Fenêtre sur l’Amérique (5)

Des têtes pour une Américaine

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Voilà que j’avais décidé de passer les fêtes de fin d’année 2003 à Douala, au Cameroun, un pays que j’avais déjà visité six mois plus tôt à l’occasion de l’opération Portes d’Afrique initiée par le quotidien Le Figaro…
J’avais tenu à résider dans le même quartier, Bonanjo, non loin de la fameuse Pagode, ancienne demeure de Manga Bell, fondateur de la ville de Douala.
A l’aéroport, deux amis m’attendaient. Deux peintres, un Camerounais, Hervé Yamguen, et un Togolais, Dodji Efoui, le frère cadet de l’écrivain Kossi Efoui. Alors que nous roulions dans un taxi dont le tuyau d’échappement était aussi bruyant qu’une trompette d’occasion de New Orleans, je ne pus m’empêcher de dévoiler très vite une des raisons de mon voyage d’Ann Arbor (Michigan) à Douala. Certes, je venais pour passer quelques jours de vacances, mais on m’avait chargé d’une commission pour le moins surprenante, et je tenais à remplir ma mission.
– Je cherche quelque chose de spécifique, une peinture, dis-je à mes amis.
Les deux artistes pouffèrent de rire, l’air de me signifier qu’à qui d’autres qu’aux peintres on pouvait poser une telle question et recevoir une réponse favorable.
– En fait c’est pas pour moi, que je vous explique un peu, c’est pour une amie américaine qui tient un des plus grands salons de coiffure de la ville de Detroit. Et puis, en dehors de ça, je voudrais souligner que…
– Attends un peu, Alain, me coupa Hervé, tu vas voir, on va lui trouver deux peintures qui représentent notre travail actuel, n’est-ce pas Dodji ?
Dodji demeurait très pensif, caressant avec frénésie son crâne sur lequel il ne tolérait aucun cheveu. J’avais l’impression d’être assis à côté de Kossi Efoui, tellement la ressemblance avec son aîné est frappante.
– Je connais votre travail, dis-je, mais c’est pas ce genre de peinture qu’elle cherche…
– Quoi, s’écria Dodji tout à coup revenu sur terre, est-ce que cette fille connaît même l’art africain, hein ? Qu’est-ce qu’elle veut nous apprendre, hein ? C’est quoi d’ailleurs qu’elle veut ?
– Des têtes, dis-je, elle veut des têtes…
– Des têtes ? Quelles têtes ? poursuivit Dodji, en ricanant à gorge déployée. Dis-moi, cette Américaine rigole ou quoi, hein ? Elle veut vraiment des têtes ? Quel genre de têtes ? Des têtes, on en a plein, n’est-ce pas Hervé, enfin, je veux dire qu’on peut toujours deviner une tête dans une peinture abstraite ! Tiens, pour ne pas aller très loin, j’ai fini une toile il y a deux mois. Ça s’appelle Le Berger, on peut entrevoir une espèce de tête, avec des silhouettes de personnages à peine esquissés et un mélange de couleurs qui…
– Bon, coupa Hervé, on va te montrer tout ça demain, arrivons d’abord à ton hôtel, on ira ensuite casser la croûte vers chez nous à New-Bell, je connais un bon coin où c’est pas cher…
Le jour suivant, nous n’avions pas parlé des  » têtes  » de l’Américaine. Nous avions plutôt sillonné la ville de bout en bout puis, le soir, nous sommes allés  » prendre la température  » à La Cathédrale, une buvette très populaire du quartier de New-Bell et qui est ouvert tous les jours 24 heures sur 24. Je ne voulais pas aborder mon histoire de  » têtes « , gardant ce sujet pour le lendemain. Mais une fois rentré à l’hôtel, vers les premières heures de l’aube, les  » têtes  » ont commencé à me hanter, pour ne pas dire, à me prendre la tête ! Je me dis qu’aussitôt que je reverrais mes amis, nous devrions résoudre ce problème une bonne fois…
C’est donc deux jours après mon arrivée que nous avons de nouveau parlé de cette peinture que recherchait mon amie américaine. Et là, je suis parvenu à expliquer à mes deux artistes ce qu’elle voulait exactement.
– En fait, elle veut une peinture avec plusieurs têtes, le genre de ces images qu’on voit dans les salons de coiffure ici, je sais que…
– Mais c’est pas de la peinture ça, s’époumona Dodji, c’est des trucs faits par des plaisantins pour manger, c’est tout !
– Et pourquoi elle veut ces trucs, s’enquit Hervé, un peu décontenancé.
– Pour son salon, pour mettre à l’intérieur. Elle a vu ces images de têtes dans un reportage à la télé, et depuis elle ne rêve que de ça…
– Bon, soyons sérieux, nous on ne fait pas ce genre de choses, trancha Dodji qui devait maudire intérieurement l’Américaine.
– Mais j’ai une idée, murmura Hervé en démêlant ses dreadlocks. Je connais un type qui ne vit que de ça. Il en fabrique à longueur de journée. Je peux lui passer la commande une semaine avant ton retour aux USA.
– C’est parfait ! lançai-je.
J’étais heureux de ce dénouement.
Le lendemain, c’était un dimanche, après une errance vers la Pagode et les rues désertes du quartier administratif de Bonanji, je décidai de me rendre dans l’atelier collectif de mes amis. Les deux étaient assis sur un banc, devant leur atelier, et savouraient de la bière. Après des poignées de mains prolongées, ils abandonnèrent leur bière et me prièrent d’entrer dans ce qu’ils appellent leur  » caverne d’Ali Baba « . Je ne me fis pas prier deux fois et les suivis.
Des toiles partout, évidemment.
Hervé s’évertua à me démontrer comment le séjour de Dodji à Douala était bénéfique depuis mon dernier passage.
– Je crois qu’il n’a plus envie de retourner au Togo…
– A ce point-là ! soupirai-je.
– Mais ne le lui dis pas, c’est ma manière à moi de le charrier de temps à autre !
Alors que j’écartais quelques planches qui obstruaient le déplacement dans la pièce, Hervé voulut attirer mon attention sur une peinture :
– Tu vois cette toile, je l’aime bien ! C’est la première que Dodji a peinte ici quand il est venu du Togo. Maintenant, regarde ces trois dernières, il y a un changement évident par rapport à son travail d’avant. Au départ, Dodji privilégiait la matière. Il pouvait ramasser des objets dans la rue, les incorporer dans son travail : du papier, des bouts de tissus, de la terre etc. Maintenant il y a une grande progression et une recherche intérieure. Les objets côtoient désormais des formes humaines. Même les couleurs épousent sa rage de créer, regarde un peu la toile de gauche, qu’est-ce que tu en penses, c’est pas de l’art ça, hein ?…
Dodji s’était rapproché de nous discrètement. Il semblait acquiescer les propos de son collègue.
– Bon, tu peux faire le tour de l’atelier…
J’observai chaque toile. Soudain, je m’arrêtai devant une et la scrutai de très près. Alors Hervé revint à la charge :
– Ah, je savais que tu allais la remarquer celle-là ! Je l’ai peinte le mois dernier…
Il décrocha la toile du mur, la retourna, lut ce qu’il avait griffonné d’une écriture large et volontaire : L’oracle dans la ville ensoleillée. Acrylique sur toile.
– Bon, disons que c’est le résultat de mes préoccupations actuelles. Il y a la ville, le soleil, des têtes aussi ! Il y a comme une fusion entre l’homme et la flore, c’est pour cela que ces têtes portent des feuilles !
– Je crois que je vais l’acheter, de même que Le Berger de Dodji… fis-je. Mais je les achète pour moi-même…
– Ah non, Alain ! Ah non ! s’écrièrent-ils en choeur.
– Pourquoi pas ? rétorquai-je.
– On ne va pas quand même te vendre nos peintures ! Tu les prends pour les montrer à tes amis américains, on ne sait jamais…
– Non, je tiens à les acheter !
Après un long échange, je finis par les persuader que je devais payer. Que les artistes devaient aussi vivre de leur art même si ce n’est pas le cas pour la plupart d’entre eux.
Mais ils fixèrent un prix si bas que je me retrouvai au point de départ : c’était presque un cadeau. Je capitulai donc…

C’est le jour de mon départ qu’Hervé et Dodji vinrent me rendre visite à l’hôtel en compagnie d’un individu qu’ils me présentèrent comme étant l’artiste des  » têtes  » pour salon de coiffure. L’homme était venu avec une de ses oeuvres emballée soigneusement. Dans le hall, il défit l’emballage, et je pus découvrir quatre têtes de femmes sur un même tableau. Chaque personnage féminin arborait une coiffure différente qui allait des tresses traditionnelles au défrisage moderne. Les couleurs étaient vives malgré l’absence de vie sur ces visages presque figés et victimes des automatismes de leur créateur. Il manquait de l’oxygène à ces êtres. Or l’oxygène, seuls les vrais artistes peuvent l’insuffler à leurs personnages…
– Je crois que c’est parfait pour elle, fis-je devant la mine réjouie de l’artiste. Combien dois-je vous payer, cher ami ?
L’artiste fit semblant de réfléchir puis dévoila un prix qui était largement au-dessus des  » vraies  » peintures que mes amis m’avaient vendues quelques jours plus tôt.
Je restai sans voix. Je ne pus m’empêcher de penser que cet homme n’était pas au fond un artiste. Parce que je reste persuadé que le vrai artiste ignore le prix d’une toile. Le vrai artiste se fait rouler le plus souvent. Ce qui ne signifie pas qu’il n’est pas conscient de cette situation. Il n’est pas un candide…
J’ai payé, et voilà comment ces têtes ont fait le bonheur de cette Américaine, de ses clients qui viennent féliciter cet  » artiste africain de talent « .
La fois dernière, je suis passé par le salon de coiffure. Les têtes étaient visibles du dehors et avaient remplacé un poster géant de l’actrice Halle Berry. Me voyant arriver, l’Américaine a sursauté et m’a demandé si je repartirai pour l’Afrique bientôt. J’ai dit oui. Et elle a enchaîné :
– Tout le monde est jaloux de mon tableau, crois-moi ! Cinq de mes collègues veulent des peintures comme la mienne, donc elles te donneront de l’argent dès que tu seras prêt pour ton prochain voyage…
Lorsque la nuit arrive et que tombe la neige redoutable du Michigan, ne pouvant sortir de chez moi, je m’avance vers mes deux toiles, Le Berger et L’oracle dans la ville ensoleillée, je pense à mes deux amis artistes, et je m’en veux, je m’en veux vraiment d’avoir acquis ces toiles pour une bouchée de pain. Que les artistes me pardonnent…

///Article N° : 3324

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