Fellag et l’Algérie : dernier tour de piste

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Le nouveau spectacle de Fellag Bled Runner, mis en scène par Marianne Épin, se joue au théâtre du Rond-Point à Paris jusqu’au 9 avril, avant de poursuivre sa tournée française. Comme son titre l’indique, Bled Runner est une course à rebours où l’on retrouve l’humoriste algérien, aujourd’hui âgé de 67 ans, au meilleur de sa forme. Florilège de plus de 20 ans de scène, de Djurdjurassic Bled en 1995 à Tous les Algériens sont des mécaniciens en 2008, Bled Runner propose un théâtre de situations souvent politiques et toujours absurdes, où la scénographie léchée élève le stand up à un autre niveau.

L’intimité de la vanne

Si comme moi, vous ne comprenez ni le kabyle ni l’arabe, vous pourrez toujours compter sur le public souvent trilingue des spectacles de Fellag. Car l’humoriste ne pratique ni le surtitre, ni l’imitation pittoresque d’un accent maghrébin. Ici, la vanne en français, en kabyle ou en arabe ne s’offre pas et les rires dans la salle fusent souvent à contretemps. Car si vous souhaitez rire, il vous faudra être intime avec … l’Algérie.

Et l’Algérie convoquée dans Bled Runner est avant tout métalinguistique. Nostalgique d’une langue kabyle qui, plus qu’un créole, « plagie la langue française », Fellag raconte l’arabisation progressive du pays, au lendemain de l’Indépendance, auprès d’instituteurs égyptiens « envoyés par les Frères Musulmans ». Petit à petit, « Vos ancêtres les Arabes » remplace la célèbre formule « Vos ancêtres les Gaulois », au rythme de l’émission quotidienne émise depuis Le Caire « On ne dit pas », qui dit qu’électricité ne se dit plus « triciti » mais « kahraba ». Résultat : un stylo traumatisé qui ne sait plus dans quel sens écrire.

« 5 dans tes yeux »

« 5 dans tes yeux », c’est la formule conjuratoire pour éloigner le diable grâce au pouvoir de la main de Fatma. Il faut dire que l’antihéros campé par Fellag se laisse souvent envahir par le « djinn de la paranoïa ». Et il y a de quoi.

Tout commence avec le père : « c’était un colonisé qui s’était battu aux cotés de son colonisateur pour l’aider à se décoloniser ».  Dix ans plus tard en 1955, c’est l’arrivée des troupes coloniales en Algérie : « Les Français sont noirs et musulmans ! » Dans son « village de vingt fusils » le petit Fellag s’endort avec la peur du Maréchal Bugeaud, croque-mitaines local et joue à la guerre d’Indépendance dans la cour de l’école. Après le collège, il devient hittiste, consomme du hashish pour « être au même rythme que le temps » et siffle les filles, caché derrière son mur. Viennent les années 90, et les fausses lettres de menace certifiées conformes pour pouvoir quitter l’Algérie.

En 1995, Fellag arrive en France, au lendemain de l’attentat du RER B : « Je ressemblais au portrait-robot de tous les terroristes du monde. La barbe, ils la dessinaient mentalement. » Et, fidèle à son humour de guerre, il joue à l’« Algérien pacifique et laïc » en se plongeant dans un SAS de San Antonio.

L’ambivalence qui fâche

Ce jour-là, ma yemma Djazira me traduit les punchlines en kabyle, et sort du théâtre un peu contrariée. « – Il y a trop d’éloges du Français qui, si je comprends bien Fellag, serait plus évolué que l’Algérien. En Algérie on dit « beau amou roumi », « beau comme un Français ». Comme si la France ne pouvait qu’être supérieure à l’Algérie. Cette stigmatisation n’est pas le rôle d’un humoriste. Aujourd’hui, mes nièces refusent de se marier avec un Algérien vivant en Algérie et cherchent sur Facebook un Algérien d’Europe. Il reste beaucoup à faire pour les libertés individuelles en Algérie. Mais la vie y est souvent légère et insouciante. »

Eh oui, Monsieur Fellag, il y a des punchlines qui fâchent : « Vous avez raté votre colonisation, nous avons raté notre Indépendance : on est quittes », « La France, c’est une Algérie française qui a réussi »… Ces formules humiliantes dressent au fil du spectacle le portrait d’un Algérien imbécile et incapable de produire de la modernité sans « le mode d’emploi laissé par les colons ». Un idiot qui pense qu’une éolienne fonctionne à l’électricité. Avec Djazira, on s’est dit que votre nostalgie de l’Algérie française cache une nostalgie de votre enfance, tout simplement. Parce qu’on vous aime bien.

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