entretien d’Olivier Barlet avec Abdelkdader Lagtaâ (Maroc)

Montréal, avril 1999
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Vous abordez des sujets graves avec une grande légèreté. Est-ce votre caractère ou un choix particulier?
Le ton de mes deux films précédents, Un amour à Casablanca et La Porte close, était assez dramatique, effleurant parfois le tragique, ce qui correspondait à leur contenu. Dans Les Casablancais , par contre, j’ai essayé d’explorer une autre approche en relation avec la singularité des itinéraires qui s’entrecroisent dans le film. Ainsi, par exemple, il m’a semblé plus pertinent d’adopter le ton de la dérision pour traiter de la relation archaïque que l’autorité en vigueur au Maroc continue d’entretenir avec la population. Il fallait donc cette dose de dérision non seulement pour dénoncer l’arbitraire mais aussi pour le démystifier.
Est-il possible de montrer un tel film au Maroc aujourd’hui ?
J’espère que oui, évidemment. La liberté d’expression est inscrite dans la Constitution et un processus démocratique réel est en train de se mettre en place, surtout depuis l’année dernière, grâce à l’actuel gouvernement d’alternance, composé des anciens partis de l’opposition. En outre, la société civile commence à se manifester et à s’organiser pour exiger des réponses concrètes aux besoins de la population. Cependant, cette évolution est encore en dents de scie, jalonnée de dérives et de dérapages héritées du passé. Ainsi, mon précédent film, La Porte close, vient d’être interdit alors qu’il devait sortir en mars dernier. Mais, ce qui est significatif, c’est que les cinéastes, les critiques et les journalistes ont violemment dénoncé cette mesure et ont appelé à la levée de la censure. Je compte beaucoup sur une prise de conscience de la part des autorités concernées pour revenir sur leur décision.
En quoi La Porte close dérangeait-il ?
Parce qu’il met en scène un instituteur homosexuel, ce que les censeurs ont considéré comme dégradant pour ce corps de métier, comme si l’homosexualité était complètement étrangère à notre réalité. On m’a donc demandé de mutiler mon film pour pouvoir le diffuser. J’ai refusé car j’estime qu’un film doit être présenté dans son intégralité: c’est à la fois le droit du spectateur et celui du cinéaste. La censure, qu’elles qu’en soient les justifications, est toujours bête et méchante. Elle ne se rend pas compte qu’elle mène un combat d’arrière-garde et qu’elle est en décalage par rapport à l’évolution de la société. C’est vrai que la société marocaine est partagée entre une aspiration indéniable à la modernité et un repli identitaire qui se manifeste le souvent à travers l’intégrisme. C’est cette schizophrénie que j’ai cherché à interroger dans Les Casablancais.
On a l’impression que vous voulez aborder le politique par le biais du privé.
Jusqu’à preuve du contraire, tout est politique. Ce qui m’intéresse, c’est comment le citoyen ressent le poids de l’autorité. Alors que la politique devrait à mon sens contribuer à offrir aux citoyens les conditions pouvant leur permettre de se réaliser, en partant du principe que l’être humain est notre bien le plus précieux, je constate encore la persistance du divorce traditionnel entre ce qui est dit et ce qui est fait. A quand une politique à visage humain et au service du citoyen ?
La solution serait-elle « mieux vaut en rire »?
Les campagnes de répression qui jalonnent notre existence sont pour moi des gesticulations d’un autre temps qui suscitent l’indignation mais aussi le rire. Ce retour récurrent du bâton, nous rappelant régulièrement la dure réalité de l’arbitraire, se manifeste notamment par l’arrestation en plein jour et dans les espaces publics des couples non mariés ou même mariés mais ne portant pas leur contrat de mariage sur eux ou par l’utilisation de la force contre les manifestations des diplômés chômeurs. Une société ne peut évoluer si elle continue de traîner ce genre de boulet. C’est pourquoi cette dérision adoptée dans le film.
Le personnage du Mokkaddem existe-t-il sous cette forme caricaturale ?
C’est agent un subalterne de l’administration, parfaitement archaïque mais qui peut dépasser ses prérogatives et exercer un pouvoir discrétionnaire et un contrôle exagéré. C’est la première fois qu’il est traité dans le cinéma marocain. Par conséquent, j’ai essayé d’aller au bout de ma réflexion en faisant de lui un personnage de fiction qui a des ambitions démesurées et qui se trouve en même temps empêtré dans d’énormes contradictions. Il est pour moi l’exemple de la persistance de cette mentalité archaïque qui continue dans une certaine mesure de décider de nos destins.
La comédie a-t-elle une tradition une Maroc ?
Dans le théâtre et les contes, oui. Dans le cinéma, par contre, étant donné qu’il est encore jeune, la comédie est une expression récente, encore à l’état d’ébauche. Pourquoi ce retard ? Parce que la société marocaine, globalement conservatrice, rechigne à rire d’elle-même et à voir ses tares et ses tabous exposés à la dérision et donc au regard critique ? Je suis persuadé que nous avons besoin d’une vraie cure de rire pour nous dérider un peu.
Vous avez coproduit le film avec le Canada, pourquoi ?
Un amour à Casablanca a été financé avec des moyens entièrement marocains mais très insuffisants. Malgré ça, il a été reconnu comme un film fondateur ayant réconcilié le public marocain avec son cinéma. Je suis cependant conscient de ses défauts car il a été fait dans des conditions dramatiques, avec des moyens dérisoires. Depuis, j’ai donc cherché des partenaires maghrébins et européens pour pouvoir travailler dans des conditions plus professionnelles. La Porte close a ainsi été cofinancé par le Maroc, l’Algérie et la France. Au Maroc, nous sommes tributaires du Fonds d’aide à la production : il est dangereux d’être dépendant d’une seule source étatique, même gérée par une commission indépendante car ses moyens limités ne peuvent satisfaire les aspirations légitimes des cinéastes. C’est pourquoi j’ai opté pour la coproduction. Et c’est grâce à cette diversification des ressources que j’ai pu avec Les Casablancais aborder une recherche esthétique qui m’aurait été difficile avec de plus faibles moyens. Le Fonds d’aide n’accorde qu’entre 1 et 1,5 million de FF, sommes évidemment très modiques.
Karina Aktouf, qui joue la belle institutrice, se plaint d’avoir été doublée et de ne pas avoir sa voix dans le film.
Karina est d’origine algérienne. Malgré ses tentatives, elle n’a pu acquérir l’accent marocain. Pour la cohérence de son personnage, je ne pouvais pas éviter le doublage qui, dans de pareilles situations, est une chose tout à fait admise. Est-ce que Burt Lancaster a eu sa voix dans la version originale du Guépard de Visconti ?
Vous présentez dans le film l’intégrisme islamique comme une stratégie de prise du pouvoir.
C’est mon impression : j’ai essayé d’être prémonitoire. Actuellement, au Maroc, les forces intégristes ont déjà une emprise quasi totale sur l’enseignement supérieur. En outre, ils commencent à diffuser leur idéologie dans le secondaire mais n’ont pas encore investi le primaire. J’ai placé mon récit exprès dans le primaire pour faire prendre conscience du danger de ce fanatisme. On estime parfois au Maroc que l’intégrisme ne peut pas se développer chez nous car le champ religieux serait déjà occupé par les Oulémas ou le Roi qui est le Commandeur des croyants. Je n’en suis pas si sûr. Les islamistes exploitent la crise de la société pour occuper le terrain, en embrigadant notamment les jeunes et tous les exclus. Je témoigne ainsi à ma manière du danger que peut représenter cette intolérance pour la cohésion et l’avenir de la société. Je ne prétends évidemment pas apporter des solutions. Je sonne le glas en semant l’inquiétude. Si j’y parviens, j’estime que mon travail est fait.

///Article N° : 2492

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