Femmes, artistes, en Algérie

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Dans ce texte, Nadira Laggoune-Aklouche, une des commissaires du Maghreb les plus estimées, auteur de nombreuses expositions de plasticiennes, se penche sur les problématiques et la pertinence des expositions monogenres en prenant pour exemple concret le cas de la scène algérienne.

Toute exposition de femmes artistes, où qu’elle se tienne, expose son concepteur/auteur à la même question, voire la polémique entre deux points de vue : celui qui considère que cette démarche est indispensable pour mettre en lumière, donner de la visibilité aux créatrices trop souvent reléguées au second rang, et l’autre qui met en garde contre la ghettoïsation qui enfermerait encore plus les femmes dans une place à part. Mais le risque de la ghettoïsation ne mérite-il pas d’être pris pour favoriser une visibilité qui, au regard de la position de secondarité toujours dévolue aux femmes artistes aujourd’hui, reste nécessaire ?
Profession créatrice : il a été prouvé que la juxtaposition de ces deux termes n’a pas toujours été évidente, le principe créateur ayant toujours été perçu comme étant d’essence masculine.
Dans l’imaginaire collectif les plus grands artistes (peintres, musiciens, cinéastes, etc.) sont des hommes. Quand on va visiter un musée, on cherche à voir en premier lieu, les œuvres des artistes les plus connus et ce sont, en général, des hommes ! Si l’on demande autour de soi, de citer le nom de dix femmes artistes, on s’aperçoit que peu de personnes arrivent à en nommer dix ! Au Maghreb, par exemple beaucoup de personnes ne nommeront que les plus connues comme Baya (algérienne) ou Chaïbia (marocaine) qui ont accédé dès les années soixante au rang d’artistes avec le paternalisme de rigueur pour leur peinture « naïve », « charmante » et « féminine ».
Avec la décolonisation, une sorte de conscience sociale des femmes artistes s’est effectuée qui marque le vingtième siècle comme étant celui où les femmes prennent leur place dans l’histoire en général et l’histoire de l’art en particulier. Mais cette place est inséparable de la lutte des femmes pour leur émancipation. Malgré la persistance de lois plutôt réactionnaires, beaucoup de femmes se trouvent au cœur de la modernité sur le plan artistique comme sur le plan médical, de l’enseignement et de la recherche scientifique : avec leur accès à tous ces métiers s’opère un grand mouvement de professionnalisation.
Une réelle émancipation professionnelle en rapport avec l’évolution de la société est donc observée depuis longtemps et il est naturel, aujourd’hui, de constater que beaucoup de femmes s’assument professionnellement comme artistes : elles participent aux salons, exposent, font l’objet de publications critiques… En Algérie comme dans d’autres pays du Sud, les femmes artistes sont de plus en plus nombreuses à s’affirmer publiquement et l’on ne s’étonne plus vraiment que les femmes fassent profession de créatrices du moins dans les grands centres urbains.
Des singularités affirmées
Certes, l’image de la femme artiste retirée dans son petit atelier et s’adonnant à une pratique de l’art comme décoration ou comme loisir persiste encore dans l’imaginaire collectif. Mais les nouveaux médiums et autres outils technologiques introduits par la mondialisation et le développement ont produit une nouvelle culture de l’image, celle de l’écran et des expérimentations esthétiques qui ont envahi l’environnement contemporain non seulement de la scène artistique mais aussi de la société dans son ensemble. L’utilisation de la vidéo, les installations multimédias, les performances, la photographie sous toutes ses formes et tous supports, le web art, etc. sont autant de déplacements esthétiques qui remettent en question les stéréotypes qui collent à l’art produit par les femmes. Les artistes algériennes contemporaines, par leurs orientations plastiques et leurs productions, contribuent à l’élaboration d’une nouvelle parole sur la scène artistique locale.
Qu’elles vivent en Algérie ou ailleurs, leurs œuvres reprennent les questions de la forme, la jonction de l’espace et du temps, le lien entre le passé et le présent. Depuis longtemps Rachida Azdaou questionne la mémoire, d’abord celle de son univers personnel comme l’illustre Entrer dans l’absence, basculer dans l’invisible (2003), puis dans ses dernières œuvres, comme Archives d’Alger (2010), celle de l’histoire par une approche critique du traitement social et politique de la mémoire de la ville d’Alger.
Mais cette prise de parole esthétique publique est aussi utilisée pour parler de soi, du « je » qui a tendance à s’effacer dans des sociétés où le collectif occupe la première place. Il arrive souvent que les artistes intègrent à leurs œuvres des ressources appartenant à leur univers privé. Thileli Rahmoun, vivant en France depuis quelques années, crée des œuvres inspirées d’expériences personnelles dans lesquelles la dimension fictionnelle se teinte d’étrangeté. Voir par exemple Delirium Tremens (2009).
Par une démarche différente, Fatima Chafaa s’est attachée à placer le sujet-femme au cœur de son langage plastique et visuel : parodie poétique des contraintes sociales dans L’hameçon (2009) ; confrontation de l’emblème féminin de la culture coloniale (Jeanne d’Arc) avec celui de la culture nationale (Fatma N’Soumer) dans Jeanne N’soumer ou Fatma d’Arc (2010).
Sensibles à l’actualité, aux transformations sociales, politiques ou économiques de la société, au réel, elles y réagissent par des œuvres qui conjuguent une teneur critique et une innovation formelle ; les échafaudages d’Amina Menia, Intra Muros (2005), inspirés par la ville transformée en vaste chantier interminable, montrent bien cette situation d’attente qui perdure. Dans son dernier travail Chrysanthèmes (2010), elle reprend, par le biais de la photographie, le même questionnement autour de cet inachevé politique, dont les stèles d’inauguration abandonnées, comme de vaines promesses, en représentent les témoins.
Dans leur appréhension du monde, les artistes mêlent les genres, revisitent les images et les symboles propres à l’imaginaire social.
Par le détour de leur vécu et de leur histoire personnelle, ces artistes mettent en avant des esthétiques et des approches plastiques qui touchent à des questions dont l’envergure dépasse la sphère privée pour atteindre l’universel. Photographe et vidéaste, Zineb Sedira est une plasticienne algérienne née en France et vivant en Grande-Bretagne. Par une démarche autobiographique, elle se réapproprie sa propre histoire, celle de ses origines dans Father, Mother and I (2003), remet en question la pertinence de notions comme celles de la langue maternelle à l’heure de la mondialisation dans Mother Tongue (2002), et rend compte de la délicate situation de postcolonialité qui traverse les relations algéro-françaises dans Middle sea (2008) ainsi que leurs mémoires dans Gardienne d’images (2010).
Toutes ces histoires, sociales et culturelles, se manifestent dans une variété de formes et d’esthétiques, prouvant que l’art des femmes ne peut être caractérisé par une quelconque discipline ou style, pas plus qu’il ne serait sujet à une quelconque prédisposition.
Ce qui est sûr, c’est que les modes de représentation ainsi que l’hétérogénéité des formes et des contenus, tout en rendant visible la diversité de leur création, rendent compte de la variabilité culturelle, historique et politique de l’identité. Toute formation identitaire est susceptible de subir une déconstruction critique.
Une sous-représentation persistante
Les artistes africaines sont de plus en plus présentes dans tous les domaines de l’art. Leur visibilité est donc plus grande. Celle-ci tend cependant à cacher les difficultés qui l’accompagnent : en l’absence de politiques culturelles nationales, de marchés locaux, les femmes subissent davantage que les hommes, le manque de ressources, de réseaux de développement et de distribution de l’art.
Minoritaires dans les expositions collectives aussi bien nationales qu’internationales, on ne se rend compte du nombre de femmes artistes que dans les expositions qui leur sont consacrées d’où l’importance soulignée plus haut de l’existence de ces dernières car l’exposition est une reconnaissance publique et institutionnelle de leur statut, leur art et leur individualité.
Cette sous-représentation n’est pas propre aux pays africains puisque l’on peut observer le même phénomène en Europe. En témoigne la pétition intitulée La faiblesse de la force de l’art. Signée par des critiques d’art, artistes et commissaires d’exposition, cette pétition a circulé à l’occasion de la triennale La force de l’art 02 qui s’est tenue dans divers lieux d’exposition à Paris en 2009, pour protester contre la part plus que congrue réservée aux femmes dans cette exposition.
On observe aujourd’hui que la scène algérienne compte de plus en plus de femmes. Par ailleurs, le boom des nouveaux médias a eu pour effet de libérer les plasticiennes des dépendances physiques que les supports classiques imposaient jusqu’alors. Les nouvelles générations l’ont très vite compris. Et les femmes, certainement plus que les autres, ne manqueront pas de constituer l’avant-garde de la scène artistique locale. Car pour elles, la création est un défi.

///Article N° : 10379

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