Fest’Africa au Rwanda : un projet artistique qui a fait école

Entretien de Sylvie Chalaye avec Koulsy Lamko

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De « Rwanda, écrire par devoir de mémoire » au spectacle Corps et voix paroles rhizome, le projet Fest’Africa 2000 orchestré au Rwanda (voir dossier Africultures n°30) par Nocky Djédanoum a su faire école, laissant après lui, grâce à l’extraordinaire investissement de Koulsy Lamko, un Centre universitaire des arts à l’université de Butaré prêt à lancer d’autres projets de création.

Après une présentation de Corps et voix, paroles rhizome au Festival des Théâtres Francophones en Limousin, le spectacle a été accueilli, cet automne, à Paris au Centre Wallonie-Bruxelles avant d’être repris à Lille. Ce projet n’aurait pas vu le jour sans l’énergie et l’obstination de Fest’Africa et de son directeur Nocky Djédanoum. A l’origine, une résidence d’écriture au Rwanda avec Tierno Monémembo, Véronique Tadjo, Jean-Marie Vianney-Rurangwa, Abdourahman Wabéri, Boubacar Boris Diop, Monique Ilboudo, ainsi que Nocky Djédanoum et Koulsy Lamko eux-mêmes. Les huit oeuvres ont toutes été publiées (cf page spéciale sur www.africultures.com). Koulsy Lamko a adapté ces textes pour le théâtre et Cécile Cotté les a mis en scène avec des comédiens pour la plupart étudiants de l’université de Butaré. Mais au-delà du projet éphémère d’un spectacle, la détermination et la générosité de Koulsy Lamko ont enraciné un autre arbre de vie : un Centre universitaire des arts.
Ce dramaturge tchadien, qui ne tient pas en place depuis qu’il a été contraint de quitter son pays natal, a vécu au Burkina Faso à l’époque de Sankara, a poursuivi des études en Côte-d’Ivoire, et a aujourd’hui ses attaches familiales au Togo. Il est l’auteur de nombreux textes de théâtre dont la plupart ont été présentés à Limoges, notamment Tout bas… si bas (Lansman, 1995), ou encore Comme des flèches (Lansman, 1996). Aujourd’hui c’est au Rwanda qu’il a choisi de poser ses malles.
Vous vivez à présent au Rwanda où vous dirigez le Centre universitaire des arts de Butaré. Qu’est-ce qui vous a amené à travailler à l’université de Butaré ?
En fait je suis allé au Rwanda dans le cadre du projet « Ecrire par devoir de mémoire » de Fest’Africa. J’étais l’un des huit auteurs envoyés pour témoigner du génocide. J’ai fait un séjour de 45 jours, et j’ai écrit un livre. (1) Mais il me semblait qu’il était incomplet ; écrire c’est offrir un point de vue, offrir un outil de découverte qui porte cette mémoire. Pourtant cela me semblait insuffisant, d’autant que le livre ne se lit pas beaucoup.
Il s’agit d’un roman ?
Je pense. Une forme romanesque. D’aucuns disent que c’est plutôt un long poème. Moi-même, je ne sais pas trop ce que c’est. J’ai écrit ce que j’avais à écrire et c’est tout. En tout cas je suis revenu au Rwanda parce qu’il me semblait qu’il y avait une attente au sein du public des étudiants. J’ai donc animé un atelier de théâtre forum de façon bénévole et par la suite le recteur et les étudiants m’ont demandé si je pouvais revenir pour essayer de mettre en place une structure plus pérenne qui permette une dynamisation des arts et de la culture au sein du public estudiantin puis, par ricochet, au plan national. Fest’Africa a été l’impulsion qui a déclenché le désir.
En ce qui concerne le projet « Ecrire par devoir de mémoire », y avait-il une forme littéraire de départ ?
Non, chaque écrivain était libre de choisir sa forme, et même de ne rien écrire. Bien évidemment l’idée de base c’était d’aller apporter sa présence comme témoignage d’autres Africains à la douleur, comme si on allait rendre une visite de deuil. On n’était pas contraint d’écrire pendant la résidence. Moi, pendant tout le séjour je n’ai rien écrit, j’écoutais beaucoup plus que je ne parlais, je restais avec les gens. C’est par la suite que je me suis mis à écrire. Car une image ne me quittait plus, celle du cadavre d’une femme violée avec un pieu dans le sexe dans une église. C’est une image qui m’est restée collée à la mémoire. J’étais tourmenté par cette image en quittant le Rwanda en 1998, et elle a été le point de départ de mon écriture. L’écriture n’a d’ailleurs pas été facile, car j’écris généralement la nuit, et c’est le moment où surgissent les fantômes surtout lorsqu’on a à se souvenir de tous ces sites du génocide avec tous ces corps sans sépulture. J’ai failli ne jamais finir ce texte. Contrairement aux autres écrivains, j’ai terminé mon livre alors que j’étais revenu au Rwanda. J’ai pu ainsi mesurer les espoirs des Rwandais, leur lutte pour le quotidien. A un moment d’ailleurs je n’avançais plus, car je n’avais plus le recul nécessaire.
Vous avez rencontré des moments de découragement ?
Oui, bien sûr. Dans le processus de reconstruction il y a toute une dynamique, mais rien ne se fait sans qu’il y ait des erreurs, sans que aussi ceux qui en attendaient quelque chose soient déçus. On écrit mais j’ai parfois le sentiment qu’on ne prend pas en compte, au niveau politique, les besoins des gens qui vivent sur les collines et qui sont dans la misère. Pour moi c’était comme une trahison des morts qui attendaient que leur mort serve au moins à cela. J’ai donc failli tout arrêter et Boris Diop à qui j’ai parlé de ma lassitude m’a dit une chose très importante : « Il ne faut pas que les bêtises des vivants nous fassent oublier nos morts ». C’est ce qui m’a relancé. J’ai compris aussi les difficultés de ceux qui essaient de reconstruire ce pays où les gens n’ont plus de repères, et ce que je considérais comme de grosses erreurs, finalement, n’étaient que des errements dans la recherche de solutions concrètes aux problèmes des gens.
Et sur le plan artistique ?
J’ai aussi connu quelques moments de découragement. Je savais de toutes les façons que ça serait difficile. On a toujours connu une culture de patrimoine au Rwanda et elle est véritablement active. Il y a des spectacles vivants mais qui restent dans la continuité d’une longue tradition, vieille de plusieurs siècles. Il y a donc une reproduction de ces formes qui, il faut le noter, ont consolidé l’identité des Rwandais ; quand bien même beaucoup étaient en exil, c’est par « ça » qu’ils sont revenus. Mais ces formes, à mon avis, ne peuvent pas continuer à être opérantes. Elles peuvent bien évidemment continuer d’exister parce qu’il faut cette tradition, ce patrimoine, c’est une sorte de grenier historique. Mais le fait que toute créativité semble proscrite et que, par exemple, danser autrement qu’on ne danse selon une codification traditionnelle très précise, ce n’est pas danser, peut s’avérer un frein à l’innovation d’une manière générale. C’est exaltant de s’y attaquer, mais parfois on a l’impression de se battre contre un mur. Et c’est d’autant plus difficile, quand on n’est pas soi-même issu de cette culture, de faire admettre la nécessité de l’ouverture.
A quel moment s’est imposée la nécessité du projet théâtral ?
Après les résidences. C’était d’abord avec l’idée à la base que le livre ne se lit pas beaucoup et qu’il fallait trouver d’autres formes de diffusion de ces témoignages. J’ai donc écrit le projet d’un spectacle qui rassemblerait quelques paroles de ces textes et je l’ai soumis à Nocky Djédanoum.
Comment s’est faite l’adaptation des textes à la scène, comment s’est formée cette alchimie de textes et d’auteurs aussi divers ?
C’est en effet une véritable alchimie. A part l’ouvrage de Jean-Marie Vianney Rurangwa parce que c’est un essai, (2) j’ai retenu un pan de chaque texte et j’ai en revanche inséré quelques poèmes de Jean-Marie Vianney extraits de Laissez-moi vivre. Il fallait surtout trouver un fil conducteur. Et ce fil conducteur a finalement été l’histoire de Murékatété de Monique Ilboudo, du moins ce personnage de femme, contaminée par un soldat qui l’a pourtant sauvée et qui au soir de sa vie revoit des pans du génocide. Cela se termine sur une note d’espoir, parce que la vie reprend le dessus, d’autres enfants sont toujours à venir. Par ailleurs, j’ai essayé de regrouper différents thèmes, comme par exemple l’exil qui revient dans presque tous les textes, la place de la religion dans cette tragédie, l’appel à la vie que nous lancent les morts…
Comment s’est fait le travail de création avec les Rwandais, notamment pour la distribution des rôles, sachant qu’il y a eu, pour schématiser, des bourreaux et des victimes ?
Il y a déjà un cadre au plan national qui relève du processus de reconstruction, avec une dynamique très louable, qui favorise la coexistence des différentes entités. Nous inscrivons nos objectifs dans ce cadre : aider à cette dynamique de réconciliation. Il y a toute une démarche pédagogique ; je me souviens que lors de mes premiers ateliers, on ne devait même pas aborder la question avec les étudiants, ils étaient très vite bloqués. Mais par le jeu, par le théâtre-forum les langues se sont peu à peu déliées. Actuellement, dans les créations, on essaie d’impliquer tous les groupes ; on fait également venir d’autres Africains, de Côte-d’Ivoire, du Burkina Faso. C’est ainsi que la chorégraphe Rokya Koné est déjà venue trois fois. Les gens ne se regardent plus comme tels mais comme artistes. Ce n’est peut-être rien du tout mais c’est une manière d’amener les gens à transcender un peu les différences.
Il y a même quelque chose qui est de l’ordre de la thérapie sociale.
Il semble que la parole artistique soit cette parole « rocade » justement qui permet, sous le couvert du théâtre ou de la poésie, de dire ce qu’on a de plus profond en soi. Et ce Centre Universitaire des Arts où cohabitent le théâtre, la danse, la musique, et désormais l’audiovisuel, permet que la parole se libère ; des textes magnifiques sur ce que ces jeunes gens ont vécu sortent des ateliers d’écriture. Paradoxalement des étudiants qui étaient considérés comme des bourreaux et qui sont revenus des « camps » produisent aujourd’hui des textes sur leur vie dans les camps alors qu’ils auraient dû tout faire pour cacher leur passé. Ils parviennent à se libérer de cette culpabilité collective qui les a habité. D’une certaine manière, ces textes leur permettent de sortir de leur « malédiction » de bourreau. Ce qui me réjouit c’est que de plus en plus d’autres petites troupes d’étudiants sortis de nos ateliers montent des spectacles de théâtre-forum sur les plaies du génocide.
Il y a une chose qui m’avait beaucoup frappé dans la démarche de Fest’Africa et qui me paraît vraiment exceptionnelle, c’est le panafricanisme du projet qui est sorti de la traditionnelle dynamique nord-sud pour affirmer une solidarité sur le continent.
C’est aussi cette dimension qui m’a séduit dans le projet, l’occasion enfin de se retrouver et de faire quelque chose collectivement, quelque chose de concret. Le fait que nous soyons allés là-bas, que nous y ayons vécus ensemble pendant plus d’un mois a tissé des liens de fraternité qu’on aurait jamais pu imaginer. Boris Diop est devenu mon grand-frère dans le vrai sens du mot. Quand je suis « coincé », c’est à Boris que j’écris : « Qu’est-ce que je fais, grand-frère ? » et il me répond, et j’entends ce qu’il me dit. Je sais que je peux débarquer à n’importe quel moment à Dakar et trouver un logis chez Boris. Quand Monique Ilboudo a été nommée Secrétaire d’Etat aux Droits de l’homme au Burkina Faso, elle m’a envoyé un mail pour me dire : « Voilà, je crois que j’ai accepté. Que me conseilles-tu ? » Cette fraternité est née à partir de là, et je crois que les Rwandais l’ont sentie très fort quand on était là-bas. Au moment où nous sommes arrivés, les Rwandais se sont dit : « Encore un groupe comme beaucoup d’autres sont déjà venus », ensuite le fait que nous ne soyons que des Africains les a aidés à s’ouvrir. Autrement, les Rwandais ne parlent pas si facilement de leurs douleurs. C’est l’une des raisons finalement pour lesquelles je suis resté au Rwanda : pour que notre visite ne soit pas un événement en plus, ne pas rompre la confiance qu’ils nous avaient accordée, faire que d’autres Africains reviennent y travailler, pour que les jeunes Rwandais ne se sentent plus seuls, car c’est un pays très enclavé. Et ils ont une telle fierté à rencontrer des artistes africains, des auteurs, des chorégraphes.
Quelle a été la réception du spectacle Paroles rhizome lors de sa création au Rwanda ?
En fait, on l’a d’abord joué à Kigali en ouverture de Fest’Africa, même si les répétitions ont eu lieu à Butaré. A Kigali, c’était dans des conditions difficiles parce qu’il n’y a pas de salle de spectacle appropriée. C’est un centre culturel islamique libyen qui a accueilli les représentations. Il faut rappeler que les gens sont habitués à des spectacles amateurs, esthétiquement pauvres, où ils viennent simplement pour rire. Aussi, dès les premières minutes du spectacle, les spectateurs riaient. Mais après les cinq premières minutes, ils sont entrés dedans et le silence s’est fait. Pendant deux heures et demi ce sont plutôt des sanglots que l’on a entendus et beaucoup d’émotion. L’expérience a été très forte au sein du public rwandais. Par la suite on l’a joué à Butaré où ça a été presque une émeute, car il n’y avait pas de place pour tout le monde dans une salle qui fait pourtant plus de 1200 places, c’était l’assaut. On l’a joué par la suite à d’autres occasions à Kigali comme le Sommet sur l’unité et la réconciliation. Mais à Butaré, la tension était si forte que j’ai pleuré.
Le spectacle qui est présenté en France a-t-il été remanié ?
A Kigali le spectacle durait 2 heures 30 ; il était important pour nous de raconter et de donner aussi la parole à chacun. De plus, le public rwandais est très composite sur le plan linguistique. C’est pourquoi il fallait utiliser plusieurs langues, kiniarwanda, anglais, français, et répéter certains passages sous d’autres formes pour être compris de tous. En France, nous n’avons pas ces contraintes. Mais c’est avant tout un spectacle qui reste une parole à plusieurs, une parole simple, une parole de l’intérieur à partager.

1. La Phalène des collines, Kuljaama, Butaré, 2000.
2. Jean-Marie Vianney Rurangwa, Le Génocide des Tutsi expliqué à un étranger, Le Figuier-Fest’Africa Editions, 2000.
<small »>Corps et voix, paroles rhizome
adaptation et direction artistique : Koulsy Lamko
mise en scène : Cécile Cotté
chorégraphie : Rokya Koné
direction musicale : Stéphane Scott
scénographie : Kossi Assou
lumières : Fernando Lopez-Fadigas
avec Aimable Twahirwa, Alain Mwiseneza, Paulin Bassinga, Jean-Claude Ngumire, Célestin Minami, Celsa Gaju, Jeanne Uwera, Jules Musasizi, Sophie Kabano, Christine Milimba, Diogène Ntarindwa, Katese Gakire, Mirabelle Mukankusi, Nelly Uwineza, Alice Mukaka, Emery Gahuranyi, Thomas Nyarwaya, Eric Kabanda, Philip Sengi, Alice Karekézi, Jean-Claude Habyarimana, Anne-Marie Murékatété, Koulsy Lamko, Hassane Keiro, Léontine Zoundi.///Article N° : 67

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© Philippe Dupuich




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