Femme de combat/Combat de femme 8 : Mada Ndiaye et Mariéme Faye

Les Cruellas, un duo de choc sur la scène sénégalaise !

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Avec la série Femme de combat/combat de femme, Africultures vous propose des portraits choisis de femmes. Elles utilisent leur art ou tout simplement leur voix, pour parler, montrer, décrire la place de la femme dans la société. L’occasion pour Africultures de compléter la thématique de son magazine interculturel Afriscope, consacrée en janvier et février à la question du féminisme.

Fondé en 2004, cet énergique duo de comédiennes affronte sans tabous les grandes questions de la société sénégalaise… mais pas que : de Dakar à Paris en passant par Avignon, Les Cruellas font mouche ! Mada et Mariéme mènent à la scène un double combat : celui du féminisme dans un monde majoritairement polygame et patriarcal ainsi que celui de l’implantation du théâtre scénique dans un pays où règne le théâtre filmique, télévisuel. Grâce aux joies d’une société connectée, Africultures, a pu s’entretenir avec Les Cruellas en direct de Dakar.
Pratiquement sœurs de lait, les deux femmes commencent leur compagnonnage théâtral en 2004 autour d’un texte de Bernard Fripiat intitulé Les Cruellas. La création fait beaucoup de bruit et conduit le public à baptiser le duo du titre du spectacle. Un nom que Mada et Mariéme conservent et qui montre un des grands soucis de ces deux artistes : toujours s’adapter à son public ! Femmes de théâtre quasi autodidactes, comme la plupart des comédiens et metteurs en scène en Afrique, Mada et Mariéme n’ont suivi que quelques stages à l’Institut français de Dakar. Elles sont pourtant devenues des artistes complètes qui présentent leurs spectacles à l’international. Polymachin, leur seconde création, était à Avignon dans le cadre du Festival Off de 2009, avant d’être reprise au Lavoir moderne parisien (Paris XVIIIe). Basées au Sénégal, les deux femmes travaillent actuellement leur prochain spectacle et mènent parallèlement des activités professionnelles diverses. Quand on sait que faire du théâtre en Afrique est déjà un combat et que dans la plupart des pays être femme en scène l’est encore plus, Les Cruellas forcent l’admiration : elles sont femmes de théâtre en scène et parlent de la condition des femmes !
Quid des relations amoureuses
Le premier spectacle de la compagnie, Les Cruellas, croque, avec un regard acidulé, la vision que les femmes ont des hommes et dissèque les problématiques des relations amoureuses. Preuve que ces questions sont les mêmes partout : au sortir des premières représentations, le public y voit un tel écho à leur quotidien qu’il se persuade que le texte a été écrit par les deux femmes, et se montre déçu en apprenant le contraire. C’est ce qui conduit Mada et Mariéme à se produire par la suite à travers des créations personnelles. Au départ le duo n’affirme pas une volonté propre de parler des femmes mais face à l’engouement et aux vives réactions des publics, elles se lancent dans une seconde aventure théâtrale en 2009 Polymachin, une pièce mise en scène par Philippe Laurent, avec la collaboration de Patrick Acogny. À travers cette galerie de personnages burlesques, Mada et Mariéme mettent tout leur plaisir à être sur scène, avec une énergie détonante, au service d’une parole qu’elles souhaitent avant tout utile. Dire sans heurter, éviter toute « provocation inutile », Les Cruellas s’expriment sans aucune limite, tout en mettant en relief une situation sur laquelle elles ne portent pas de jugements frontaux car la meilleure façon de conscientiser un public passe pour elles par l’identification plus que par le sermon. Dans un pays où le théâtre n’est pas une habitude sociale, elles ont choisi l’humour et le happening pour leurs subtilités et parviennent à louvoyer ainsi entre les remparts de mentalités souvent rigides et peu enclines à la remise en question. À ne pas confondre avec du théâtre d’intervention, le duo va pourtant à la rencontre de différents publics dans les villages, en milieu scolaire ainsi que sur les scènes de la capitale. Mada et Mariéme partent du désir de s’inspirer de situations qui les touchent et les concernent. Toutes deux « mises au-devant de la vie », très tôt pour des raisons familiales, c’est le sens des responsabilités qui les amènent à prendre publiquement la parole pour affirmer ce que beaucoup pensent très fort mais disent tout bas : « Les femmes ont l’impression qu’on les défend beaucoup et les hommes qu’on tape beaucoup sur eux mais en fait nous parlons surtout des travers de l’humain et critiquons donc autant les deux. »
La polygamie en question
Si dans un premier temps le public cherche surtout à remettre en question le miroir qui leur est tendu, à la fin tout le monde est d’accord pour reconnaître les dangers de certaines situations comme dans le cadre de Polymachin : « À la fin du spectacle, quand on parle des conséquences, de comment les femmes subissent la polygamie, comment ça déteint aussi sur les enfants, tant au niveau de l’éducation, sur leur environnement que sur leur moral ; et les violences que cela engendre, les hommes eux-mêmes, ceux qui nous huaient à notre arrivée, avouent être d’accord et se mettent même à nous livrer des anecdotes personnelles ». Les spectacles des Cruellas sont rigoureusement construits sur des recherches historiques et des entretiens de terrain à la façon de vraies sociologues. Des enquêtes qui sont nécessaires pour garder cette vision non moralisatrice qui cherche avant tout à démontrer des situations douloureuses et problématiques. Dans le cas de la polygamie, Mada et Mariéme prenaient un risque supplémentaire : affronter des opinions souvent traditionnelles relevant d’un certain conservatisme culturel. Sans sourciller, elles répondent clairement que « ce n’est pas parce que c’est la tradition qu’il faut cautionner. La polygamie a longtemps répondu à un besoin économique qui n’a plus sa place dans la communauté mondialisée d’aujourd’hui, nous sommes en 2013 quand même ! ».
Citoyennes d’une terre mondialisée et partie prenante d’une société qui ne peut qu’évoluer et par conséquent être amenée à souffrir de certains hiatus, Les Cruellas ont à cœur de révéler les bouleversements de leur société à des publics qui ont du mal à prendre le train en marche. Résolument modernes, femmes indépendantes et engagées, Mada et Mariéme n’aiment pas qu’on leur accole l’étiquette « féministes », une identité trop facile à porter dès lors qu’on prend la parole en faveur des femmes. C’est la question de la qualité d’écoute et de leur champ d’action qui les inquiète dans le cas d’une stigmatisation féministe. Les Cruellas suscitent aujourd’hui l’engouement car elles sont de véritables ovnis dans le paysage sénégalais mais ça n’étonnera plus personne que deux féministes parlent de la cause des femmes.
Fortes de leur succès, Mada et Mariéme disent « ne plus vouloir se cacher derrière un masque », celui des Cruellas. Elles opteront prochainement pour un nouveau patronyme dans le cadre d’une création abordant des problématiques différentes de celles de leurs précédents spectacles. Elles souhaitent à présent parler des migrations en faisant un détour par l’Histoire comme cela avait déjà été le cas avec Polymachin, qui remontait l’histoire de la polygamie au Sénégal. Le prochain spectacle, en cours de création, analyse le désir de déplacement et la vision fantasmée de l’immigration qui soulève tant d’incohérences aujourd’hui. Il y sera question des paradoxes entre les populations sédentaires qui peuvent néanmoins se déplacer et celles qui voudraient se déplacer mais n’en n’ont pas les moyens. Pourquoi ces déplacements Nord-Sud ? Quelles sont les nouvelles migrations ? Mada et Mariéme sont plus que jamais ancrées dans les grandes interrogations sociétales mais n’en n’oublient pas pour autant de parler des femmes qui, prises dans l’étau de ces migrations, sont un peu les laissées pour compte de maris qui souvent partent à l’étranger sans jamais revenir. Des femmes qui sont aujourd’hui les nouvelles figures de l’incommensurable attente.

[www.myspace.com/lescruellas]///Article N° : 11339

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Mada Ndiaye et Mariéme Faye




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