Face à face

D'Abdekader Lagtaâ

Face à face est un film qui intéresse. D’abord parce qu’il nous parle politique sans pancartes ni grand discours, ni même ces conversations pesantes où les protagonistes se disent ce que le réalisateur voudrait nous dire. Non, juste quelques petites phrases lâchées ça et là donnent la couleur, quelques situations mettent sans tambours ni trompettes les points sur les  » i « . Nous sommes en 1993 à Casablanca, et comme Kamal le dit à un ami :  » Les années de plomb sont révolues  » L’ingénieur Kamal se voit muté parce qu’il s’oppose à des jeux d’intérêt dans les travaux de construction d’un grand barrage. Sa femme Amal revient du théâtre frustrée car la pièce a été interdite. Kamal et Amal s’aiment et ça se voit, mais leur union a la fragilité de leur environnement. Face à Amal qui voudrait s’affirmer en poursuivant ses études, Kamal reflète le machisme ambiant et la restreint. L’un comme l’autre ont plus des intuitions que des repères et lorsque la crise intervient, les malentendus s’installent. Chacun se fait son théâtre à lui plutôt que de faire confiance à l’autre. C’est aussi cela parler politique : à quel point l’état d’une société détermine les individus dans leurs relations.
Mais si Face à face intéresse, c’est qu’il ne s’arrête pas là. Sans cesse, le cinéaste cherche à inscrire dans l’image son appréhension du désarroi des êtres : il ose la durée des plans, une certaine fixité et une épure systématique. Les intérieurs sont sobres, le Maroc touristique absent : Lagtaâ dépouille pour recentrer son propos et privilégier la corporalité de ses acteurs, coincés dans leur appartement comme ils le sont dans la vie. Le danger est bien sûr la théâtralisation, auquel le personnage de Kamal n’échappe pas, au jeu très forcé. Mais l’art de Lagtaâ est de restaurer une sensualité par des plans simples où la caméra peut se rapprocher des corps, en épousant volontiers la peau, ce qu’il réussit le mieux avec Sanaâ Alaoui qui interprète Amal.
Le désarroi politique et relationnel résonne ainsi dans une quête de soi profondément charnelle : Amal ne peut être bien dans son corps qu’en étant présente au monde, mais ce monde le lui refuse. La deuxième partie, située à la fin des années 90 qui font le sujet du film, lui permettra de se resituer, de faire le deuil d’un passé meurtri pour se découvrir en même temps qu’elle découvre son pays. Entre les deux périodes, la dureté des vécus, les remises en cause idéologiques et les prises de conscience ont fait leur travail, ce qui permet à Redouane d’affirmer :  » Ce peuple magnifique n’existait que dans mon imagination « . Mais le fondamental manque dans la société marocaine : la mémoire. Kamal est devenu amnésique : la clarté critique qui permet de construire l’avenir est impossible tant qu’on ne revient pas sur le passé. Ce film contribue à en accréditer l’idée et, déjà rien que pour cela, mérite notre attention.

///Article N° : 3243

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