Les Petits de la guenon

De Boubacar Boris Diop

Boubacar Boris Diop, entre Cheick Hamidou Kane et Paulin J Houtondji

Dans son roman, Les phalènes consacré aux effets de la loi-cadre en Afrique Centrale, Tchicaya U Tam Si fait dire à l’un de ses personnages :  » Hier est dans les pas de demain « . Cette phrase aurait pu servir d’exergue au dernier roman de Boubacar Boris Diop, tant il pose avec force, la question de la mémoire. Tout son roman repose en effet sur la relation entre le passé et le futur et comment elle s’inscrit dans le présent. Dans ses premières pages (p.38), il livre un bel aphorisme sur le hier et l’aujourd’hui qui  » ne se quittent jamais depuis la naissance des saisons  » et dont  » on ne sait qui des deux est l’ombre de l’autre « . Le narrateur, le vieux Nguirane Faye s’adressant à son petit-fils Badou le met en garde pour mieux vivre l’aujourd’hui :  » Ils sont si agités et si vantards que personne ne veut prêter attention à leurs folles extravagances. Ne commets surtout pas cette erreur Badou. Si tu les vois se glisser des confidences à l’oreille, n’aie pas de scrupules, sois indiscret, arrange-toi pour savoir ce qu’ils se racontent ainsi. Écoute-les avec attention et tu apprendras beaucoup sur tes semblables et sur toi-même ce jour-là « .
Paru en septembre 2009 aux éditions Philippe Rey, Les Petits de la guenon est la version française de Doomi Golo, roman wolof de Boris Boubacar Diop, publié en 2003 aux éditions Papyrus, à Dakar, et traduit par l’auteur. Son narrateur Nguirane Faye, est un vieil homme lettré en arabe et en wolof. Il vit à Dakar. Son petit-fils bien-aimé, Badou, réside en Europe. Et personne n’a de ses nouvelles. Au soir de sa vie, Nguirane Faye est persuadé, qu’il ne le reverra plus. À travers sept carnets, il se propose de lui raconter sa vie et de l’instruire sur sa propre histoire et celle du Sénégal sur le devenir duquel l’auteur propose une méditation à la fois prégnante et distanciée.
À travers des personnages complexes dont il suggère les multiples facettes sans toutes les dévoiler, Diop dépeint une société sénégalaise en mutation, ballottée entre une outrecuidante modernité et des traditions dont il dénonce certains travers ou détournements – il est proche en cela d’Ousmane Sembène sur lequel il a par ailleurs écrit.
Sans concession vis-à-vis de ses personnages – dont certains peuvent évoquer des personnalités réelles –  » Ne sois donc pas surpris par les ressemblances entre les êtres nés de mon imagination et tant de salopards dont tu peux lire les noms ou voir les photos dans le journal  » – il ne ménage pas plus son narrateur, le vieux Nguirane Faye qui est, avec le fou Ali Kaboye, le personnage le plus dense du roman. Loin d’être réduit à l’inévitable sagesse liée à son âge, Nguirane Faye ne tait pas les peurs, les lâchetés et les questionnements qui ont émaillé sa vie. Par le biais de la musique, métaphore de la machine à remonter le temps (p.14), le vieux revient au temps de sa jeunesse et raconte sans gloire comment le coureur de jupon qu’il a été séduisait les filles. Revivant sa jeunesse, il évoque un passé depuis longtemps révolu qui est dans le même temps le présent de son petit-fils.
S’il est empreint d’une certaine légèreté dans la chronique qu’il fait de la société sénégalaise, Les Petits de la guenon est avant tout un roman complexe, d’une grande densité, offrant divers registres de lectures. S’y condensent dans un savoureux jeu de concordance des temps, les questionnements de BB Diop dans la relation à l’histoire qui a toujours été au cœur de ses romans que ce soit dans ses premiers Le Temps de Tamango ou Les Tambours de la mémoire et plus tard dans Le Cavalier et son ombre ou encore Murambi, le livre des ossements.
Au-delà de la symbolique des carnets du vieux Nguirane Faye, Les Petits de la Guenon a une valeur testamentaire. Roman de la transmission et d’une certaine façon roman du remords, il convoque des personnages ordinaires et peu glorieux qu’il met en scène sans concessions dans un quotidien à la fois banal et ubuesque où la mémoire tiraillée entre la légende et le réel se joue du passé et du présent. Au fil des pages et dans le contexte d’un pays dirigé par un fantoche redoutable et redouté, apparaissent les figures intellectuelles et politiques de l’histoire de l’Afrique contemporaine : Lumumba – raconté par le prisme du regard de ceux qui n’ont pas voulu le suivre parce  » qu’il les engageait à faire le pari de la folie  » – Sankara, Mongo Beti et surtout Cheikh Anta Diop, très important dans le parcours intellectuel de Boubacar Boris Diop, lui qui  » nous a appris à nous regarder sans honte dans le miroir « . Diop fait dans ce roman clairement le pari de Cheikh Anta au détriment de Senghor.  » De quoi avez-vous peur fils, pourquoi vous imitez vous vous mêmes  » ?
Tout l’enjeu du livre repose sur la mémoire et l’histoire inscrites dans un devoir de transmission – par l’affect de la langue initiale du roman et par le travail mémoriel – qui en est le moteur. En ayant au préalable écrit son roman en wolof, Boubacar Boris Diop a posé un acte très fort envers ses congénères et lui-même. Auteur reconnu des milieux littéraires, il a eu le courage d’aller à contre-courant du système en prenant le parti d’écrire un livre dans sa langue maternelle avec la pleine conscience que s’il se rapprochait – dans une nécessité affective – de son lectorat d’origine, il se coupait de celui qui, dans le milieu éditorial francophone, fait vivre un livre. Par ce choix d’une grande honnêteté qui a pu paraître radical pour certains, BB Diop a sans nul doute ouvert une voie qui, si symbolique puisse t-elle paraître, s’inscrit aussi dans une forme de legs, peut-être pour les générations d’auteurs à venir.
Du point de vue littéraire, Les Petits de la guenon, même s’il se présente sous la forme de la chronique, est comparable à Heremakonon, le film d’Abderhamane Sissakoou encore Peuls de l’auteur guinéen Tierno Monénembo. Issus de la même génération, Diop comme Monémembo sont hantés par la question de la mémoire. Ils ont côtoyé ou lu des gens comme Mongo Beti. Ils ont vécu l’époque du militantisme, et ont sans doute l’impression que les jeunes générations, et notamment celles des écrivains du continent, – sauf peut-être l’auteur Malgache Raharimanana – n’ont pas le sens de l’histoire.
La transmission, est un  » enjeu de la civilisation, elle opère en corps (corps mystique, corps enseignant, sorciers, clercs, bardes, aèdes, etc.) écrit Regis Debrey dans Transmettre (1)
Mais je comparerai davantage ce travail de Boris Diop à celui du philosophe béninois Paulin J. Houtondji. Après avoir défendu dans les années 70, la thèse selon laquelle, il n’y aurait de philosophie qu’écrite, Houtondji redécouvre dans un ouvrage collectif publié sous sa direction la vertu des savoirs endogènes (1994). De son côté, en revisitant la mémoire africaine, par le biais d’un travail d’écriture, de réécriture, voire de contre écriture, Boris Diop, même s’il n’a pas la prétention épistémologique du philosophe béninois, actualise l’inquiétude de Cheick Hamidou Kane dans L’aventure ambiguë, qui se demandait, si ce que nous avons appris à l’École nouvelle, vaut mieux que ce que nous avons perdu…
Voilà bien une question sur laquelle, je ne souhaite pas m’étendre. Mais ce qui est sûr, c’est que l’itinéraire de Boris Diop et le travail qu’il a entrepris avec Doomi Golo et Les Petits de la guenon, méritent bien un débat.

1. Régis Debray, Transmettre,Odile Jacob, 1997 p. 21///Article N° : 9099

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