« Etre caricaturiste au Tchad demande un certain courage… »

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Adjim Danngar

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Né à Sarh, une petite ville située au Sud du Tchad, Adjim Danngar [fiche biographique], a une longue expérience de caricaturiste dans un pays où la liberté de la presse reste encore un vœu pieux. Si son parcours illustre bien la difficulté des journaux privés à exister en Afrique, il révèle également les difficultés que rencontrent les demandeurs d’asile politique pour s’intégrer en France et prouver leur bonne foi. L’horizon semble maintenant dégagé pour Adjim Danngar sur le plan administratif, mais il lui reste à recommencer une carrière et démontrer tout son talent dans un nouvel environnement. S’il est plus connu comme caricaturiste, « http://www.africultures.com/php/index.php?nav=personne&no=17843 » n’hésite pas à produire des planches de bandes dessinées en fonction des projets qui lui sont proposés.

Vous souvenez-vous de vos premiers dessins ?
J’ai commencé à dessiner dès le bas âge. Ma mère me disait toujours que mes tutrices appréciaient beaucoup mes dessins et les poteries que je fabriquais à base d’argile, même si je n’en garde aucun souvenir. Vers dix – douze ans, je fabriquais des appareils photos à base d’argile avec lesquels je m’amusais à « photographier » mes amis et parents. Une fois les photos prises, j’allais me cacher dans ma chambre pour développer en dessinant d’après mémoire, leurs attitudes et l’espace. C’était un exercice assez difficile mais je réussissais souvent les positions et les habits qu’ils portaient, même si ce n’était pas forcément ressemblant ! Je raconte cette anecdote car cet épisode de l’enfance illustre ce que j’aime dans le dessin de presse. C’est un excellent espace où s’exercent la liberté et la spontanéité sans se prendre au sérieux.
Comment avez-vous commencé dans la profession ?
En 1999, alors que j’étais encore collégien, encouragé par un ami qui en faisait partie, je fréquentais régulièrement, l’Atelier Bulles du Chari où j’ai appris, pendant deux ans, les bases du dessin avec Gérard Leclaire (1). Puis, j’ai continué à dessiner jusqu’au bac en 2003, année durant laquelle j’ai intégré l’équipe du journal satirique Le Miroir. On était payé au dessin, je dessinais dans plusieurs rubriques, actualités politiques (sur la « une ») et culturelles. Mais depuis 2002, je donnais déjà régulièrement un coup de main au jeune journal Rafigui, qui veut dire « mon ami » en arabe local. Ce journal, principalement destiné aux collégiens et lycéens, traite essentiellement des sujets d’ordre culturels. Je réalisais des dessins pour leur « une » en fonction du thème. Je continue à proposer bénévolement de temps à autre des dessins à ce journal qui existe toujours en dépit des problèmes financiers qu’il rencontre, sa publication dépendant entièrement de la subvention d’ONG. Il existe aussi une version en ligne sur le net.
Pourquoi avoir choisi ce métier ?
Je ne l’ai pas vraiment choisi, il est venu à moi naturellement. Je n’avais pas de supports de publication pour mes planches de BD, les journaux d’actualité avaient une forte demande de dessinateurs pour leur « une », alors je m’étais dit que ça valait le coup d’essayer le dessin de presse. Ma première « une » était pour Rafigui, j’ai alors découvert ce grand espace de liberté où l’actualité, l’humour et les coups de gueules cohabitent. J’aimais bien rire aux dépens de ces délinquants qui se disent « politiciens » (au Tchad et un peu partout en Afrique…). Ils gèrent le peuple comme un troupeau de moutons. J’invitais donc les opprimés comme moi, à rire de leurs bêtises. Contre ceux-là, la caricature et le dessin de presse étaient devenus mes armes pour arracher ma dignité et ma liberté. Les dessinateurs sont des éponges, ils recrachent les ressentis collectifs.
Comment travailliez-vous vos sujets ?
Pour Rafigui, je me lançais le plus souvent dans la recherche d’idées sur le champ. Je proposais à Andjeffa Esaïe, chargé de communication, quelques idées pour tâter le terrain. Dès qu’une idée l’intéressait, je la développais en plusieurs dessins que je proposais deux ou trois jours après. Il prenait les dessins pour les présenter au reste de l’équipe au moment du bouclage, pour la sélection de l’illustration qui devait faire la « une ». Je n’ai jamais assisté à cette réunion.
Au Miroir on devait remettre les dessins le jour du bouclage. Après avoir validé les dessins pour le numéro en cours, on préparait les thèmes pour le mois d’après. Une fois les thèmes choisis, les dessinateurs recevaient des consignes du directeur sur les rubriques qui les concernaient. Ensuite chacun devait se débrouiller pour dégoter des informations sur l’actualité politique, culturelle et sociale. On pouvait même dessiner et proposer des faits divers au bouclage suivant. Personnellement, je m’intéressais et m’intéresse toujours à l’histoire de la marche du monde. Je vais donc puiser mes inspirations dans la lecture, les journaux, les livres d’histoire et de philosophie, en écoutant les radios internationales (Africa n°1, RFI) et aussi plus généralement au contact de la société. Tout ceci me permet de me forger une opinion personnelle. Ces supports ne sont pas source d’évangile, mais je suis convaincu que c’est la seule manière d’esquiver la naïveté et l’ignorance. Car, on peut se permettre d’être fou dans ce métier, mais surtout pas d’être naïf et ignorant !
Comment était reçu votre travail ?
Ce n’était pas la joie pour ceux qui se reconnaissaient sous mon crayon, dans une mauvaise posture avec, par exemple, des mouches virevoltant autour de leurs têtes, comme une couronne royale. Ça leur passait parfois au-dessus, mais d’autres fois, piqués par l’une des mouches, ils ne manquaient pas de montrer leur dentition ! Par contre c’était la joie pour tous ceux qui, de près ou de loin, avaient été un jour victime d’injustices de la part de ces derniers. En fait, hormis un petit cercle qui mange dans l’assiette des politiques, je n’ai jamais rencontré de Tchadiens me disant que mes dessins l’ennuyaient !
Vous êtes installé en France depuis 2006, quelles sont les raisons de votre départ du Tchad ?
Être caricaturiste dans mon pays d’origine, demande un certain courage, surtout quand on veut s’exprimer avec ses tripes ! Sinon on adopte le « griotisme » et on dresse des louanges aux grands de ce monde. Mais, malgré la misère politique, les Tchadiens sont des caricaturistes nés ! Il suffit de prêter attention à ce que se racontent les jeunes dans la rue ou dans les cours de récréation pour s’en rendre compte ! J’ai toujours travaillé avec cet état d’esprit. Donc, dans mon travail de caricaturiste, je m’étais investi dans le traitement de la guerre du Darfour et les trafics commerciaux aux frontières. Milieu dans lequel règne en maître absolu la famille proche d’Idriss Deby. Les menaces verbales et les intimidations ne se sont pas fait attendre. Le 23 novembre 2006 alors que je m’apprêtais à me rendre en France pour le Salon du Livre et de la Presse de jeunesse de Montreuil, j’ai été brutalisé et violenté par une douzaine de paramilitaires. J’ai échappé à cette tentative d’enlèvement et de séquestration grâce au secours des habitants du quartier. J’ai alors décidé de partir pour de bon, en espérant retrouver la liberté, la sérénité et le respect dans mon travail (2).
Comment s’est déroulée votre arrivée en France ?
J’ai foulé la terre gauloise le 25 novembre 2004. J’ai immédiatement déposé une demande d’asile avec l’aide de l’association France Terre d’Asile. Une année et demi plus tard, après de longues périodes difficiles, pendant lesquelles j’avais essuyé des rejets de l’OFPRA et de la Commission de Recours des Réfugiés, j’ai reçu le soutien déterminant de Reporter Sans Frontière me permettant d’échapper à un avis d’expulsion et d’intégrer ensuite la Maison des Journalistes (MDJ). J’y ai trouvé refuge et bien-être car ce n’était pas comme les centres d’accueils des demandeurs d’asiles où l’on n’y trouve qu’un soutien administratif mais rien d’autre. Il y a une ambiance bon enfant et familiale. À la MDJ j’ai repris le crayon et recommencé à croquer l’actualité française et internationale. La même année, j’avais également participé au concours Sudafric cartoon à Turin où j’ai remporté un prix.
Ce brutal changement de vie a t’il eu une influence sur votre travail ?
Les rencontres et les voyages nous transforment. J’ai beaucoup appris de la France politique, culturelle et sociale. J’ai rencontré beaucoup de personnes sur ma route, professionnellement et amicalement, qui m’ont beaucoup apporté. Mes sources d’inspiration ? Question difficile… Je les puise dans la lecture, dans mon entourage, dans mon quotidien… Comme je vous l’ai déjà dit, pour moi un dessinateur est une éponge. De fait, vivant dans un nouvel environnement, je dessine plus souvent l’actualité française et internationale pour le site de la Maison des journalistes de Paris puisque je vis en France. Je suis très sensible à l’actualité internationale. Ce qui se passe à Gaza, au Zimbabwe, en Côte D’Ivoire, aux Etats-Unis, etc. En ce qui concerne l’actualité tchadienne, je réserve mes dessins à mon blog.
Quelles sont vos activités actuelles ?
Je dessine sur les pages de la lettre bimestrielle de France Terre d’Asile depuis quatre mois, j’ai déjà participé à deux numéros imprimés et travaille sur le troisième… En parallèle, je réponds aux commandes pour des affiches, des illustrations ou même un mini-album (The plague of kings) comme pour le projet Approdi sur l’immigration en Europe piloté par l’ONG italienne Africa e mediterraneo en 2006. La même année, j’ai également participé au concours Vues d’Afrique organisé par le Festival d’Angoulême et le ministère français des Affaires Etrangères. Je suis aussi membre actif de l’association des dessinateurs de BD, L’Afrique Dessinée, située à Saint Ouen et dont le président est  HYPERLINK « http://www.africultures.com/php/index.php?nav=personne&no=16712 » . C’est par ce biais que j’ai participé à l’album collectif Une journée dans la vie d’un Africain d’Afrique en 2007. Entre 2007 et 2008, j’ai travaillé avec l’association Réseau 2000 sur un chantier d’insertion dans le multimédia dénommé Digital Pathway Paris, en contrat à durée déterminée. Je collabore quelque fois avec la revue Africultures pour des illustrations. Enfin, j’ai mon blog où je peux montrer tout mon travail (3) et je participe ponctuellement à différentes opérations ainsi qu’à des salons. Aux festivals de la BD d’Angoulême, de Damparis, de Tarbes, et de Saint-Just-le-Martel, j’ai pu rencontrer des Bédéistes venus des quatre coins du monde. Au-delà des projets communs c’est toujours un plaisir de partager avec mes confrères dessinateurs, nos regards, nos émotions, nos expériences. J’ai exposé mes dessins au printemps 2008 (à la MDJ), de même en janvier 2009 au 96, un bar parisien. Je ne compte pas m’arrêter là, car pour moi, dessiner c’est respirer, jouir, manger, danser, pleurer, rire, exister… sans vouloir être narcissique, j’ai un projet de BD autobiographique sur lequel je travaille depuis un an. Je tiens à l’écrire moi-même, même si je ne me sens pas très au point au niveau scénaristique. Il faut bien commencer un jour. Je ne me presse surtout pas. À côté de ce projet je cherche à publier un recueil de mes dessins de presse, même si je n’ai pas de contacts avec des éditeurs, mais ça viendra…. !
(janvier 2009)

1. Architecte et designer français installé sur place et fan de bande dessinée, Gérard Leclaire a énormément aidé au développement du 9ème art dans le pays.
2. Directeur de publication du même journal (Le Miroir), le bédéiste Adji Moussa (qui fut condamné à six mois de prison avec sursis en 2007 pour diffamation) fut contraint à l’exil au Sénégal lors des évènements du début de l’année 2008.
3. http://adjimdanngar.over-blog.net/
///Article N° : 9065

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