutais hier avec Fatou N’Diaye, qui me disait qu’on lui dit quelquefois qu’un personnage français ne peut pas s’identifier avec un acteur noir à cause de la couleur.
N’importe quoi. Même d’un point de vue réel, pourquoi certains films avec des Noirs-américains fonctionnent si bien ? C’est n’importe quoi. Encore une fois ce sont des discours pour éviter la réalité. C’est triste. Je ne vois pas pourquoi un Noir français aurait moins de valeur qu’un Noir américain. Cela n’a pas de sens.
 » Le Prix du pardon  » est un film sénégalais, où tu joues doublé en wolof. Comment c’était comme expérience ?
C’est le premier long métrage sur une terre africaine. C’était la première fois et, j’espère, pas la dernière. Pourtant, c’était difficile d’un point de vue logistique. J’ai découvert la réalité du montage d’un film en Afrique. Je n’avais jamais été confronté à ça. Je travaillais avec des productions qui étaient plus ou moins  » franco-française « , où je suis normalement payé. En Afrique, les conditions sont plus difficiles, et malheureusement, cela nuit souvent au film. Quand il faut 10 millions de francs pour faire un film, ce n’est pas 3. On le sait, le cinéma est un art coûteux, si tant est que ce soit un art, et sans argent on ne fait rien. C’est ça que ça m’a appris. Mais humainement, c’était puissant.
C’est une histoire forte, comment t’es-tu sentis dans ce rôle ?
J’ai adoré cette histoire pour son universalité, parce qu’elle pouvait être partout et traduisait des choses très humaines. C’est une histoire très shakespearienne, un vrai drame, qu’on aurait pu mettre partout. Et ça, c’est le truc fort qui m’a attiré. Le problème c’est que je suis un black urbain, qu’il pouvait avoir des appréhensions de part et d’autre. Et je me suis dit que par ce biais, par l’universalité, j’y avais ma place.
D’origine béninoise, tu as peu de rapport avec la culture lebou où baigne le film.
C’est clair, mais je suis de Ouihda, une région littorale du Bénin, et qu’on le veuille ou non, c’est la même trame. Il y a une dispersion, mais on retrouve les même rites, des choses qui se ressemblent partout. Notre identité à un axe commun très fort.
Et au théâtre ?
J’ai été en tournée durant un an et demi avec Peter Brook sur Le Costume, à la suite de quoi j’ai pu investir la cave des Bouffes du Nord pour filmer en numérique Parade, une pièce que j’avais écrite et mise en scène. C’est encore différent de ce que j’ai fait auparavant.

///Article N° : 2900


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