Extra-comunitare

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« Qu’ont-ils fait Papa ? » m’a demandé ma fille, alors que je regardais le journal sur une chaîne d’infos, et que nous assistions impuissants au « spectacle » tragique de « migrants » délogés, bousculés, tabassés, gazés, niés dans leur humanité d’enfants, de femmes et d’hommes.
« Rien mon cœur, rien, ils n’ont rien fait, à part entrer en France sans visas. »
« Et c’est quoi un visa ? »
J’aurais dû me taire, peut-être.
Mais comment répondre autrement à Léa, six ans et demi ?
Comment lui dire que la vie, et la géopolitique sont ainsi faites.
Mal faites.
Comment lui dire, qui sont ces gens de l’autre côté de la frontière de la misère ?
Je devrais peut-être lui citer la phrase célèbre de Rocard.
« Papa c’est quoi un visa ? Et s’ils n’ont rien fait, pourquoi sont-ils pourchassés par la police ? »
…
Comment répondre à Léa ?
Comment lui dire, que survivre est l’œuvre de l’Homme. Sans papiers.
Survivre à la persécution, au manque de liberté ou de perspectives d’avenir, à l’arrachement de la terre natale, au voyage périlleux parfois, aux dures lois de la nature, la colère des mers et la cupidité des hommes.
Survivre est l’œuvre de l’Homme. Sans papiers.
Survivre au stress, aux contrôles au faciès, aux camps de rétention, au rejet, à la xénophobie, au racisme, à la haine, et pire que tout, à l’indifférence.

Survivre est l’œuvre de l’Homme. Sans papiers.

Comment répondre à Léa ?

Je reste sans réponse, replonge en adolescence.
« La France est le pays des droits de l’Homme », répétait sans cesse mon prof d’histoire. Mais en France, seuls les Hommes qui ont des papiers ont des droits. Et encore, pas les mêmes.
Douce France, douce France, dans les songes éveillés de mon enfance…

Survivre est l’œuvre de l’Homme.

Migrant.
Nomade.
Immigré.
Sans papiers.
Extra-comunitare.

Paris, Porte de la Chapelle.

Je déambule, regard hagard, en pensant aux questions de Léa, et à ces vers d’Abdourahman Waberi, qui n’ont jamais autant résonné en moi :

1

la voilà qui sourit pourtant l’Afrique dévaluée
foudroyée dépossédée
de tout ce qu’il y avait dans ses entrailles
tout ce qu’elle avait pour nourrir ses enfants
dispersés désormais
aux quatre coins du vaste monde

4

certains restent là assis
à regarder le temps passer sur eux
d’autres se dépoussièrent
se lèvent et marchent droit vers l’ouest
cap sur des mirages

7

visage orné d’un maigre sourire
juste de quoi se frayer un chemin
dans une foule tantôt hostile tantôt amie
un maigre sourire
une sérénité gagnée de haute lutte
à force de contrer les coups de crampons du destin

8

il ne paraît pas perdu dans le temps
il s’entête à nous sourire
il est beau il est fort
il est noir et jeune
il tient à croquer à pleines dents
l’igname de la vie

Survivre est l’œuvre de l’homme sans papiers.

Et des autres hommes aussi.

Parfois.

On survit barricadé derrière notre confort, nos habitudes, et de temps en temps on ose embrasser une cause qui nous dépasse, on s’indigne, on s’engage. Un peu, beaucoup, passionnément.
Sans trop d’illusions.
On s’engage, car certaines révoltes sont saines, nécessaires, vitales même, elles préservent le cœur de l’indifférence et aident à répondre à une fillette de six ans et demi.

Paris, 10ème arrondissement, une caserne de pompiers désaffectée.
Des femmes et des hommes, dont les yeux refusent de perdre leur regard.
Des femmes et des hommes perdus, mais dignes et debout.

Je pense à Paris capitale de la douleur en Janvier, capitale de la misère en Juin, à la solidarité des uns, à l’indifférence des autres, à la responsabilité de tous.
Je déambule, les phrases de Rocard et de mon prof d’histoire se bousculent en moi et je me dis que désormais, les gouvernements du Nord et du Sud le veuillent ou non, les destinées des peuples sont liées.
Nous rêverons, ou nous crèverons.
Ensemble !

///Article N° : 13033

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