Faire face aux Peur(s) et Violence(s) au théâtre

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Violence(s) et Peur(s) sont les deux premiers spectacles d’une nouvelle trilogie signée Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar. Leur fil conducteur : la Tunisie d’aujourd’hui, post-révolutionnaire, celle qui a renversé Ben Ali en 2011. La Tunisie avec ses contradictions, ses problèmes sociaux, politiques et existentiels. Et ses espoirs. Africultures a assisté à leur mise en scène au festival « Les Francophonies en Limousin » à Limoges, il y a quelques jours. 

« Un homme ça s’empêche »

La pièce de théâtre Violence(s) commence avec une femme qui se bouche le nez, mouchoir à la main. Elle se retrouve dans un lieu inhospitalier et bouge à petits pas, la boule au ventre. C’est là, dans une prison enveloppée dans la puanteur, que les violences les plus atroces ne tardent pas à être révélées. « Après la révolution de 2011, comme l’état n’était plus très fort, il y a eu une recrudescence ordurière. A tous les niveaux. Au niveau de la parole, et même au niveau des déchets dont la municipalité ne s’occupait plus. C’est comme si on avait ouvert la boite de pandore et que tout était sorti » nous explique Jalila Baccar à propos de la première scène de la pièce Violence(s), d’une durée de deux heures et comptant neufs acteurs sur le plateau.

Attilio Marasco

Et si, dans ce spectacle, il y a également beaucoup de poussière, une poussière qui se soulève, comme un nuage, à chaque respiration trop profonde, c’est qu’il y a des choses à virer : « Il est question de dépoussiérer toutes les couches dans lesquelles le tunisien est enveloppé. Et faire resurgir sa mémoire, car sans mémoire il n’y a pas d’aujourd’hui ni de lendemain« . Ce n’est pas un hasard d’ailleurs, que le présent, dans Violence(s), soit si dur : sous des lumières froides, dans un décor dégarni et affichant un grand mur gris, l’aveu de plusieurs actes inexplicables surgit des bouches des acteurs. Le meurtre d’un homme à qui quelqu’un, probablement sa femme, a défoncé le crane avec un cric. Des lycéens qui ont tué de façon macabre leur professeure. Un homme qui a égorgé son amant et l’a plongé dans une baignoire. Ce sont des exemples de crimes racontés avec des voix qui portent toutes les modulations de la douleur, à travers des mots répétés de façon convulsive, aux frontières de la folie, ou avec une lucidité effrayante et sans merci. « Un homme ça s’empêche » disait Camus, pour ne pas laisser la place à la « bête immonde tapie en lui ». Phrase qui est prononcée par les acteurs et qui porte la volonté de ne pas se laisser complètement submerger par la situation ambiante. Et pourtant. Violence(s) nous offre, avec beaucoup de poésie, un lyrisme où les actions du quotidien sont mélangées magistralement à des actes de barbarie. « Dans les cas racontés, il y a un seul fait divers qui est réel : la mère qui tue son fils en brulant moitié de son corps. Les autres sont simplement inspirés de la violence qui a éclaté et qui est malheureusement tout à fait normale dans les périodes de transition révolutionnaire« . Nous sommes aujourd’hui six ans après la révolution, le pays a adopté une nouvelle constitution en 2014 et après des décennies de dictature, il traverse une période de transition, avec tout ce que cela comporte. Décompression, incertitudes, violence.

Violent est aussi le geste de Jalila Baccar sur scène, (portant son nom et son prénom) : celui de manger une rose rouge et la cracher, dégoûtée, tout de suite après. « Il s’agit du rêve brisé. Nous avons passé notre vie à rêver de ce jour où le dictateur partirait où le régime changerait réellement« . Non seulement les attentes ont été bafouées, mais qu’est-ce qu’il reste de ces rêves ? Peut-être une grande peur du futur, voire plusieurs Peur(s)?

Une tempête de peurs

Avec Peur(s), deuxième volet de la trilogie après Violence(s), il est question de tempêtes de sable entourant un hôpital maudit, là où des gens sont morts d’hépatite C, qu’ils soient- malades, infirmiers ou médecin. Tout commence avec un groupe d’explorateurs qui se retrouve coincé dans l’obscurité de ce lieu, sans issue apparente. « Notre devoir est d’avancer » affirment-ils, sans pouvoir réellement aller nulle part. « Avancer signifie agir, pas se laisser abattre par l’actualité locale, géopolitique, mondiale. Ne pas se laisser engloutir par le sable » nous explique Jalila Baccar.

Et pourtant les protagonistes de cette pièce ont beau fredonner des chansons du scoutisme tunisien, se munir de torches, escaliers, pelles, cordes, pour essayer de sortir de l’endroit où ils se retrouvent : le sable bouche les sorties et le vent qui souffle les empêche de dormir, de réfléchir. « Nous sommes dans un lieu étrange, où il est possible de rentrer mais pas de sortir. Nous ne possédons que nos corps et notre passé » affirme l’un des protagonistes. Baccar souligne ainsi l’existence de forces oppressantes qui ne sont pas identifiables, qui viennent de partout, de tous les arcanes du pouvoir tunisien. Des oppressions qu’il faut affronter avec la seule chose dont on dispose : l’action.

Christophe Pean

Il y a la peur vis-à-vis de l’extérieur, qui porte à des envies suicidaires aussi bien que meurtrières, des huit personnages de cette pièce d’une heure et quarante-cinq minutes de craintes. L’air de rien une actrice raconte l’histoire d’une chatte qui dévore ses chatons pour ne pas les soumettre à ce monde où « les temps sont imprévisibles ». Mais c’est surtout à l’intérieur de ce bâtiment où ils sont coincés, que les angoisses des protagonistes augmentent sans être endiguées. Entourés d’objets à la solidité incertaine, privés d’électricité, ils sombrent littéralement. Un des hommes se révèle être un chien déguisé en humain. Des crânes apparaissent éparpillés autour d’eux. Une femme subit des attouchements. Un des explorateurs est poignardé jusqu’à la mort. Les provisions se font de plus en plus rares. Et quand on cherche à sortir pour se sauver, en passant par les canalisations, le corps aspergé d’huile, c’est pour aller où, au juste ? Une épaisse fumée enveloppe la salle aussi bien que le paysage entourant l’hôpital maudit. « Les murs s’érigent un peu partout pour nous, les tunisiens. La méditerranée en est un. Selon le fait de venir du sud ou du nord du monde, votre destin change complètement et la vision de l’existence ne peut pas être la même« .

Ecrire la Tunisie aujourd’hui

Les deux pièces affichent une forte amertume vis-à-vis des ressorts de la révolution tunisienne de 2011 : « Les raisons pour lesquelles la révolution a été faite n’ont pas eu les solutions souhaitées! Les tunisiens sont de plus en plus en rupture avec les hommes politiques du pays. Aucune solution n’a pu être mise en place pour résoudre nos problèmes principaux, qui sont économiques. Le Dinar est au plus bas, le taux de chômage au plus haut, les inégalités entre les régions existent toujours« .

Pour Baccar les peurs, les angoisses et la dépression sont normales chez des individus ensevelis dans une situation où le futur et l’avenir ne sont pas clairs. Le rôle des artistes, nous rappelle la dramaturge et actrice– qui fut, avec Fadel Jaïbi,  et Habib Masrouki la cofondatrice du premier théâtre privé en Tunisie, le Nouveau Théâtre, en 1976 –  est celui d’être le miroir de la société, d’en décrire les changements et impasses. Effectivement, dans ces deux spectacles, apparaît, à deux reprises, l’évocation du danger de l’écriture. Dans Violence(s) le jeune homme accusé du meurtre de son amant retrouve, en prison, son carnet : mais la calligraphie, quoique similaire, n’est pas la sienne. De plus, il y a des omissions et des nouveaux détails dans lesquels il ne se reconnait pas. Censure, attribution de propos qui ne sont pas les sien. Et il y a aussi l’anthropologue, ou supposée telle, de Peur(s), cette femme tenant un journal intime, et pour ça, soupçonnée d’étudier ses camarades d’aventure et de vouloir les coloniser. « Où se situe la vérité ? » nous interpelle Baccar « dans ce qu’on vit, ce qu’on fait ou ce qu’on écrit ?« . Ces deux personnages ont un regard sur les choses, certes, mais ils sont aussi impliqués comme leurs compagnons de route.

Christophe Pean

« Il faut savoir qu’à un certain moment on ne supporte plus le regard des autres. L’écrit, les notes, la transcription, sont toujours susceptibles de soupçons car ils tendent un miroir à la société tunisienne et ce qu’elle y voit ne lui convient pas« . A l’image d’une population pacifiste, calme et souriante qui plaisait tant aux touristes, s’est superposée celle de tunisiens potentiellement terroristes, dangereux à l’étranger, et pour ça interdits de visa, confinés dans un isolement grandissant.  « Cette nouvelle image est refusée, on la casse. On veut être autre chose, mais il faut du travail pour être autre chose. Personne ne nous offre quoi que ce soit. Il faut savoir se modeler, se sculpter« . Le work in progress est d’ailleurs la méthode employée par les acteurs des pièces de Jaïbi et Baccar : un travail qui part d’improvisations, un dialogue perpétuel entre le plateau, la feuille blanche et la mise en scène. Les créations, étant toujours modelées par l’actualité, ne sont pas dévoilées à l’avance. La troisième pièce de la trilogie, par exemple, n’est pas encore définie : « L’actualité bouge de façon incroyablement rapide, on attend que les choses viennent à nous pour entamer la réflexion sur le dernier volet ».

Ce qui est sûr c’est que dans les  deux premiers volets il est question d’amnésie. Souvent les personnages se demandent mutuellement : qui es-tu ? Alors qu’ils se côtoient depuis un moment. L’identité de l’autre n’est jamais sure. « C’est la grande question qui se pose en Tunisie aujourd’hui. Qui sommes-nous. Moi je dirais que nous appartenons à la civilisation arabo-musulmane, mais nous sommes aussi africains, méditerranéens, maghrébins, berbères : en somme, tunisiens d’aujourd’hui ! Nous prenons ce qu’il y a de meilleur de l’Occident et de l’Orient« . Pour Jalila Baccar, les tunisiens sont « suspendus » alors que pour Fadhel Jaïbi ils se trouvent « sur une pente glissante ». Les deux s’accordent, tout de même, sur la nécessité d’ironiser sans cesse. L’humour est d’ailleurs présent dans les deux spectacles, il surgit dans le déroulement de drames là où on ne l’attend pas. « C’est typiquement tunisien. Au pire des moments, il y a toujours la petite blague qui apparait. Un humour décalé. C’est notre façon de faire face à la réalité« .

 

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