La Ligne de couleur, de Laurence Petit-Jouvet

Anonymes témoignages

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En sortie sur les écrans français le 17 juin 2015, La Ligne de couleur rend compte de la coupure de la société française entre Blancs et Non-Blancs par une série de témoignages.

Comme dans son précédent film, Correspondances, Laurence Petit-Jouvet propose à ses protagonistes de participer à l’élaboration du film : chacune des personnes ici sélectionnées a écrit un texte qu’elle nous lit et que nous entendrons principalement en voix-off tandis que l’image la complète en donnant corps à la personne, captée dans sa vie quotidienne ou dans des situations particulières. Ce projet littéraire est un projet politique : l’écriture est pour les sans-voix l’ultime lieu du pouvoir, et donc d’une affirmation de soi face au rejet. Des écrans noirs séparent cette série de lettres filmées, témoignages qui portent tous sur l’assignation résultant de la couleur de peau dans la société française. Tous et toutes sont nés ou ont grandi en France, sont des Français sans accent, ayant en général réussi socialement, en tout cas trouvé leur place. Nous ne sommes donc pas dans l’apitoiement mais bien au contraire dans le scandale du racisme, c’est-à-dire dans le barrage fait à des hommes et des femmes dans leur appartenance à une société qui les range en fonction de leur couleur de peau, leur seule apparence, au mépris du droit et par méconnaissance de l’Histoire nationale, dans la catégorie des étrangers, des migrants. Ils sont nés ici mais seraient d’un territoire lointain, celui de leur origine fantasmée dans leur couleur de peau, de l’autre côté d’une frontière qui apparaît vite comme une protection face à la peur de l’intrusion, de l’invasion, de perdre ses repères, de se faire bouffer par ces cannibales en puissance.
Tous parlent de ce regard des autres et de ses conséquences intimes et sociales : la difficulté à se valoriser, l’épreuve de toujours devoir tout prouver, la détermination liée à ses traits corporels, le statut de victime des frères ou de la religion quand on est une femme, la réduction à des boulots style vigile quand on est un Noir, les contrôles au faciès, les séparations sociales, le plafond de verre et la solitude quand on a exceptionnellement réussi à le passer, l’absence de protection, le sentiment d’exclusion, la suspicion…
Le constat est accablant : cette question d’épiderme coupe la France en deux, les Blancs qu’on laisse tranquilles et les non-Blancs que l’on assigne à des places correspondant aux fantasmes qu’on se fait de leurs origines. En variant les approches et ces origines, Laurence Petit-Jouvet tente de donner une forme poétique à cette série d’énoncés dominés par la volonté de dire, sans toutefois échapper à des effets de mise en scène, les personnes étant rarement en situation de vie. Lorsque le documentaire ne prend en charge que le réel sans ouvrir à la puissance fictionnelle des corps filmés, il ne rend pas compte de la croyance à l’œuvre qui permet à ces corps de se constituer dans leurs relations et leurs désirs.
Enfermés qu’ils sont ainsi dans le syndrome du témoignage, au-delà de la véracité et la justesse de leurs dires qui nous font entrevoir la douleur d’être toujours stigmatisés, il manque ainsi à ces personnages la faculté de pouvoir rendre compte aussi des résistances et des chances qui leur permettent de trouver leur place dans cette société excluante mais aux évolutions rapides. La nouvelle France, celle qui n’est pas encore majoritaire mais qui croit à l’égalité et vit au jour le jour le partage culturel, est un hors-champ inabordé bien qu’implicite. Si bien que l’apport de ces personnes, leur force d’innovation, est peu évoqué pour ne plus entendre que leur invisibilité, leur occultation, leur rejet, leur assignation. Il est clair que c’est le projet du film mais cette absence en limite la portée, l’enjeu restant aujourd’hui de pouvoir affirmer sans gêne et au contraire avec fierté sa double appartenance culturelle dans une société se reconnaissant comme polychrome. (1)
Car c’est dans cette expérience d’invention dans les résistances au racisme par l’affirmation de soi et de sa présence, introduite par la beauté du cheveu en liberté dans la première séquence, que se construit un nouveau territoire à la fois mental et pratique pour générer et accompagner l’évolution de la société française. Dans le film, les témoignages sont anonymes, les noms des personnes n’apparaissant que dans le générique. Ils sont certes supposés parler pour tous ceux qui sont victimes de racisme, mais c’est là qu’apparaît l’ambiguïté du film : en gommant les noms autant que les pratiques de résistance, en insistant sur l’assignation plutôt que sur les possibles, et donc en décrivant des victimes plutôt que des pionniers, La Ligne de couleur renforce ce qu’il entend dénoncer, cette invisibilité et cette mise de côté dans la construction d’une patrie commune.

1. Cf. le numéro 99-100 d’Africultures, Afropéa, un territoire culturel à inventer.///Article N° : 13032

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