Quand Haïti, l’Afrique et la littérature se fait soupe à Niamey

Reportage avec le poète haïtien Beonard Kervens Monteau, au cœur de la semaine littéraire organisée à Niamey à la fin du mois de mars dernier. Labellisé Printemps des poètes, cet événement avait pour thématique Afrique(s) Poésie et pour pays invité, Haïti. Retour en mots et en images.

Quand j’écris, il y a ce repli sur moi, ce besoin de m’enfermer dans mes chambres intérieures. J’ai toujours cru que l’écrit refusait l’autre pour le surprendre dans son malaise d’être. Les signes et les symboles se font, se défont, se refont et je me sens envahi par un sentiment d’intensité devant ma table de travail qui fait que je me décarcasse avec mon désir d’écrire. On désire toujours comme on écrit. Seul. Mais, il arrive aussi qu’on me confronte à cet autre, qu’on le place autour de la littérature, dans un lieu donné. Qu’on nous mette ensemble pour essayer de vivre la littérature comme un outil de savoir. Les lettres, les gens, les livres se font soupe. Une soupe pour dire que si l’on se mettait à voir la connaissance à travers les seuls critères épistémologiques de la scientificité ; il est évident- que la poésie et les romans, n’ouvriront à aucune espèce de connaissance. Mais, voilà : est-ce que ce que l’être humain comprend et connait se réduit au seul critère épistémologique de la scientificité ? Une belle question que se posait Gaetan Soucy dans un entretien accordé à Luc Abraham en 19991.

Comment nommer autrement que connaissance cette expérience, que le Centre culturel franco-nigérien de Niamey fait vivre depuis 2012, avec une semaine littéraire qui ouvre les portes de la littérature africaine actuelle et provoque la rencontre du grand public avec des auteurs dont les œuvres questionnent aujourd’hui les enjeux de la littérature. Avec cet événement littéraire majeur de la sous-région, le public de Niamey s’en sort avec quelque chose qui le fait grandir qui l’améliore dans la compréhension qu’il a de lui-même et d’autrui. Les éditions précédentes ont déjà reçu des personnalités comme : Alain Mabanckou, Marie Darrieusecq, Wilfried N’Sondé, Ken Bugul, Hajar Bali, Sami Tchak et tant d’autres,

La thématique, cette année, était « Afrique(s) Poésie, un continent de mot francophone », et Haïti était la poésie invitée après l’Algérie en 2016. Barthe disait que le « le réel n’est pas représentable », que l’écrivain s’évertue quand même à faire dire aux mots ce qui leur échappe. Voyons un peu les têtes et les univers avec qui j’ai eu l’insigne honneur de travailler lors de cette 5ème édition des rencontres littéraires de Niamey.

Il y avait cet homme grand qu’est Louis Phillipe Dalembert, né en 1962 que j’ai rencontré plusieurs fois à Port-au-Prince, la ville ou il est né. Grand vagabond voyageur, poète, romancier, nouvelliste, et essayiste. Cet ancien pensionnaire de la Villa Médicis a publié notamment Le crayon du bon dieu n’a pas de gomme, L’autre face de la mer (prix RFO) et Rue du Faubourg Saint Denis pour ne citer que ceux-là. Dalembert aime causer, il a élaboré aussi bien en poésie qu’en prose, une œuvre fortement marquée par les thématiques du vagabondage, concept qu’il préfère à celui de l’errance, et de l’enfance. Les deux thématiques semblent liées dans l’esprit de l’auteur pour qui l’on passe de l’enfance à l’âge adulte comme on émigre d’un pays à un autre. La thématique du vagabondage surtout est ainsi présentée dès ces tous premiers livres ; même si l’enfance n’est pas de reste. Ce refus des notions géographique, Louis Phillipe Dalembert l’a exploré avec des collégiens et des lycéens. Il a transformé des mots en ville, en voyage et en vertige. On a, après l’avoir écouté parler, la fameuse tentation de devenir la valise de Dalembert.

Apsatou Bagaya

Emmelie Prophete vient aussi de Port-au-Prince. Elle a traversé avec moi les vingt deux heures de vol et d’escale jusqu’à Niamey. On a eu des chuchotements d’aéroport en aéroport. J’ai le souvenir flou d’un passage de Testament des solitudes, prix littéraire des Caraïbes en 2009 ou elle parle de départ, d’aéroport, de chagrin et de manque. Emmelie est l’auteure de deux recueils de poème, Des marges à remplir et Sur parure d’ombre. Emmelie écrit pour sauver sa peau, son écriture simple, fluide et argentine, nous promène de hasard en hasard et nous accroche au détour de cette parole généreuse, souvent intimiste, qui dit qu’elle est belle dans le mauvais temps. Son œuvre est comme ce miroir ricochet sur des saisons connues, des lieux explorés et accessibles. Je ne me souviens pas très bien de cette question d’une étudiante intriguée par la justesse de cette phrase d’Emmelie : « Je suis dans ce corps qui cache ses élans ».

Apsatou Bagaya

Hawad est héritier d’une culture nomade, il est poète et peintre Touareg. Il nous livre une écriture de la translation. Sa « furigraphie » littéraire et graphique est un moyen de sortir de l’enclos, d’inventer un nomadisme hors d’un temps et d’un espace confisqué, de dessiner un soi multiple et insaisissable, doué d’ubiquité. Les échos de ses voix, de toutes ces voix, de nos voix à nous qu’il prend, qu’il fait monter et flotter comme l’harmattan pour couvrir le ciel de son rouge métallique. La voix d’Hawad nous couvre plein de poème fait de courage et d’amertume. Une voix qui dit de tenir à nos peuples, de tenir à nos îles, à nos terres.

Apsatou Bagaya

Je peux parler du rire éclatant et sublime de Boniface Mongo M’Boussa, cet écrivain congolais et professeur de littérature francophone, véritable « œil de cyclone » des lettres africaines écrivait Alain Mabanckou. Boniface a animé une série de conférence à l’auditorium du ccfn et de l’université Abdou Moumouni. Marc Daniau est illustrateur depuis comme il le dit « un bon bout de temps, parce que quand on aime on ne compte pas ». Il a animé avec Obin Manfey, conteur de la Côte-d’Ivoire et Sani Bouda du Niger, les classes primaires du Lycée La Fontaine. Marc Granier a domestiqué la gravure pour en faire de la micro-édition, il a partagé son savoir dans des ateliers. Melanie Gribinski est photographe et vidéaste, elle a réalisé en collaboration avec le professeur Jean Dominique Penel, des films court avec vingt textes de poètes nigériens. Je peux parler de Fiac Sy, slameur nigerien avec sa calebasse à musique qui passe l’expression comme du sel sur la table. Des multiples voix des poètes et des poétesses du collectif Les plumes du Sahel.

Pour moi, on est écrivain à condition d’être poète, disait Sony Labou Tansi dont cette année marque la 70èmeanniversaire de naissance et c’est aussi parce que la poésie est l’essence de l’écriture que les Rencontres littéraires 2017 ont rendu un puissant hommage à l’œuvre de Mamani Abdoulaye, cet écrivain, poète, dramaturge et homme politique du Niger, né en 1932 à Zinder et mort en 1933 dans un accident de la circulation alors qu’il était à Niamey pour recevoir le prix Boubou Hama. Son roman le plus célèbre est Sarraouinia paru en 1980, qui reprend l’histoire d’une cheffe tribale qui s’était opposé à l’avancer de la missionVoulet-Chanoine, et dont il a fait une héroïne de la lutte contre la colonisation. Jean-Domnque Penel, chercheur et universitaire, biographe de Mamani Abudalaye à animer des conférences et des présentations d’une « histoire de la poésie nigérienne » cette présentation a laissé une large place à l’œuvre de Mamani. Le metteur en scène Beto a fait avec son équipe de comédien, un excellent travail avec Ebony, un poème d’amour, un montage de texte excellant mêlant esthétisme et militance.

Je ne peux pas parler de moi. Je reviens avec des questionnements. Est-ce que le réel est saisissable par nous-même ? Est-ce qu’on peut comprendre par nous-même notre regard sur la vie ? La soupe que j’ai bue à Niamey m’a appris que fabriquer ensemble du culturel fait tourner rond les moteurs du monde. Je regarde encore par la fenêtre. Un carré du soleil de Paris m’arrive entre deux petites pluies fines. J’ai un nouveau cahier « Clairefontaine », je vais recommencer à écrire. Je retarde l’instant pour faire le plein d’amour et d’amitié : Olivia Marsaud, Eric Durel, Jean Paul Durin, Almoustapha Ambarka, Sylveline Ledoux et tant d’autre personne de l’équipe du Centre culture franco-nigérien de Niamey qui m’ont fait apprivoiser mon univers. Mettre un sens sur l’existant et donner une tension à ma condition humaine. Pouvoir dans des rencontres régénérer l’humanité par notre besoin de sens et d’éternité. Ce même Roland Barthe ne nous disait-il pas que si « la littérature ne peut sauver le monde », au moins il le fait respirer. Les rencontres littéraires 2017 de Niamey, c’est l’ouverture aux belles choses du monde, c’est la richesse de plusieurs écritures bien cuisinées.

1Publié dans le volume dix des Horizons Philosophiques. Article intitulé « Confidences sur l’écritoire »

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