A propos de Bergson postcolonial : l’élan vital dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et Mohamed Igbal

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec le philosophe Souleymane Bachir Diagne

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Normalien, agrégé de Philosophie, Souleymane Bachir Diagne est Professeur dans les départements de français et de philosophie de Columbia University à New York. Il vient de publier aux éditions du CNRS, « Bergson postcolonial : L’élan vital dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et Mohamed Igbal« . Un regard neuf et rafraîchissant sur l’oeuvre de l’auteur de l’évolution créatrice. Entretien.

Qu’est-ce qui explique, selon vous, la résurgence de Bergson ?
Le philosophe Fréderic Worms, qui consacre une œuvre importante à Bergson, a clairement décrit ce qui se passe aujourd’hui : après avoir connu une gloire immense et être entré ensuite dans un oubli relatif, Bergson est aujourd’hui de retour car on étudie les notions qu’il a pensées (temps, vie, émergence de la nouveauté, etc.) et qui s’avèrent essentielles pour une bonne intelligence de ce qui a cours aujourd’hui, en philosophie ou dans les sciences cognitives. Ainsi, par exemple, Alain Berthoz, qui a la chaire de physiologie de la perception et de l’action au Collège de France s’intéresse-t-il à ce que Bergson nous apprend d’un mode de connaissance qui n’est pas la simple relation d’un sujet arrêté à une réalité elle-même immobilisée ? En réalité d’ailleurs, le bergsonisme n’a jamais cessé d’être présent dans les philosophies les plus contemporaines, celle de Gilles Deleuze par exemple. Il ne pouvait que resurgir, car comme le dit si bien le titre du numéro du Magazine Littéraire (1) qui lui a été consacré en l’an 2000, en étudiant Bergson c’est un philosophe de notre temps (et non du passé) que nous étudions.
Votre essai était d’abord signalé sous le titre Bergson aux colonies. À l’arrivée, le lecteur retrouve dans ses mains Bergson postcolonial. Quelle est la différence entre ces deux titres ? Personnellement, je trouvais Bergson aux colonies plus judicieux.
J’ai publié en anglais un essai dans la revue « Qui Parle » de l’université de Berkeley intitulé « Bergson in the Colony », un texte consacré aussi à la manière dont MohammedIqbal et Léopold SédarSenghor ont construit leur pensée en dialogue avec Bergson.
J’ai donc utilisé ce titre « Bergson aux colonies », même si c’est dans une autre langue. Quand j’ai adopté pour ce livre-ci « Bergson postcolonial », mon propos était d’aller plus loin que le simple constat de l’influence exercée par le bergsonisme sur des penseurs du monde colonisé. Il était de dire que quelque chose dans la pensée de Bergson pousse à aller au-delà de la situation coloniale, à s’en déprendre véritablement. Autrement dit ce que Senghor ou Iqbal mais aussi d’autres lecteurs de Bergson comme le Tunisien Habib Bourguiba ont reconnu dans la pensée de l’auteur de L’évolution créatrice, c’est la force de libération de sa philosophie, sa puissance décolonisatrice. Il s’agit vraiment avec lui, pour reprendre un titre de Ngugi Wa Tiongo, de décoloniser l’esprit. D’où le « postcolonial ».
Mohammed Iqbal, disait de Bersgon, qu’il était le seul philosophe à avoir pensé le temps. Qu’entendait-il par là ? Partagez-vous ce point de vue ?
La révolution bergsonienne c’est d’abord une pensée radicalement nouvelle du temps. Bergson a montré que l’on prétend penser le temps quand en réalité on commence par le transformer en espace. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir toutes les images que nous employons pour parler du temps : fleuve, ligne, etc…. sont des images spatiales. Quand le physicien se donne une ligne sur laquelle il place différents instants, cette spatialisation montre comment notre intelligence se représente le temps. Ce que l’on manque dans ce cas, c’est le caractère dynamique, mieux, créateur du temps. Bergson nous apprend à penser le temps autrement, véritablement, comme durée créatrice et c’est ce que veut dire Iqbal.
C’est devenu mon point de vue car j’ai appris à penser avec Iqbal et Bergson.
Senghor a sans doute lu Iqbal. Iqbal a-t-il lu Senghor ?
Senghor a dû lire Iqbal vers 1955 quand Eva Meyerovich en publiant une traduction de son ouvrage majeur sur La Reconstruction de la pensée religieuse de l’Islam l’a introduit en France. Iqbal ne pouvait avoir lu Senghor car il est mort en 1938.
À la fin de votre essai vous écrivez : « On dira ainsi, dans le cas de Léopold Sédar Senghor, que s’il évoque toujours la « révolution de 1889″et donc l’Essai sur les données immédiates de la conscience, le Bergson dont il parle surtout est celui de l’évolution créatrice ». On aimerait bien en savoir davantage…
Les aspects de la pensée de Bergson qui exercent la plus grande influence sur celle de Senghor sont sa philosophie de la poussée vitale, sa philosophie de l’intuition, sa philosophie de l’art. Or ces questions émergent vraiment dans L’évolution créatrice publiée en 1908, donc bien après L’Essai sur les données immédiates de la conscience publié 19 ans plus tôt.
Vous semblez « récuser » l’expression « affinité spirituelle sémitique » dont parle Massignon à propos de la relation d’Iqbal à Bergson et pourtant, à la fin, vous semblez retenir le terme d’affinité. Comment la qualifierez-vous donc ?
J’attire l’attention sur le caractère bien vague de l’expression de Massignon plutôt que je ne la récuse. Il faut bien entendu l’expliquer en disant que ce dont il parle c’est d’une inspiration abrahamique (celle des religions d’Abraham) qui leur serait commune et qui serait au fondement de leur mutuelle reconnaissance. Lorsque je prends à mon compte ce mot à la fin, c’est pour dire qu’on est bien obligé de constater qu’affinité est en effet le mot qui convient lorsqu’on constate une convergence entre les vues de Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion et celles de Mohamed Iqbal dans La Reconstruction sur l’expérience mystique, le rôle créateur de celle-ci, alors que les dates où ces œuvres furent produites (1932 pour le texte de Bergson, 1930 pour celui d’Iqbal) interdisent de parler d’une influence directe. Le mot convient précisément parce qu’il est suffisamment vague pour dire qu’il y a convergence sans influence sur ces points-là.
Quelle est l’actualité d’Iqbal au Pakistan et dans le monde ?
Un de mes amis, un collègue indien enseignant à Oxford et qui connaît bien la pensée d’Iqbal m’a fait récemment la remarque qu’Iqbal est célébré au Pakistan par nationalisme comme père spirituel du pays sans que sa pensée fasse vraiment l’objet de réflexion tandis que c’est hors du Pakistan qu’on étudie la philosophie du penseur « global » qu’il est devenu pour un temps comme le nôtre. Je crois qu’il a raison et que ce qu’il dit là est la bonne réponse à votre question.

1. Magazine littéraire, Bergson, philosophe de notre temps, n° 386, Avril 2000.///Article N° : 9990

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Léopold Sédar Senghor © Archives Gérard Bosio
Henri Bergson
Souleymane Bachir Diagne
© CNRS Editions




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