Fais soin de toi, de Lakhdar Tati

Carte du tendre en Algérie

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Nous sommes en Algérie. « Fais soin de toi » était présenté à la 15ème édition des Rencontres cinématographiques de Bejaïa ce mois de septembre 2017.

« Fais soin de toi« , c’est le texto qu’une fille envoie à un garçon, texto qui pourrait tout aussi bien être un « je te quitte », ou « je t’aime » ou bien « je ne t’aime plus », « on fait une pause », « va te faire voir », « mais rappeeeeelle ! » ou encore « prends soin de toi »…Tout en même temps.

Fais attention à toi ! Prends soin de toi. Menace et désir. Dans le film ces mots seraient des petits cailloux pour tracer le chemin vers l’autre. Des mots en attente. Attendre une déclaration ? Attendre d’être pris par l’amour ? (Ne parlons pas là de le « FAIRE », mais déjà se faire du bien.)

Ce fameux mot, amour, sentiment, sensation, que tout au long du film les uns et les autres essaient de définir, à la demande du réalisateur, célibataire, qui, lui, fait un film pour qu’on l’aide à comprendre ce que ça fait d’être amoureux, (dans le corps, dans la vie, dans l’esprit), ce que c’est l’amour. Lui, « veut être amoureux » avant d’avoir à, éventuellement, se marier. La mère du réalisateur souffre que son fils ne le soit pas. Et même le jeune neveu ou petit frère… Honte lorsque les autres mères demandent pourquoi lui qui fait des films, ne veut pas faire comme tout le monde, se marier ?

Formidable enquête intime et politique, construite tout au long d’un parcours (chemin, carte, trajet, allers-retours, voyage…) à partir de questions posées à de nombreuses personnes, jeunes, vieux, en ville et à la campagne… des personnes dans la plus grande différence qui osent répondre et finalement chercher avec le réalisateur et même lui poser à leur tour des questions. Un film qui met en chemin, en mouvement.

Le film est bâti sur le risque de la question, le risque de la rencontre poussant le réalisateur dans son intimité, et chaque fois plus loin sur le chemin des rencontres. Jusqu’à l’inquiétude. Qui sont les Algériens ? Qui sont-ils ? De très belles séquences animalières scandent tout le film, abeilles qui butinent, insecte à carapace retourné sur le dos qui d’un coup se remet sur ses pattes et reprend sa route, fourmis qui courent en rang serré sur un chemin tracé, autre insecte désorienté dans les pierres, essayant d’éviter les dangers mais d’avancer, quelquefois dans les airs, des animaux ailés, un papillon…

La bande son est tout à l’unisson, inventive (Nadia Ratsimandresy), jamais explicative, mais en tension ouverte et capable d’élargir notre point de vue, champ de vision, elle aussi nous fait voyager, de la viole sur une liesse populaire, son du bourdon, stridences des oiseaux, accompagnant les coins sombres de la réflexion comme le chemin que l’on parcourt, dans des voitures ou à pied dans des montagnes pierreuses, paysages, routes chaotiques… Beau montage qui ménage l’étonnement… Un film qui ne vient jamais nous jeter la question à la figure. Parce que la question est passée par le corps du réalisateur et les corps des questionnés ! Beau tour, beau talent ! À voir les titres de ses autres films, Aveux (court-métrage – fiction – 2003), Joue à l’ombre ! (documentaire – 2006, 51 min.), Dans le silence, je sens rouler la terre (documentaire – 2010, 52 min.), on se dit que « Fais soin de toi« , est l’assemblage de tous ces autres titres, et qu’on doit voir absolument ces films, comme prendre des nouvelles de quelqu’un, d’une communauté, avec des chemins pas ordinaires !

Cette réflexion que Lakhdar Tati nous offre est à la fois un portrait de l’Algérie d’aujourd’hui, avec des figures, aimables (à aimer ! toutes !), un portrait de l’artiste indépendant qui n’est pas là pour reproduire, mais bien inventer. Et aussi, serait un « livre » qui viendrait s’ajouter à tout ceux qu’on a « écrit » sur l’amour depuis le début des temps, ou encore une « cartographie du tendre » qui nous concerne tous, au-delà des frontières.

L’amour est non seulement « un transport », mais il est un passeport. Comme le dit Fernando de Rojas auteur de la pièce La Célestine (XVIème siècle, le Siècle d’Or Espagnol) : « La force de l’amour traverse terres et mers, gouverne toute espèce d’hommes, brise tous les obstacles et en même temps c’est chose inquiète, angoissée, qui regarde en tremblant autour de soi. Si vous avez été amoureux, reconnaissez que je dis vrai. » Profondeur de la question que Lakhdar Tati nous offre, par ce très beau film, un cinéma où sincérité et nécessité vont avec beauté, bonté, vitalité, invention, mais aussi, danger. Là où commence l’individualité.

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