Faire vivre la danse en Afrique

Entretien d'Yvette Mbogo avec Elise Mballa

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Depuis plus d’une dizaine d’années, Elise Mballa œuvre pour une meilleure visibilité de la danse contemporaine en Afrique. Désormais, tous les deux ans, l’association Meka qu’elle a mise sur pied organise le festival de danse Abokingoma à Yaoundé. Un regard lucide sur l’état de la scène au Cameroun.

Quel regard portez-vous sur la danse contemporaine au Cameroun ?
La danse contemporaine est un phénomène nouveau en Afrique en général, et au Cameroun en particulier. C’est un phénomène qui cherche son public et ses créateurs mais qui existe quand même. Le potentiel est là aussi. Le principal frein est l’absence de formation. Au sein de l’association Meka, on essaie d’y pallier en encadrant ou en organisant des résidences de formation des danseurs et des ateliers pendant le festival, mais ce n’est pas suffisant. La plupart des danseurs sont venus à la danse par la danse traditionnelle, et pour amorcer le passage vers le contemporain, il faut acquérir certaines techniques. Il y a aussi le manque de lieux pour la création et l’éternelle pénurie de moyens financiers. Mais le frein le plus important réside au niveau des mentalités : est-ce que les gens acceptent vraiment la danse comme un outil, est-ce que les danseurs eux-mêmes acceptent qu’ils doivent apprendre et que cet apprentissage prend du temps ?
Pourquoi ne parle-t-on que de votre compagnie Phénix en terme de danse camerounaise ?
Si on veut parler d’une certaine qualité de travail (encore que nous-mêmes au sein de Phénix ne sommes pas entièrement satisfaits), d’une certaine démarche, d’un début de professionnalisme, alors on ne verra que Phénix qui est encadrée par l’association Meka et qui se consacre entièrement à la danse. Les danseurs de Phénix ont un entraînement régulier, ils ont des formations et un administrateur, un cadre juridique, administratif et artistique. Quand les artistes sont pris en charge et qu’ils évoluent dans un tel cadre, ils peuvent donner des résultats. Cependant, ce n’est pas vrai qu’on ne voit que Phénix lorsqu’on parle de la danse au Cameroun. Il y a toutes les danses traditionnelles, des groupes de hip-hop, et aussi d’autres compagnies de danse contemporaine. Peut-être ont-elles plus de difficultés, mais elles existent.
En dépit de votre expérience malheureuse avec le Nyanga Dance, vous avez remonté une nouvelle compagnie.
Je ne considère plus le parcours avec Nyanga Dance comme une expérience négative. Nous étions allés en 2000 au stage Atelier du monde qui se tenait en marge du festival Montpellier danse, et les danseurs ont décidé de rester en Europe. Finalement, leur départ m’a permis de m’ouvrir au Cameroun. J’ai commencé par créer l’association Meka dont les actions rayonnent sur l’ensemble de l’Afrique centrale, avec un festival où les compagnies d’Afrique centrale croisent celles du monde et du reste de l’Afrique. Nous avons également un centre de ressources et des formations de jeunes gens en rupture de scolarité.
J’ai compris que travailler avec une seule compagnie fragilise la structure. Maintenant, ce ne sont pas des danseurs particuliers qui m’intéressent, mais de pouvoir apporter quelque chose à tous ceux qui ont besoin de mon expérience. La danse peut aussi être un parfait instrument de réinsertion sociale pour les jeunes en difficultés. Il faudrait que les Africains consomment des produits culturels issus de leur continent, créer un marché pour la danse, que les gens payent pour aller voir un spectacle ou pour qu’on apprenne à leurs enfants à danser, que les gens regardent la danse à la télévision. L’Afrique, c’est quand même 500 millions d’habitants, c’est un marché qui commence à compter.
Quels sont les atouts de la danse au Cameroun ?
D’abord un énorme potentiel et la qualité des danseurs. Le Cameroun a une diversité impressionnante de peuples et de cultures : les civilisations du Nord-Cameroun sont différentes de celles de la forêt, qui sont différentes de celles des hauts plateaux. Ce n’est pas pour rien qu’on considère le Cameroun comme une Afrique en miniature.
Le festival témoignait aussi de faiblesses…
Tout dépend des goûts de chacun. Il y a des spectacles qui ont été jugés faibles, fragiles par des professionnels, mais qui ont eu des ovations du public. La grande question est de savoir pour qui l’on crée. Les créateurs africains ont besoin d’avoir une assise chez eux, d’y être connus, de se confronter entre eux. C’est ainsi qu’on limitera l’exode des danseurs. Le festival programme des compagnies émergentes à côté d’artistes confirmés et de compagnies renommées : nous espérons que cela pourra être un tremplin pour les jeunes créateurs, pour les aider à avancer et à se lancer. Un festival de danse au Cameroun sera toujours différent d’un festival de danse en Europe.
Depuis les Rencontres de Luanda, puis de Tananarive, on voit une tension entre les compagnies qui ne créent plus que pour l’étranger et les tournées, et les compagnies émergentes qui ont une autre démarche. Retrouve-t-on ce phénomène au Cameroun ?
Oui, c’est une étape normale du processus d’acceptation d’un phénomène aussi nouveau que la danse contemporaine. C’est le problème d’un concours comme celui de Tananarive, et de la diffusion en général. Il y aura toujours un risque que des personnes créent uniquement pour vivre, sans une démarche authentique qui met du temps à s’imposer. Mais le public ne reste pas longtemps dupe, parce qu’une copie n’est jamais l’original.
Quelles sont les perspectives de la danse au Cameroun ?
Je suis optimiste même si les choses prennent du temps à se mettre en place. Aujourd’hui, il y a une certaine pauvreté au niveau de la création en danse contemporaine, mais ce n’est pas une situation définitive. Entre deux éditions du festival, nous organisons des résidences et des rencontres avec d’autres créateurs. Les choses bougent et les perspectives sont plutôt bonnes : il y a un potentiel. Comme partout en Afrique, nous traversons une phase où les jeunes se cherchent. La danse contemporaine étant un phénomène nouveau, les chorégraphes ont tendance à copier des modèles, des choses qu’ils ont vues sur des vidéos, à la télévision ou au cours d’un spectacle. Ils s’imprègnent de toutes les influences qui sont autour d’eux. Ce n’est qu’après qu’ils commencent à trouver leur propre démarche. Mais il ne faut pas les juger à ce stade-là. D’ici cinq ans, on va voir comment ça va exploser.
Pensez-vous que la danse peut subsister au Cameroun en passant par l’international ?
C’est ce que les danseurs croient, puisqu’ils partent tous. Ils partent vers un Eldorado qui n’existe que dans leur imaginaire. Personne ne les attend en Europe et il y a tellement de compagnies de danse que ce ne sont que les plus grands qui s’en sortent. Une fois sur place, ils ne continuent plus dans la danse. C’est ici qu’il faut faire les choses.

///Article N° : 3528

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