Les malentendus de la perception littéraire

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Les préjugés allant à l’encontre de la reconnaissance de la littérature noire-africaine sont le produit d’un refus de savoir. On préfère exotiser un auteur comme Ahmadou Hampâté Bâ… Comment rendre compte de la pluralité des littératures africaines?

De la publication de la célèbre anthologie de Léopold Sédar Senghor (P.U.F. 1948) aux dernières nouvelles du Djiboutien Abdourah Waberi (Serpent à Plumes 1996), la littérature négro-africaine d’expression française témoigne d’une vitalité permanente. Désormais, on ne pourra plus écrire l’histoire de la littérature mondiale sans évoquer les noms de Léopold Sédar Senghor, Mongo Beti, Tchicaya U Tam’si, Ahmadou Kourouma, etc. Pourtant, malgré son éclatante fécondité, la littérature négro-africaine continue à faire l’objet d’un silence poli dans la presse écrite et dans les émissions télévisuelles littéraires françaises – un silence inversement proportionnel au battage médiatique couvrant les guerres civiles, les coups d’Etat, les famines dont l’Afrique est le théâtre.
Le refus de savoir
On sait qui est Mobutu mais on ignore superbement son compatriote Valentin Mudimbe, l’un des penseurs les plus originaux de l’Afrique contemporaine ; on connaît les célèbres parcs naturels du Kenya et ses plages, mais on méconnaît Ngugi Wa Thiongo, l’honneur de la littérature kenyane. Bref, on célèbre l’Afrique exotique mais on a infiniment du mal à admettre qu’il puisse exister une Autre Afrique produisant du Sens. Il est certes toujours possible de mettre cette méconnaissance au compte de l’ignorance, mais cette ignorance n’est-elle pas le fruit d’un refus de savoir naissant d’un tenace préjugé : ne concevoir l’Africain que sous le prisme de la danse et de la « transe » ? L’inquiétant est que ce préjugé ne perdure pas seulement dans la doxa, mais semble encore très présent au sein des institutions qui produisent le savoir telles que l’université. A ce propos, certains chercheurs français qui se sont battus et continuent de se battre pour la reconnaissance de la littérature africaine d’expression française au même titre que les littératures françaises, anglaises, etc. au sein de l’université ont souvent été l’objet de remarques désobligeantes de la part de collègues ayant encore du mal à croire que l’Africain puisse être aussi  » un être qui interroge  » pour reprendre l’expression de Frantz Fanon. Dans sa lettre-préface à Georges N’gal, Roger Fayolle écrit ainsi :  » Au milieu de quelles incompréhensions ne nous faut-il pas travailler à la reconnaissance des oeuvres africaines de langue française dans l’institution française ! Qui s’y emploie passe aussitôt pour un spécialiste des « marges » et des « sous littératures » aussi incongru que peut l’être un laudateur de San Antonio aux yeux d’un éminent Pascalien ! Je me rappelle mon malaise, au cours de la soutenance d’une thèse sur un grand poète africain, en entendant un collègue s’indigner que la candidate ne reconnaisse pas assez volontiers la supériorité d’une civilisation qui avait donné au monde tant de grands hommes : d’Homère à Victor Hugo en passant par Platon, Virgile, Descartes, etc. Et que dire de ce savant archéologue, auquel j’avais fait lire le texte de mon cours inaugural sur la littérature d’Afrique noire et dont le bref message de remerciements d’ailleurs plein d’encouragements) commençait ainsi : bien sûr ces nègres n’ont pas construit le Parthénon, mais enfin… « .(1) De son côté, Bernard Mouralis souligne dans un article intitulé Réflexions sur l’enseignement des littératures africaines la mauvaise foi qui anime certains de ses collègues quant à l’éventualité d’enseigner la littérature africaine à l’université :  » « La littérature africaine, oui, mais on ne connaît pas », « Césaire oui, mais je le connais mal », ou encore « mais vous seriez le seul à pouvoir le traiter » : que de fois ai-je entendu ces formules ou d’autres du même type ! « (2)
L’enfermement dans la sagesse
Si d’aventure cette littérature se voit consacrée, cette consécration pose problème : elle est souvent la conséquence d’un admirable malentendu. On peut ainsi, en dépit de leurs qualités littéraire, s’interroger sur le succès dont bénéficie à l’heure actuelle les mémoires d’un écrivain comme Ahmadou Hampâté Bâ en France. En effet depuis qu’il a prononcé son célèbre discours à l’Unesco dans lequel il affirmait notamment que  » en Afrique, chaque vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle « , Ahmadou Hampâté Bâ est, à tort ou à raison, considéré comme une sorte d’Ogotemmêli peul. Ce qui conduit généralement les lecteurs à lire ses livres sous le prisme de « la sagesse ancestrale », alors que sa démarche littéraire et anthropologique basée essentiellement sur la ruse, est à bien des égards une longue méditation sur le savoir africain et sur les conditions d’existence en Afrique. Ce qui revient en définitive à revendiquer un discours africain autonome dans le champ de l’africanisme. Le cas d’Ahmadou Hampâté Bâ n’est qu’un exemple parmi tant d’autres ; la réception littéraire dans l’hexagone de beaucoup d’écrivains africains est basée sur un malentendu. Le cas de Sony Labou Tansi – l’un des rares écrivains africains à être adulé en France, et dont le parcours a été selon Jean-Michel Devésa celui d’une infinie solitude – est sur ce plan édifiant.(3)
Le principe unique
On le voit bien, notre tâche n’est pas aisée en ouvrant dans les colonnes d’Africultures un espace consacré à la littérature ou aux littératures africaines. Il ne s’agit aucunement d’accéder à une quelconque exhaustivité. S’écarter ds approximations journalistiques sans tomber dans l’analyse universitaire du fait littéraire appelle à situer l’inscription de l’écrivain africain dans l’Histoire, à mettre en exergue ses mythes littéraires, à « éclairer » son itinéraire en tenant compte de son ancrage dans un contexte culturel donné. Evitons alors ce que Godeffroy Bidima appelle le substantialisme unitaire, qui invite à regarder et à lire l’Afrique comme une substance unique et unifiante.(4) Car, l’Afrique mise en scène par Cheick Hamidou Kane dans L’Aventure Ambiguë ou par Ahmadou Kourouma dans Le Soleil des indépendances ne correspond pas forcément à celle de Valentin Mudimbe dans Entre les eaux ou à celle que la trilogie de Tchicaya U Tam’si (Les Cancrelats, Les Méduses et Les Phalènes) s’attache à dépeindre.
Passeurs de parole
Le deuxième écueil serait de circonscrire la littérature au seul domaine de la fiction en occultant ainsi les autres types de discours tenus tant par les écrivains que par les écrivants africains ou non-africains sur l’Afrique. Par littératures, entendons donc la fiction et l’essai. Nous ne sommes cependant que des passeurs de paroles : privilégions l’expression propre des écrivains sur leurs démarches littéraires. Cette invitation ne peut se limiter à l’entretien : l’écrivain ou l’écrivant peut lui-même tracer son parcours, évoquer ses mythes et ses projets. Cette pratique qui consiste à prendre stratégiquement position dans le champ littéraire en ayant une réflexion sur la littérature, à l’heure actuelle à l’honneur dans les littératures sud-américaines et caribéennes, est paradoxalement le parent pauvre de la littéraire négro-africaine. Elle était pourtant abondamment pratiquée par des écrivains comme Léopold Sédar Senghor, Mongo Béti etc. à l’époque de la Négritude et autour des années 50. Qu’on se souvienne du célèbre débat sur la poésie nationale entre René Depestre et Aimé Césaire dans les colonnes de Présence Africaine, ou encore la polémique opposant Mongo Béti à Senghor à propos de L’Enfant noir

1. Roger Fayolle, Quelle critique africaine ? Présence Africaine n°123, 3ème trim. 1982, p. 106.
2. Bernard Mouralis, Réflexions sur l’enseignement des littératures africaines, in Nouvelles du Sud, Silex, 1985, p. 7.
3. Jean Michel Devésa, Sony Labou Tansi, écrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, L’Harmattan 1996.
4. Godeffroy Bidima, La philosophie négro-africaine, P.U.F., Coll. Que sais-je ? 1995.
///Article N° : 142

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