« Le Rwanda m’a appris à appeler les monstres par leur nom »

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Boubacar Boris Diop

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De la honte à la colère, le témoignage de l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop.

Vous dites, depuis votre retour du Rwanda en août 1998, qu’il y a désormais pour vous la vie avant et la vie après le Rwanda…
Oui, cette expérience a d’abord été pour moi une leçon d’histoire mais elle a aussi remis en cause, d’une certaine manière, tout mon rapport à la réalité. J’ai vu des charniers et j’ai appris comment, pendant trois mois, on a tué 10 000 personnes par jour dans un pays africain. Je me suis alors demandé pourquoi je m’étais senti si peu concerné, en 94, au moment où cela se passait. C’est une question que peut être amené à se poser tout individu normal. Pourquoi donc n’avons-nous rien vu ? Je crois que les intellectuels africains ont vécu cet événement dans la honte, désolés de voir que nous nous comportions une fois de plus comme des gens extrêmement cruels et stupides. Ensuite, m’étant rendu sur place et ayant décidé de lire presque tout ce qui a été écrit sur le génocide, je me suis aperçu à quel point toute l’information sur le Rwanda avait été manipulée. J’ai découvert la désinvolture de la communauté internationale et le rôle déterminant de la France dans ce qui est arrivé au Rwanda entre avril et juillet 94. Trop d’intérêts puissants s’étaient ligués pour nous faire croire qu’au Rwanda tout le monde était à la fois bourreau et victime, que des Nègres s’entretuaient un point c’est tout. Rien n’est plus faux. C’est effarant de penser qu’on a réussi à nous cacher plus d’un million de cadavres. Je ne dirai pas que c’est la faute des médias, ils ont fait leur travail. Mais on a l’impression que, délibérément ou non, les grands médias n’arrivent à produire que du contresens. Ça a été une coupure fondamentale dans ma perception des crises en Afrique et, plus généralement, dans ma façon de penser. Cela n’a aucun sens de dire : « je suis allé au Rwanda, j’ai vu, j’ai écrit, mais je n’ai rien compris et de toute façon la vie doit continuer ». Au-delà de l’écriture, il faut chercher des explications rationnelles. Les Africains ne peuvent s’accommoder de telles horreurs qu’en donnant raison aux racistes, qu’en se percevant eux-mêmes comme des sauvages assoiffés de sang. Après l’Holocauste, les Allemands n’ont pas dit : c’est de notre faute, nous sommes des tarés. D’ailleurs personne n’a jamais osé penser pareille énormité. Si les victimes de Murambi ou de Nyarubue n’ont pas mérité leur sort, il faut chercher à savoir ce qui s’est réellement passé il y a six ans. Cette quête m’a surtout fait découvrir l’intervention des puissances étrangères au Rwanda, en particulier celle de la France et, avant elle, de la Belgique. C’est une vérité attestée par les faits et il faut la crier sur tous les toits. Ma honte est devenue de la colère. On dira : encore un intellectuel qui veut faire de l’Occident son bouc-émissaire. Eh bien, moi je m’en fiche. Exiger des victimes qu’elles plaident l’innocence de leurs bourreaux est le comble de l’arrogance. Ce passage de la honte à la colère se traduit par une grande différence de traitement de la tragédie rwandaise dans mes deux derniers romans, ‘Le Cavalier et son ombre’ et ‘Murambi, le livre des ossements’.* Je crois que le Rwanda m’a redonné le goût des idées simples, cette tragédie m’a appris à appeler les monstres par leur nom. Je peux ajouter que le génocide est venu en quelque sorte mettre un peu d’ordre dans mon cheminement personnel. Comme la plupart des intellectuels de ma génération, après avoir été assez proche du mouvement maoïste, j’en étais arrivé à ne même plus oser critiquer le néo-colonialisme. Le communisme était mort et c’était brusquement devenu ringard de parler de ces choses-là. J’ai appris avec le génocide que la seule chose vraiment importante aujourd’hui pour un intellectuel africain est de réfléchir sur l’emprise, souvent terriblement meurtrière, des intérêts étrangers sur le continent.
Certes, mais ce n’est pas aussi simple que cela ! Car en dépit de cette prise de conscience, vous avez choisi de mettre un drame familial au cœur de votre roman.
Votre remarque est intéressante, car les Rwandais eux-mêmes nous disaient : « n’écrivez surtout pas de romans avec nos souffrances ». Nous leur répondions que c’était justement la meilleure façon d’en parler, parce qu’un génocide est un phénomène d’une violence extrême, qui le situe forcément au niveau des émotions. Et tant qu’il s’agit de dire des souffrances intimes, d’en faire une réalité et non des chiffres désincarnés, l’auteur de fiction est en terrain connu. J’ai voulu redonner un visage et une âme aux victimes, pour amener chaque lecteur à se demander : « Qu’aurais-je fait à leur place ? » Situer l’action du roman dans une famille, c’était le plus sûr moyen de trouver Monsieur tout le monde dans son salon et de le frapper là où ça fait mal, de l’amener à comprendre que les luttes pour le pouvoir peuvent le plonger un jour ou l’autre dans une situation tout aussi infernale.
J’ai lu ce roman comme un livre de l’absurde, notamment à travers l’histoire de ce médecin, le docteur Karekezi, qui a une certaine respectabilité sociale, et qui du jour au lendemain extermine sa famille par ambition politique.
Dans tous les récits sur le génocide du Rwanda, il est question de maris qui ont tué leurs femmes et de sœurs qui ont tué leurs frères, voire de gens qui ont torturé leurs enfants avec une infinie cruauté avant de les assassiner. L’histoire du Docteur Karekezi est malheureusement presque banale. C’est pour cela qu’il m’a paru important de ne pas en rajouter. Le récit est dépouillé afin que le lecteur n’ait aucun prétexte pour détourner le regard, je ne voulais pas le distraire du contenu du livre par de vains artifices de style.
Il y a dans le roman un personnage attachant, Siméon Habineza, un homme qui apaise les consciences, un sage en quelque sorte. Ce personnage est-il inventé ou inspiré de la réalité ?
J’ai rencontré à Kigali, dans le quartier de Kimihurura, un vieil homme qui m’a inspiré le personnage de Siméon Habineza. Je ne me souviens que de son prénom, Apollinaire. Il m’a parlé du passé de son pays, de l’arrivée des premiers missionnaires, les padri, comme il disait, et de la grandeur qui peut naître de toute souffrance. Il s’arrêtait parfois pour jouer de la cithare. C’était fascinant. Quand je l’ai quitté, j’étais en quelque sorte métamorphosé…
Un autre passage évoque la fuite du Docteur Karekezi vers le Zaïre avec la complicité d’un Français, le colonel Perrin. Lui qui a tué toute sa famille, voilà qu’il éprouve un mal fou à abandonner son chien !
Ce passage, je l’ai complètement imaginé. C’était pour moi une façon de contraster le personnage, de montrer ses contradictions. Mais la difficulté qu’il éprouve à se séparer de son chien a un rapport manifeste avec le génocide. Dans son récit ‘La Honte’, publié à Bruxelles aux Editions Les Eperonniers, Monique Bernier raconte que lorsqu’on évacuait les Belges, une de ses compatriotes rouspétait, dans les rues de Kigali jonchées de cadavres, parce qu’on l’avait obligée à abandonner son chien. L’Américain Philip Gourevitch parle de cette Anglaise travaillant dans une ONG médicale et qui ne supportait pas de voir les soldats du FPR tirer sur les chiens pour les empêcher de dévorer les mourants ! Beaucoup d’autres auteurs ont rapporté les efforts faits pour sauver les animaux de compagnie des Occidentaux pendant les opérations d’évacuation. C’était aussi cela, les Cent Jours du Rwanda…
Pourquoi avez-vous focalisé votre texte sur les itinéraires de trois amis d’enfance, Cornelius, Jessica et Stanley ?
Beaucoup de passages du roman renvoient à la biographie d’une jeune femme qui m’a servi de modèle pour le personnage de Jessica. Quant à Cornelius, il est, d’une certaine façon, chacun des auteurs qui découvraient le Rwanda après l’avoir seulement imaginé. Nous avons en effet rencontré beaucoup de Rwandais qui nous disaient : « Nous sommes comme vous, nous venons d’arriver, nous avons quitté ce pays à l’âge de deux ans ». Je peux donc dire que Cornelius, c’est un peu moi. Seul Stanley a été inventé. Stanley est un homme de devoir. Après s’être courageusement battu au moment où il le fallait, il en est venu à penser qu’il est temps d’oublier. Ces trois parcours montrent que toute tragédie collective est vécue de manière individuelle.
Vous êtes à la fois romancier et essayiste. Dans le cas du génocide rwandais, quel est l’avantage dont bénéficie l’écrivain par rapport à l’historien ou au journaliste pour donner à lire le génocide ?
La fiction est à mon avis beaucoup plus accessible, plus flexible que les ouvrages écrits par des spécialistes pour d’autres spécialistes. Dans un témoignage ou dans les relations historiques, il y a une ligne de démarcation très nette entre le vrai et le faux. Dans la fiction en revanche, tout est à la fois inexact et plus vrai que la vérité elle-même. Mais il s’agit ici d’une vérité purement humaine, qui est de l’ordre du pressentiment. C’est, je crois, Barbey d’Aurevilly qui disait : « Là où l’historien s’arrête ne sachant plus où aller, le poète apparaît et devine… »

* Sur ‘Le Cavalier et son ombre’, lire Africultures 4 p.73. Sur ‘Murambi, le livre des ossements’, lire Africultures 29 p.95. ///Article N° : 1465

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