« Faites du brrrruiiiit ! »

Carte musicale #3 Abidjan

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Pendant ces mois de juillet et août, la rédaction prend le pouls des capitales africaines. Tous les 15 jours, à travers une carte postale sonore, comme un arrêt sur images, nous plongeons dans une ambiance, sur le Continent : concerts de rues ou de bruits, de clubs ou de maquis, de jour ou de nuit, soirées privées, musiques et chants rituels… Autant de facettes d’une ville qui se raconte en musique ou pas.

« Faites du brrrruiiiit ! » C’est la nouvelle injonction à la mode dans les tribus pour MC, animateurs et autres chauffeurs de salles. Là où il y avait cris et applaudissements spontanées, avant ou après une performance, un animateur surexcité et braillard est désormais indispensable pour déclencher l’adhésion d’un public désormais habitué à être pris en main. A Abidjan, « Faites du brrrruiiiit ! » va bien au-delà du MC. C’est d’abord un mode de vie, voire une question de survie. Dans cette ville, le soleil a le civisme de se lever et de se coucher tous les jours, scrupuleusement à la même heure, toute l’année. 6h30. Le bruit, lui, on ne sait pas quand il se lève, mais personne ne le voit jamais se coucher.

Quand l’aube arrive à pas feutrés dans son manteau de lumière dégradé – du bleu profond au rouge intense – l’atmosphère est déjà saturée de cacophonie braillarde. Toutes sortes de bruits d’origine humaine, mécanique, voire extraterrestre. La première des choses que vérifie un chauffeur d’Abidjan sur sa voiture, c’est si son klaxon marche bien. Les hommes ne se parlent plus depuis bien longtemps, ils se crient dessus. Dans la rue comme dans un bar, une tendre conversation de couple ressemble parfois à une opération de marché (actions ou obligations) dans une bourse de New York ou de Londres, tendance années 1980. Ne parlons pas des disputes… Quand les vendeurs ou vendeuses de sachets d’eau crient « De l’ooooooooo ! », on a l’impression que ce sont eux-mêmes qui vont mourir de soif. Vendre le moindre bibelot dans la rue exige de crier, héler, interpeller. Et cette ville est une sorte de marché sonore permanent. Partout, à toute heure, il y a toujours quelqu’un qui vend quelque chose, en s’égosillant. Dans ces conditions, un tour dans un marché « officiel » à Adjamé ou à Abobo ressemble à une visite dans les hangars d’essais des réacteurs d’avion à Seattle ou Toulouse.

Quand la nuit étend sa cape noire sur la ville et que les lampadaires orangés se la jouent ersatz de soleil pour rues encombrées, le bruit perd de son ubiquité et se localise dans les lieux de sorties. Et en cette ville, les lieux de fêtes sont innombrables. Quand la journée a élevé si haut le seuil de tolérance sonore, dans les bars et les maquis(1), c’est l’inflation obligée des décibels. Le premier poste d’investissement dans un maquis, ce n’est paradoxalement pas la boisson, mais la sono. Amplis et enceintes sont toujours de qualité, de grande marque et de… très grande puissance. Devant les gros maquis, des enceintes acoustiques de la taille d’un pivot de la NBA(2) sont posées dans la rue. A partir du moment où la musique est à fond, les DJ ignorent la manette du volume. Fête du brrrruiiiit ! En plus, les maquis obéissent à la loi des canetons. Dans une rue, ils se suivent toujours à la queue leu leu. C’est ce qui a donné la rue Princesse, la rue des Princes, et bien d’autres agglomérats de maquis de grande puissance sonore contre lesquels l’autorité publique ne peut rien. Elle en détruit ici, et ils renaissent là-bas. Dans les quartiers populaires densément habités où s’érige ce genre de rue à maquis, la première des choses que se demande le nouveau venu, c’est comment le voisinage s’arrange avec le sommeil ? Prenons la question à l’envers avec une anecdote criante. Une tante, qui a vécu 20 ans à la rue Princesse, déménage deux semaines après que la rue ait été rasée de tous ses maquis. « Je ne trouvais plus le sommeil, fiston. Le silence, la nuit, c’est toujours suspect et rempli de menaces ! » se justifie-t-elle. La nature trouve toujours son chemin…

Quand l’homo sapiens sapiens réussit à s’adapter aux contingences du milieu (sur)naturel dans lequel on le plonge, on peut facilement comprendre les caractéristiques de sa création musicale. Prenez des hommes, capturez-les et exilez-les, réduisez-les en esclavages, fouettez-les des siècles durant. Au lieu de crever, ils vous créent le gospel, le blues et le jazz… Prenez les mêmes hommes, laissez-les en liberté dans un pays relativement prospère, marinez-les quelques petites années dans une crise politico-militaire, baignez-les dans le bruit de la ville d’Abidjan, et ils vous créent le Coupé-décalé. Jamais musique n’a autant ressemblé à la ville qui l’a engendrée. Comme en ville, pas besoin de paroles, interjections et borborygmes suffisent. La mélodie est abolie. Et puis les voix passent systématiquement à la moulinette aseptisante d’ « autotune », un algorithme de correction, qui arrive à faire chanter même les casseroles. De toutes les façons, les oreilles ont perdu de leur subtilité, en matière de modulations. C’est donc le règne absolu de la rythmique en boîte : 4 temps, un énorme kick à 120 BPM (3) sur la grosse caisse, break et blocages dans tous les sens, avec en bonus le riff de guitare sursaturé en boucle (évolution arafatique (4) récente) pour les plus ambitieux. L’ensemble est mixé aux frontières de la saturation. « Il faut voir le rouge sur le vumètre, sinon c’est pas bon » m’a expliqué un ingénieur (auto proclamé) du son qu’on aurait pendu dans quelque école d’acoustique. D’ailleurs, ici, c’est « sus à l’acoustique, vive le MIDI ! ». Un ordinateur et un logiciel audio suffiront. Tout doit aller vite. Fastfood à Paris, Fastsound à Baabi(5). Comme le dit Arafat DJ, pape du genre : « Ado (6) fait les ponts, Yôrô (7) fait les sons ». On ne fait plus des chansons, on fait des sons.

Quand l’aube et la nuit se disputent encore le jour, entre chien et loup, les animaux prennent en main la carte sonore de la ville. Les coqs, qui ont momentanément échappé au génocide par Kédjénou (8) lancent toujours le la. Les moineaux et les colibris sont dans la section alto. Les dernières anophèles de la nuit glissent des aigus dans les oreilles. Les tourterelles roucoulent des basses. Les grenouilles, surtout les lendemains de pluie, assurent les chœurs. Les martins-pêcheurs placent des staccatos. Les chauves-souris stridules leurs derniers échos. Les chiens en rut alignent les solos, appelant qu’ils ont été des loups jadis, d’où l’expression. L’ensemble est harmonieux : symphonie de mère nature. L’ensemble résonne dans l’espace en stéréophonie. Mais l’instant est fragile. Le mauvais haut-parleur d’un muezzin mal réveillé guette déjà. Les klaxons des omniprésents gbaka et wôrô-wôrô, les véhicules de transport en commun, sont à l’affût. Un danseur de coupé-décalé vient de s’éreinter sur la piste improvisée d’un maquis. Le MC crie fort dans le micro : « faites du brrrruiiiit ! ». La journée (re)commence.

(1)Maquis : bar à ciel ouvert où à l’origine, on se cachait pour boire.
(2)NBA : National Basket Association, ligue de basket professionnel aux USA.
(3) BPM : Bit Per Minute, une mesure de la vitesse du tempo en musique. À 120 bpm, on est dans les chansons rapides.
(4) Arafatique : de Arafat DJ.
(5) Baabi : un surnom d’Abidjan
(6) Ado : Alassane Dramane Ouatarra, présidant la république.
(7) Yôrô : surnom de Arafat DJ, aussi appelé Yôrôbo, 90.000 volts, Deux fois koraman, Termistocle, etc.
(8) Kédjénou : soupe de poulet très pimentée, prisée dans les maquis.
///Article N° : 13138

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© Gauz




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