« Faire le choix de l’inconscience »

Entretien de Taina Tervonen avec Jean-Luc Raharimanana

Mars 2004
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 » L’engagement doit faire en sorte que l’écriture reprenne sa place capitale, sa place centrale : le plaisir des mots, des idées, de la langue « , affirme Jean-Luc Raharimanana. Pour cet auteur malgache, l’engagement s’est traduit aussi par la publication d’un recueil de nouvelles, Dernières nouvelles de la Françafrique, coédité par deux éditeurs indépendants, français et africain, pour que cesse, le temps d’un livre, le fossé qui sépare trop souvent la littérature africaine de son public en Afrique.

Comment est né le projet des Dernières nouvelles de la Françafrique ?
Soeuf El Badawi et moi-même organisions depuis quelque temps des rencontres littéraires à l’espace Tiphaine à Paris. Nous étions frappés par l’absence de voix africaines, alors que nous voyions l’Afrique couler. Nous voulions ce livre comme une suite des débats que nous organisions, tout en nous demandant ce que nous pourrions en faire une fois qu’il serait paru. Nous avons donc contacté des associations comme Survie, qui pose de vraies questions sur l’Afrique, concrètement, pas seulement sur le plan des idées. Survie a le courage de dénoncer les liens entre des hommes politiques français et africains qui débouchent parfois sur des crises entre nations. Elle fait le travail que les Français devraient faire : la politique africaine ne regarde pas que les Africains, elle concerne aussi les Français.
Mais nous sommes d’abord des littéraires. Nous avons donc choisi la forme de nouvelles. Nous avons aussi réfléchi à la question du marché du livre en Afrique et opté pour une coédition en Afrique, qui permet un prix divisé par deux sur le continent. C’est un premier pas, même si sept euros, cela reste encore très cher en Afrique. Par contre, la distribution en Afrique pose toujours problème. Nous comptions beaucoup sur les éditeurs africains pour cela, mais là nous réfléchissons à une autre solution. La distribution fait aussi partie de l’engagement. Il faut que le livre soit lu pour être compris. Nous n’allons pas résoudre les questions de l’édition en Afrique avec un seul livre mais nous espérons que cela fera réfléchir. Nous voulions combiner une approche très concrète de la littérature – la distribution, le prix du livre –, et la politique qui est toujours comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête des Africains.
Et pourquoi le thème de la Françafrique ?
La France est toujours présente en Afrique : sur le plan politique, historique, économique, culturel. Ce n’est pas pour rien qu’en cas de crises en Afrique francophone, la France envoie des soldats et essaie d’entrer dans le jeu diplomatique. Ce n’est pas pour rien non plus que quand les auteurs partent de leur pays, ils vont en France, ou qu’ils écrivent en français. Ce dernier point m’interpelle personnellement peut-être plus que les autres auteurs. Je me dis qu’en tant qu’auteur je devrais réfléchir aussi sur les langues nationales.
Il n’y a dans le recueil aucune nouvelle sur la coopération culturelle qui pourtant est le domaine de la Françafrique que maîtrisent le mieux les auteurs.
Il y a bien la nouvelle de Camille Amouro… Les auteurs ont la plupart du temps affaire à des hommes de culture – conseillers culturels, directeurs de CCF ou d’Alliances françaises –, qui sont en principe éloignés de cette politique étrangère de la France, politique régie par le mépris, le sentiment de supériorité, les ventes d’armes, les magouilles de toutes sortes et les complicités avec les dictateurs, les banques. C’est là que réside l’ambiguïté. Derrière ces hommes de culture qui véhiculent les idées des Lumières et des droits de l’Homme agissent des gens particulièrement néfastes qui tuent littéralement les Africains par leurs puissances économiques, militaires. C’est comme les missionnaires d’une certaine époque : Bible, amour du prochain… et suivent les baïonnettes du colon. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que les coopérants sont toujours appelés missionnaires : ils sont en mission pour la France. La question regarde tous les Français : quelle France voudraient-ils en Afrique ? Dans quelle mesure les CCF, vitrines de la France et donc premières cibles lors de crises dans les pays africains, sont-ils complices par leur silence ?
Je pensais plus à la façon dont fonctionne le système. Tu disais lors de notre dernier entretien que les directeurs de CCF étaient plus importants que les ministres de la Culture parce qu’ils ont les moyens. Je m’attendais à ce que quelqu’un mette le doigt sur cette situation que connaissent et que vivent les auteurs.
Il ne faut pas oublier le parcours personnel de chaque auteur. Tous ont quitté à un moment leur pays à cause d’un dictateur – même si notre génération ne le dit pas. Il y a un élément déclencheur qui a fait qu’à un moment précis, on soit parti – peut-être juste avant qu’on ne nous mette en prison. La première blessure vient du dictateur et non de la France. Je pense que cette blessure-là, on ne l’avoue pas encore, mais elle commence à être écrite. C’est d’ailleurs une question qui m’intrigue : pourquoi cette génération n’avoue-t-elle pas franchement qu’il y a eu une blessure au départ ? Je suis très curieux de voir comment chacun va évoluer avec cette question. Se dire qu’on part ailleurs, qu’on fait son écriture, qu’on prend ses distances, des distances princières quelque part, assez orgueilleuses. Comment va-t-on vivre cette distance ? Comment peut-elle tenir ? Moi, je n’y arrive pas, pas sur le plan de l’engagement. Dans l’écriture même, le recul s’impose, mais pour l’engagement, je suis parfaitement incapable de l’avoir.
Est-ce aussi dû à ton parcours personnel ? A l’histoire de ton père, arrêté en 2002 ?
L’idée du recueil est née avant que mon père ne soit arrêté. C’est arrivé au moment où je finissais mon texte. La question se posait déjà avant : mon père avait déjà été arrêté, puis relâché dans les années 80.
Il y a bien sûr aussi l’histoire personnelle. Mais d’autres ont eu le même parcours, sans toutefois avoir le même discours. C’est le cas de Kossi Efoui, par exemple. Il a choisi un autre détour. Il y a peut-être l’idée qu’un individu ne peut pas changer les choses. On fait confiance à la littérature, à l’œuvre et on la laisse faire son chemin, en se disant qu’il y aura des suites. Cela se défend. C’est même très raisonnable. Mais je n’ai pas la patience d’attendre. Je n’ai pas non plus l’illusion de croire qu’un livre va changer la réalité. Je fais le choix de l’inconscience.
Dans le texte qui accompagne le livre, mais qui n’est pas reproduit dans l’ouvrage même, vous reprochez un certain égoïsme ou individualisme débordant aux auteurs de la nouvelle génération. Vous vous placez à contre-courant d’un certain discours qui revendique la liberté  » d’écrire tout court « ,  » de juste raconter des histoires « .
Tous les auteurs savent qu’en Afrique, on ne raconte pas que des histoires. Il n’y a pas un de ces auteurs qui pourrait retourner dans son pays et dire qu’il raconte simplement une histoire. Ils savent très bien que l’Afrique a besoin qu’on raconte son histoire. Les gens réclament qu’on raconte leur histoire. Les lecteurs africains revendiquent toutes les histoires issues de ces pensées dites africaines, que l’auteur le veuille ou pas. On ne peut pas y échapper.
Penses-tu que l’écrivain aurait alors un devoir de témoignage ?
Non, je n’irais pas jusque-là. La notion de devoir me gène même si je l’utilise pour mon propre cas, parce que je sens la nécessité de ce devoir pour moi, personnellement. Mais je ne vais pas l’imposer aux autres. J’ai l’impression que l’Afrique perd de plus en plus sa voix et sa voie. J’assiste à la mort de la culture africaine et c’est une nécessité pour moi d’avoir cette attitude. J’utilise le terme de devoir, parce que je n’ai pas le droit de ne pas parler ni de mourir. La question de la littérature, de la langue, de l’identité africaine ou malgache, ça me touche, c’est pour ça que j’utilise ce terme. Je crois toujours à l’engagement, même si le terme n’est en vogue ni en France, ni en Afrique. C’est comme une tentative de tout mettre sur le plan individuel, sur le plan de la distraction et de l’esthétique individuelle. Or il suffit de me lire pour comprendre que mon écriture ne découle pas d’une écriture sociale ou communautaire mais d’une écriture personnelle. Mais c’est à travers cette écriture que d’autres personnes qui n’ont pas la voix disent aussi leurs propres mots. Je crois qu’à un moment l’œuvre échappe complètement à l’auteur et les lecteurs en font ce qu’ils veulent. J’essaie juste d’accompagner cette prise en main des lecteurs – j’ai l’illusion de croire à ça pour que l’œuvre ne m’échappe pas complètement.
Qu’est-ce que l’engagement signifie concrètement pour toi ? Est-ce une prise de parole publique, un choix de sujet, une activité militante ?
C’est prendre en compte tous les aspects de ma discipline. Je suis dans la littérature, dans un contexte francophone, africain et malgache. Je suis issu de ce milieu qui m’a construit. C’est un monde où le livre n’a pas beaucoup de place, mais beaucoup d’importance, un monde qu’on a privé de livres et qui essaie d’en avoir par tous les moyens. Cette privation s’est faite sur le plan économique, politique et social. Pour moi, travailler la question éditoriale était dès lors très important.
Pour toi, l’engagement se place donc en dehors de tes textes.
Oui. L’engagement n’est pas au centre de mon écriture mais je ne peux pas écarter l’engagement de mon écriture. L’écriture, c’est ce qu’on va puiser au fond de soi. Or tout ce qui pousse à l’engagement, ce sont ces choses qui empêchent le travail sur soi, tout ce qui freine l’épanouissement personnel. Je veux me débarrasser de toutes ces choses qui m’empêchent d’écrire sereinement, pour le plaisir d’écrire, en sachant très bien que je n’aurais peut-être jamais la paix. Mais c’est une idée que j’ai acceptée : je ne serai jamais tranquille en écriture. Le centre de mon écriture n’est absolument pas l’engagement, mais cet engagement doit faire en sorte que l’écriture reprenne sa place capitale, sa place centrale : le plaisir des mots, des idées, de la langue. Un engagement, c’est l’espoir de parvenir à une tranquillité, à l’épanouissement de soi et de son écriture.
Ce qui fausse le débat parfois, n’est-ce pas justement que la question est placée à l’intérieur des textes, dans un choix de sujet ou une manière de traiter un sujet ?
Sûrement. On ne peut pas imposer à l’auteur une écriture qu’il n’a pas ou qu’il ne veut pas. Mais l’Afrique a un tel besoin d’écriture, de lecture. Créer un festival comme Fest’Africa, c’est un engagement réussi. Mener une action comme  » Ecrire par devoir de mémoire  » est un engagement véritable. Les auteurs se sont remis en question, ont changé le cours de leurs carrières, leurs écritures mêmes. Je pense notamment à Koulsy Lamko, à Boubacar Boris Diop. On peut faire toutes les critiques que l’on veut sur ce projet, mais je pense que c’est une expérience unique dans l’histoire de la littérature mondiale. Il y a dans la littérature africaine un avant et un après le Rwanda. Cela me paraît clair, même si on ne l’avoue pas encore ou qu’on n’arrive pas tout à fait à y mettre des mots. Mais je suis intimement convaincu que ce qui s’est passé en 1994 a touché tous les écrivains africains.
Comment ensuite faire en sorte que cet engagement parvienne à ses fins, c’est cela la vraie question : comment un auteur va-t-il porter cet engagement, est-ce qu’il sera capable d’aller jusqu’au bout ? Et quel est ce bout ? Je ne sais pas s’il y a une réponse à cela.
Je ne discute pas de la légitimité des uns et des autres de se dire engagé ou non. L’écriture est une chose tout à fait personnelle et imposer des choix d’écriture ou de thèmes est complètement artificiel. Avec ce recueil, nous avons essayé de proposer le sujet aux uns et aux autres tout en leur laissant une totale liberté quant au fond et à la forme. Au bout de deux ans, les auteurs se sont dégagés d’eux-mêmes, nous ont donné leurs textes. La question qui se pose maintenant, c’est comment, nous qui avons lancé l’idéen allons faire pour que cet engagement atteigne son but.
Tu disais tout à l’heure que, qu’on le veuille ou non, les auteurs se retrouvent confrontés à ces questions. Deux voies sembleraient se distinguer. Certains n’ont pas envie d’entrer dans le débat, d’autres mettent les pieds dans le plat. Cela arrive aussi au moment où de grandes figures comme Senghor, Beti ou Kourouma disparaissent. Pur hasard ?
Si tu veux me faire dire que je veux prendre la place de Kourouma, cela ne sert à rien. Kourouma est irremplaçable. Mongo Beti est irremplaçable. A cette question, je pense tout de suite à Labou Tansi. Pour moi, la question de l’engagement s’est posée de façon très aiguë quand j’ai rencontré Sony Labou Tansi pour la première fois à Limoges en 1991. J’étais complètement effrayé sur la question de l’engagement. Je voulais juste écrire. Représenter le continent, ce n’était pas pour moi. Or là, j’avais devant moi quelqu’un qui me semblait s’autodétruire, qui n’en pouvait plus de représenter l’Afrique. Qui n’en pouvait plus d’aller dans le sens qui n’était pas le sien. On lui disait qu’un auteur doit être ceci ou cela. Le cas de Williams Sassine, c’était encore pire… Les voir disparaître comme çà, ça m’a beaucoup plus frappé que la mort de Mongo Beti ou de Kourouma. C’est à partir de là que j’ai dû calmer un peu ma terreur, me dire que de toute façon, que j’aie ce discours ou pas, que j’aie la bouche close ou pas, il y aura toujours la censure, les propos qui se déchaîneront. On disait de Lucarne qu’il représentait Madagascar. D’autres affirmaient le contraire. Or, lors de l’écriture de ce recueil, je n’avais aucune idée de ce que pouvait être un écrivain. Quand j’ai commencé à écrire ce recueil, j’étais loin de soupçonner qu’un jour on m’érigerait en figure de proue d’une nouvelle génération. Je me suis alors dit que je devais assumer. Au fur et à mesure que les aînés disparaissent, on ne peut plus se cacher derrière leurs figures. Auparavant, on pouvait laisser parler Mongo Beti, tout en sachant que c’était dangereux, et rester soi-même en arrière. On se disait qu’ici en France, il n’y a pas de danger, on écrit tout simplement. Mais je sais que ça nous rattrape. Je pensais être tranquille ici en France mais mon père se fait arrêter à Madagascar. On n’est pas si tranquille que ça.
On a l’impression qu’il s’agit ici plus d’exil que d’engagement.
Il y a aussi la question de la violence. Ce n’est pas facile de se dire que le pays qu’on a quitté est dans la violence. Ce sont trois choses liées : l’exil, la violence et l’engagement. Les auteurs ne sont que des êtres humains. Ils peuvent aussi dire : laissez–moi vivre ma vie personnelle, laissez vivre l’écriture tout simplement, laissez vivre l’œuvre à la place de l’individu de l’auteur. Cela peut aussi se défendre. Ce qui va rester, ce ne sont pas mes discours, c’est ce que j’aurais écrit. Mon désir, c’est de susciter d’autres écritures, de ne pas être dans la solitude. Nous avons fait ce recueil aussi pour que d’autres se mettent à écrire. Nous voulions susciter la parole, que cette parole ne se repose pas par terre.
L’engagement est une question intime. Ce sont parfois les événements qui font qu’un auteur devient ou pas engagé. Dans le cas d’un auteur comme Ken Saro-Wiwa, la réalité s’est introduite dans sa vie intime jusqu’à la lui prendre et à le transformer en une figure de l’engagement. Il ne faut pas non plus oublier le travail extraordinaire qu’il a fait sur la langue.
C’est cela qui te terrifiait ?
Complètement (rires). Surtout cette conviction inexorable que mon destin m’échappait parce que j’ai cette forme d’écriture. Je peux finalement dire tout ce que je veux, mais ce sera toujours une écriture dérangeante qui, à un moment donné, peut prendre tellement d’importance que l’individu Raharimanana peut perdre sa vie, perdre son père, perdre ses proches et ses amis, à cause de cette écriture. La question se pose alors : arrêter cette écriture ou aller au bout de cette écriture, avec toutes les questions que cela pose.
Tu disais que tu pensais être tranquille ici, or ce n’était pas le cas. Penses-tu que ce soit ton écriture qui ait provoqué l’arrestation de ton père ?
Ce n’est pas forcément l’écriture, mais la question de la mémoire. Mon père travaille sur la mémoire malgache et est complètement engagé. Mais il est clair que ce que j’écris influe aussi sur son destin. En l’occurrence, ça l’a sauvé. Mais ça aurait pu aller dans l’autre sens. Pour un rien, le fait que je sois écrivain aurait pu aussi être un désavantage. Etre dans mon sillage n’est pas anodin à Madagascar. J’en avais déjà fait l’expérience bien avant l’arrestation de mon père, avec la pièce Le prophète et le président, qui a directement influencé la vie des comédiens. Je ne peux pas laisser tout cela de côté, même si au fond de moi, il faut que j’écrive pour le plaisir. Parce que sans plaisir, il n’y a pas de lecture, pas d’esthétique, pas de transmission. On transmet bien plus de choses par l’esthétique que par la rhétorique.
Te sens-tu responsable des effets de cette écriture ?
Pour mon père, je n’ai pas trop mauvaise conscience. Il l’a cherché tout seul (rires). C’est un libre penseur qui ne tolère pas l’injustice. Et s’en tenir à cette position dans un pays comme Madagascar est un peu périlleux. Mais c’est une question difficile. Ça peut paraître terrible de dire ça, mais je pense que je ne dois pas me sentir responsable, sinon je cède déjà aux pressions et je dénature mon écriture. C’est très égoïste et très paradoxal. Quand on parle d’engagement, on parle souvent de responsabilité. Mais je suis en train de dire qu’il faut être irresponsable (rires). Oublier ses proches. Oublier le danger. Ce sont les irresponsables, ceux qui ne se contrôlent pas, qui ne se censurent pas, qui vont porter la société. C’est cette indiscipline qui fait bouger les choses. C’est la marge qui fait évoluer le consensus et l’ensemble de la société. Je me situe dans cette marge, dans cette irresponsabilité pour mettre les gens devant l’irrationalité de leur réalité.

///Article N° : 3379

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